Marysa Comment tuer un mort ? Comment faire pour qu’elle puisse enfin trouver la paix ? Marysa ne voulait pas passer son éternité à errer, comme elle le faisait à cet instant. Elle avait marché pendant un temps qui lui avait paru effroyable, sans ressentir la moindre fatigue ni même avoir aucune notion de la distance qu’elle pouvait avoir parcourue. La nuit était tombée, plusieurs fois même, sans qu’elle s’interrompe une seule fois. Le temps d’une journée lui semblait un souffle à peine. Pourtant, elle n’arrivait nulle part. Tournait-elle en rond, ou bien était-ce ça l’enfer, juste une suite de vertes forêts vides ? Elle ne pensait plus, tout ce qui restait d’elle était tourné vers cette marche interminable. Elle ne respirait plus que par habitude, consciente que, dans son état, ni ses poumons ni son cœur ne servait plus à rien. Une nuit, soudain, ce fut comme si elle se rappelait qu’elle existait encore. Elle s’arrêta, leva les yeux vers les étoiles et les contempla. Elles brillaient d’une lumière vive et blanche, étincelantes comme du cristal. La lune était pleine, elle éclairait devant elle une vallée verdoyante, parsemée de petits villages. De la fumée s’élevait des cheminées et Marysa pensa qu’on devait avoir bien chaud, à côté de l’âtre, près de la grand-mère qui raconterait des histoires aux enfants à ses pieds. Elle s’assit, songeant à toutes ces soirées d’automne qu’elle avait vécues au chaud alors qu’une pluie glaciale tombait à l’extérieur. Elle eut un sursaut. Elle se souvenait ! Elle avait des impressions fugitives de chaleur, de bien-être et d’amour. Elle s’allongea et ferma les yeux, goûtant à ces sensations de bonheur qui lui revenaient. Aucune image précise, juste un sentiment diffus de joie qui l’emplissait de félicité. Elle passa la nuit ainsi, allongée sur le sol glacial, mais elle ne sentait pas le froid. C’était sa première nuit depuis son départ, tout le reste n’avait été qu’illusion. Lorsqu’elle entendit les oiseaux chanter, elle ouvrit les yeux. Le jour se levait. En bas, dans le village le plus proche, des femmes se dirigeaient vers le puits. Un seau au bout de chaque bras. Parfois, de très jeunes filles les accompagnaient, traînant des pieds. Puis c’étaient les hommes qui sortaient, ils partaient aux champs ou réparaient leurs toits en vue de l’hiver qui approchait. Les enfants jouaient dans le village, se couraient après. Les petites filles câlinaient leurs poupées de chiffon. Marysa sourit. Non, elle ne pouvait pas être triste, pas tant qu’elle verrait ces gens heureux. Elle resta longtemps à les contempler, puis se leva. Elle savait qu’ils ne pouvaient pas la voir, mais être près d’eux lui donnerait l’impression de retourner un peu à la vie. Tess « Tess ! » Jim avait bondi en hurlant. Sa cousine était à mi-hauteur de la falaise, sur un surplomb rocheux. Elle ne bougeait plus. Il s’agenouilla et se mit à pleurer. Lucie le rejoint en lui tendant son portable : « C’est quoi le numéro du SAMU ici ? - Quoi ? - Ou des pompiers, ou qui tu veux, mais appelle les secours, vite ! - Oui je … - Je descends. - Quoi ! - Je descends, je fais souvent de l’escalade, je vais m’occuper d’elle. - Tu es folle ! » Elle se tourna vers lui et fit froidement : « Appelle les secours. » Puis elle entama la descente, le sac de premiers secours sur le dos. Elle grimpait depuis quelques années déjà, mais sans équipement, sans partenaire … Elle ne réfléchissait même pas au danger qu’elle encourrait, toute sa pensée était fixée sur son amie qui gisait là, dix mètres plus bas. Peut-être morte, sûrement gravement blessée. Au début de sa descente, elle avait entendu la voix paniquée de Jim qui hurlait en anglais dans son téléphone. Mais plus elle se rapprochait de Tess, lui semblait-il, moins elle entendait. Lorsque enfin elle posa le pied sur le surplomb, elle se retourna pour examiner son amie. Elle avait vaguement pris des cours de secourisme l’année précédente, sur la plage, mais tout ce dont elle se souvenait avec précision c’était qu’il valait parfois mieux ne rien faire que d’aggraver les choses. « Ça va pas m’aider », pensait-elle, à genoux auprès de Tess, blessée et qui respirait à peine. « Tess ne meurs pas, je t’en supplie, ne meurs pas. » Lucie ressentit toute l’ampleur de son impuissance et fondit en larmes. Elle se sentait inutile. Elle était inutile. Son amie mourait à côté d’elle, et elle ne pouvait rien faire. Soudain, un bruit lui fit lever la tête. « Un hélico … Tiens bon, Tess, tu t’en sortiras. » Kathleen « Le lendemain, je sortis tôt, seule. Sur le trottoir, en face de la maison, se tenait l’homme d’hier soir, toujours vêtu de noir, me regardant de ses yeux perçants. Je me détournai et pressai le pas, sentant toujours, rivé sur ma nuque, son regard sombre et froid. Je voulais aller à l’église, me recueillir dans ce sanctuaire qui m’avait toujours calmée. Je m’installais habituellement au fond d’une petite chapelle déserte, où jamais personne ne venait. Je m’agenouillais dans la poussière et restais ainsi des heures parfois. Dans le froid de l’église, au milieu des courants d’air, je réfléchissais à ce qui faisait ma vie. « Ce jour là, à genoux dans la chapelle, ce que l’homme avait dit tournait dans ma tête. Un lignée aux grands pouvoirs. De la magie ? Des sorcières ? Cela expliquait mes rêves, la ruine du village, l’attitude étrange de ma mère. Toutes ces choses que je n’avais jamais comprises. Je repensais à ma mère, à la tendresse qu’elle avait pour moi, au bonheur de notre vie, jusqu’à ce que Miss Darkeen y pénètre. Avait-elle vraiment conjuré un sort sur notre famille ? Une malédiction ? Un spectre… L’homme avait dit que le spectre de Miss Darkeen avait tué ma mère… Tout se bousculait dans mon esprit, je ne voyais plus clair, je n’entendais plus rien, je ne sentais plus le froid. Tant de questions, tant de problèmes dont il détenait la clé… Il me suffisait de franchir le seuil de l’église, d’aller le retrouver pour qu’il y réponde mais à quel prix ! Non, je devais faire comme ma mère, refuser. Si elle était morte à cause de ça, cela ne pouvait pas être bon. « Je me relevais, tant bien que mal, l’esprit en désordre. Je sortis en chancelant et retournai chez moi, suivie des yeux par l’homme. J’entendis qu’il s’éloignait en boitillant, ses pas résonnaient irrégulièrement sur le trottoir. Je sentis ma victoire proche. Ma victoire sur la fatalité, sur un héritage trop sombre que je ne pouvais ni ne voulais porter. Je redressai fièrement la tête et rentrai chez moi. « Je me mis au piano, travaillant un morceau difficile que je devais jouer ce soir-là. Je m’acharnai sur mon instrument, m’efforçant de me faire croire que j’étais heureuse, infiniment heureuse, que j’avais vaincu le mal. Mais je sentais au plus profond de moi-même quelque chose qui ricanait, quelque chose qui savait que j’avais perdu, que j’étais définitivement coulée, que je ne pourrais pas détruire quelque chose qui faisait partie de moi. Je refusais de l’écouter, tentais de noyer cette voix sous les accords de Strauss. Lorsque ma femme de chambre entra pour m’aider à m’habiller pour la soirée, elle me trouva en larmes. » r la soirée, elle me trouva en larmes. » r la soirée, elle me trouva en larmes. »