Marysa Les deux femmes s’assirent dans des fauteuils et, après les courtoisies d’usage, elles entamèrent une longue conversation dont Marysa ne perdit pas une miette. L’invitée ne parlait jamais d’elle; chaque fois que son hôtesse lui posait une question, elle la contournait d’une manière ou d’une autre. La mère, en revanche, se confia au sujet de sa vie, de ses regrets, de son enfance, et surtout, surtout de sa fille. La visiteuse l’encourageait dans cette voie si bien qu’après deux heures de conversation l’hôtesse ne savait rien de son hôte tandis que cette dernière savait tout de la fillette. Au bout d’un temps, la maîtresse de maison dit : « Il fait bien sombre à cette heure-ci. Il vaudrait mieux que vous passiez la nuit chez nous avant de repartir. -Je dois rejoindre Cr…, la ville le plus vite possible. » L’invitée se mordit la lèvre comme si elle avait dit un mot de trop. -Restez donc! Nous sommes si loin de tout, cela fera plaisir à mon mari d’avoir une personne de qualité à notre table demain matin. -Vous m’avez dit qu’il rentrerait dans la nuit, c’est cela? -Oui il est parti inspecter nos terres. Il en profite souvent pour chasser. -Je vois … -Alors c’est d’accord, je fais préparer votre chambre. » L’hôtesse sonna un domestique, lui donna l’ordre de préparer une chambre, puis reporta son attention sur son invitée. -Au fait, où disiez-vous que vous alliez? -Ca n’a pas d’importance. -Vous retournez à Dublin ? -À Dub … ? Oui, à Dublin, c’est ça. » Depuis le début de la conversation, c’était la première fois qu’elle semblait désarçonnée. Comme si elle ne s’en rendait pas compte, la maîtresse de maison se mit à harceler son invitée de questions que celle-ci éludait de plus en plus mal. Au bout d’un temps, l’hôtesse esquissa un étrange sourire. En le voyant, l’invitée sursauta, puis retrouva très vite son assurance comme si ce sourire renforçait ses raisons de garder secret le but de son voyage. « Et que faites-vous par ici? -Simple voyage d’agrément. Vous savez, la vie en ville est souvent répétitive, alors je vais m’aérer à la campagne. -Je vois … Cette fois c’était la maîtresse de maison qui se mordait la lèvre. -Je vais me coucher. Je vous prie de bien vouloir m’excuser. -Bonne nuit. » La jeune femme sortit. La mère, se croyant seule, se leva et se mit à tourner en rond en murmurant, observée avec curiosité par Marysa. Elle s’arrêta brusquement, ouvrit la porte d’un petit meuble, en sortit un flacon en cristal plein d’un liquide clair, en remplit un verre qu’elle but d’un trait avant de ranger le tout et de sortir à son tour. Une servante rentra alors et, tandis qu’elle mouchait les chandelles, disparut. Marysa resta hébétée devant ce qu’elle venait de voir. Quel pouvait être le rapport entre elle et ces deux femmes qui, manifestement, n’étaient ni vivantes ni esprits, du moins pas de la même manière qu’elle. Et puis d’abord, pourquoi était-elle devenue esprit, ne pouvait-elle pas reposer en paix, comme tout le monde ? Elle n’y comprenait plus rien. Elle n’arrivait même plus à se souvenir qui elle était avant sa mort et voilà qu’elle devait assister aux palabres de deux femmes inconnues. Pourquoi donc ? C’était décidément trop, même pour un fantôme. Elle découvrit alors une vérité dont elle ne se serait jamais douté. Les esprits peuvent pleurer. Tess « Wao! C’est super grand ici! » Lucie n’en croyait pas ses yeux. Les deux jeunes filles étaient dans un hall immense éclairé par de petites lampes murales. Un majordome s’avança vers elles et leur prit leurs manteaux. Lucie balbutia un vague « Thank you » qui fit éclater sa compagne de rire. « Tu sais, tu peux parler français ici, je serai toujours là pour traduire! -Ca va … je suis pas si nulle que ça en anglais! -Ah bon … Tu ne m’avais pas dit que ta moyenne avoisinait le zéro ? -OK, je suis pas très bonne, mais je peux quand même dire bonjour, au-revoir et … - … merci à la dame et s’il vous plaît au monsieur! » fit une voix avec un fort accent. Les deux filles se retournèrent et virent un garçon qui descendait l’escalier à leur rencontre. « Lucie, je te présente Jim, un de mes cousins. Une vraie plaie, dit Tess en souriant. -Je comprends ce que tu dis Tess! Ce n’est pas parce que tu parles en français que tu peux dire ce que tu veux sur moi. -Ma pauvre Lucie, c’est vrai que Jim est un surdoué des langues. On va pas pouvoir être tranquilles! fit Tess d’une voix plaintive. -Sauf si on parle très très vite, répondit Lucie malicieusement. Salut Jim! -Bienvenue en Irlande, Lucie, reprit l’intéressé avec un sourire. Je dois connaître à peu près tout de toi maintenant. Depuis deux jours ma cousine n’arrête pas de nous parler de toi! -Jim, tu veux bien me laisser ma copine maintenant, il faut que je la présente à la famille. -Je te la rends alors. À plus tard les filles! » Il sortit du manoir et les filles entendirent ses pas sur les graviers. Tess conduisit Lucie dans un salon où étaient réunies une dizaine de personnes vêtues de noir. Tess leur dit quelque chose en anglais en désignant son amie qui, gênée, se contenta de leur sourire et de leur adresser un timide « hello ». Les autres lui rendirent son sourire et une femme assise dans un coin la salua en français. Lucie entendit Tess lui souffler : « Je te l’avais bien dit! » Mr Mullway fit alors son entrée. « Catherine descend, tu vas pouvoir retrouver une compatriote », dit-il à Lucie. (Catherine était la mère de Tess). Effectivement Mme Mullway arriva bientôt dans la pièce et embrassa Lucie. Après une dizaine de minutes, Tess estima qu’elles pouvaient sortir sans être impolies et entraîna son amie avec elle. Elles retournèrent à l’extérieur. Tess conduisit son amie à l’arrière de la maison. Là, Jim sifflait, appuyé contre un mur. Il invectiva furieusement sa cousine en anglais, laquelle répondit en français. « Puisque tu parles si bien français, tu me feras le plaisir de ne pas utiliser l’anglais quand Lucie est là! -Pas de problème petite cousine! Lucie, viens là, j’ai une surprise pour toi! » Intriguée, Lucie interrogea son amie du regard pour savoir si elle devait obéir. Tess, un sourire aux lèvres, l’encouragea d’un hochement de tête. Lucie s’avança vers Jim qui lui faisait signe d’approcher comme s'il voulait lui parler à l’oreille. Tout se passa en un éclair. Soudain, elle ne vit plus rien, elle sentit qu’on lui bandait les yeux avec un foulard qu’on lui attachait fébrilement derrière la tête. « Qu’est-ce qui se passe? -Tu verras bien, surprise! » fit la voix de Tess. Les deux Irlandais riaient en poussant Lucie pour qu’elle avance. Ils la guidèrent jusqu’à un bâtiment dont le sol était en béton, d’après ce que put en juger Lucie. Ils l’arrêtèrent soudain, lui prirent la main et la montèrent jusqu’à ce qu’elle rencontre… « Un cheval!? s’écria Lucie qui arracha immédiatement son bandeau. -Un poney, un Connemara pour être plus précise, répondit Tess, amusée de la réaction de son amie. Je ne t’avais pas dit que ma tante possédait un élevage ? Maintenant qu’elle est morte, mon cousin Henry s’en occupe et il m’a gentiment proposé de te prêter celui-là le temps que tu es là! -Enfin, « gentiment proposé », c’est une manière de dire qu’elle l’a harcelé pendant trois jours pour qu’il dise oui! s’esclaffa Jim. -Merci beaucoup Tess, fit Lucie en bégayant de joie. -De rien, c’est Henry qu’il faudra remercier. Il est à lui ce poney! répondit Tess. -Désolé de vous interrompre, il est l’heure de manger, chères petites! -Hé Jim, c’est pas parce que tu mesures au moins 1m90 que tu dois te moquer de nous! Attends-nous! » Jim était parti en courant, les filles le suivirent plus calmement, Lucie étant trop hébétée pour parler. Kathleen « Le lendemain, ma mère me réveilla avant même le lever du soleil. Elle m’avait fait coucher tôt la veille dans ce but, si bien que quand Miss Darkeen arriva, j’étais prête depuis près de quatre heures. Encore une fois sa tenue et son attelage me remplirent d’admiration. Je sautillais sur place et ma mère dut me donner un coup sur l’épaule pour me faire cesser. Cela me rappela qu’elle m’avait lourdement menacée pour le cas où je ne respecterais pas les convenances. « Nous accueillîmes Miss Darkeen sur le perron. Ma mère lui souhaita la bienvenue avec un air de joie que je ne lui avais plus vu depuis la dernière visite de la femme. Cette dernière lui répondit d’un ton de profonde amitié, et pourtant je sentais que les deux femmes se haïssaient mutuellement, mais qu’elles ne voulaient pas le montrer. Mon esprit d’enfant avait du mal à concevoir qu’on puisse se mentir à ce point et je restai perplexe devant cette hypocrisie. « Ma mère fut d’une gentillesse exquise à mon égard. Après le repas mon père déclara qu’il devrait inspecter ses terres, je sautai sur l’occasion pour demander à aller jouer avec mes amis. Ma mère accepta immédiatement, à ma grande surprise. Je sortis sans qu’on eut à me le répéter. Je passai donc l’après-midi dehors retrouvant, pour la première fois depuis une semaine, la joie de faire ce que je voulais. « Quand je rentrai, ma mère était en train de descendre le perron avec Miss Darkeen. Elle me fit un large sourire en me voyant arriver. Elle se pencha vers moi et me dit : « Nous allions nous promener, viendras-tu avec nous nous montrer la magnifique vue qu’on a du haut des falaises ? » « Elle me regardait avec un visage si doux que je ne pus que lui dire oui. « Nous partîmes donc. Le trajet était plutôt long et le soleil se couchait quand nous atteignîmes le pied des falaises. Là, ma mère déclara qu’elle avait trop le vertige pour monter au sommet. Je conduisis donc Miss Darkeen en haut des falaises. Elle me suivait prudemment, peinant dans la montée. Je la distançai rapidement sans m’en rendre compte. « Soudain j’entendis deux grands cris. Je reconnus les voix de Miss Darkeen et de ma mère. Je fis demi-tour en courant. De là où j’arrivai, je voyais ma mère au pied des falaises et, plus haut, sur un surplomb, Miss Darkeen. Elle ne bougeait plus. Elle avait chuté. Son corps était rouge de sang. Sa tête avait une drôle de position. « Je couvrais mes yeux de mes mains et me mis à pleurer nerveusement. Ma mère me rejoignit et me serra contre elle. Elle me consolait en me chuchotant à l’oreille des paroles réconfortantes. Lorsque j’eus cessé de pleurer, elle regarda le cadavre et fit : « C’est fini, chérie, c’est fini. Elle ne pourra plus jamais nous faire du mal. » fini, chérie, c’est fini. Elle ne pourra plus jamais nous faire du mal. » fini, chérie, c’est fini. Elle ne pourra plus jamais nous faire du mal. »