[ C'est le début du texte avec lequel je me suis débloqué l'inspiration après une longue, longue, page blanche. Comme entrée en matière, ça fait plus coup de gueule que morceau de littérature, c'est sûr, mais (je ne sais pas par quelle magie) ça a finalement marché. Je l'ai appelé Shaman Blues en hommage à Morrison et pour quelques autres raisons. ] Je suis fatiguée. Je demande grâce. Je suis fatiguée et j’en ai fini, fini, fini, avec cette putain de tyrannie, les jolies phrases finement ciselées, et les histoires à construire ou déconstruire, les messages à délivrer et toute cette connerie de souffle perdu ou à retrouver et les mots qu’il faut enchaîner et le reste. Cesser de souffrir. Arrêter d’y penser, là, tout le temps, et au creux du lit, sans pouvoir dormir alors que demain matin je dois me lever pour ce fichu partiel de latin et je vais être crevée, bien sur, et qu’est-ce qui compte le plus ? Mais qu’est-ce qui compte le plus, putain ? Toujours la même chose. Je veux la paix, bovine. Je suis fatiguée. Des mois et des mois à se torturer. Les nouvelles que je ne finirai pas. Mille projets flottant dans les limbes. Insatisfaction chronique. Haine de soi. Jurer toujours que c’est fini, bien fini, que je m’en vais, chéri, et à la revoyure, je n’en ferai plus, de ces longues phrases compliquées, plus de crépuscules lavande miroitant sur les grains de poussière, plus d’héroïne aux cheveux dénoués et aux visages austères. Ou délétères. Ou éphémères. Et des rimes, voyez-vous ça ! Et je me retrouve à écrire sur l’impossibilité d’écrire mais c’est surtout de s’en passer, qui est impossible, n’est-ce pas ? Oh, les lamentos tragiques de poète maudits, tous à pleurnicher qu’ils ne peuvent pas vivre sans écrire mais que fait-on si on n’a pas ce PUTAIN DE TALENT ? Si on est condamné à écrire, toujours écrire, mais écrire de la merde, toujours ? Enchantée, voilà, je suis Sisyphe et je pousse mon chariot merdique pour l’éternité. Les écrivains ratés, on en rit. J’en ai ri aussi, ah ! ah ! Le plus mesquin de tous les ricanements du monde. Je suis bien punie. Je suis fatiguée et j’ai ce partiel, demain – soi dit en passant, je n’ai pas beaucoup étudié car certaines choses perdent leur importance, ces derniers temps, et commencer des phrases minables semble avoir pris la tête de mes priorités – je serai épuisée, malheureuse, inutile, avec ce sentiment dégueulasse de brûler ma vie : qui, quae, quod, quem, quam, quod, bordel…La proposition infinitive est toujours COD du verbe principal et il est déjà tard et je dois me lever demain matin et j’écris en fureur parce que je ne peux plus écrire et je tape des propositions qui sont ou pas COD du verbe principal et qu’est-ce qu’on en a à foutre, pas vrai ? Et tous ces gros mots… D’habitude, j’évite. Elle fait sa délicate, la Demoizelle, et pince le museau. Elle a ses termes préférés, de jolies petites choses, des bibelots comme « étrange » ou « quelquefois » ou encore « lactescent ». Blablabla ! Je n’en peux plus de commencer des histoires qu’il faut bien amener quelque part et qui toujours retombent à plat, comme des crêpes. Créer des personnages à l’onomastique compliquée et riche de symbolisme. Se prendre la tête sur des allitérations ou des assonances qui à priori devraient venir toutes seules mais encore faudrait-il avoir ce PUTAIN DE TALENT, pour ça, n’est-ce pas ? Chacun sait que ce genre de Don, c’est inné. Et ouais ! Ca s’apprend pas, le talent, on l’a ou on l’a pas, c’est comme l’amour. Peut-être bien qu’à la base t’as l’air d’avoir tout pour mais pas forcément parce que t’as beau avoir lu mille livres, avoir tout bien étudié, t’as peut-être bien écrit depuis que t’étais toute petite mais si t’as pas le talent alors laisse tomber… Sauf que je peux pas. Eh ouais, si je pouvais, je serais dans mon lit, en ce moment, à dormir du sommeil de la bienheureuse qui rêve de déclinaisons latines et de la thématique du portrait, et pas accroupie devant l’ordinateur, avec cette lumière glauque en pleine face, ni à pianoter avec rage sur le clavier. Jamais en paix. Toujours à traduire les choses et à ciseler des phrases, toujours. Incapable d’être seulement assise là à boire ma tasse de café en regardant par la fenêtre parce que la Machine Infernale ne s’arrête jamais, jamais, elle continue même quand t’en peux plus, elle dicte : « son front pâle posé contre la vitre s’était incendié de lumière et blablabla !!!… » Maman dit qu’il faut arrêter de réfléchir, presser le bouton pause. Elle dit que je serais plus heureuse avec une mentalité de caissière. Il faut presser le bouton pause et dormir. Alors j’essaie. Je tente le coup avec ces petits mantras zen inlassablement répétés, jusqu’au vertige : « je ne cherche rien. Je n’attends rien. » Mais la machine continue à dévider les phrases et je suis fatiguée, tellement fatiguée, j’essaie de me concentrer sur un grand vide et je ne cherche rien, je n’attends rien, ou du moins dans mes rêves les plus fous, mes rêves de calme, de paix, de tranquillité. Je ne cherche rien et je n’attends rien. Plus jamais les mots ne feront écran entre moi et le monde et je prendrai désormais les choses telles qu’elles sont. Un balais est un balais. Ainsi parle le Zen, dans son infinie sagesse, mais moi je fais des grimaces en enfonçant ma tête dans l’oreiller et en me retournant, je fais des grimaces et des putains de phrases et je cherche l’éclair de génie qui jamais ne viendra et dont il me semble, dans mon délire d’hystérique, qu’il pourrait me sauver. Sauver mon âme. Donner un sens à ma vie. Alors que je sais bien que tout ça c’est des conneries ! Je sais bien que la littérature est lâche, qu’elle se contente de pomper le monde, comme un vampire, pour en faire des jolies phrases, et sans jamais agir. Bien planquée derrière son cahier, ou son clavier, ou ce que vous voulez. Je suis fatiguée, je veux dormir. Je me souviens quand j’ai lu Gatsby le Magnifique, comment j’ai reconnu cette lumière verte qu’il scrute, toujours, à l’horizon. Toujours tendu vers cette lumière verte, sa Daisy, jusqu’à ce qu’il croit la tenir, comme un reflet, et qu’il en meure, d’avoir voulu la saisir, son instant d’éternité à lui. Je m’étais dit que ma lumière verte à moi, c’était l’écriture ou plutôt non, l’écriture étant le moyen d’accès, ma lumière verte c’était la Littérature, avec un grand L pour s’envoler. A noter l’emploi répété des possessifs mais jamais je ne pourrai l’atteindre et encore moins la posséder. Je suis nulle et j’écris des trucs nuls et je le sais et je ne peux pas m’en empêcher ! Mes cuisses tremblent d’énervement, je suis épuisée. Encore une clope et j’irai au lit. Tant pis si je ne peux pas dormir. Demain matin, j’enfilerai ma jupe à fleur et mon pull noir à col roulé, puis j’irai jouer mon propre rôle dans les couloirs de l’université. Mon putain de personnage principal. L’héroïne aux cheveux dénoués et au visage austère. Ou délétère. Ou mammifère, pendant qu’on y est. Je suis fatiguée. Je suis fatiguée. Je suis fatiguée.