Jenny. Dans n'importe quelle autre histoire, c'est le genre de chose dont on se serait passé. Dans n'importe quelle autre histoire, elle n'aurait pas eu de prénom. Les gens non plus n'en auraient pas eu, aucun d'entre eux n'en aurait eu. Ou alors des prénoms dont on se ficherait éperdument, des prénoms qu'on oublierait aussi vite qu'on aurait refermé le livre. Des prénoms qui mentent, qui ne nous apprennent rien sur personne. Des prénoms comme les nôtres, en fait. Jenny. Oui. Dans n'importe quelle autre histoire, elle aurait juste été une simple femme assise, peut-être même une simple forme, là, seule, anonyme, inconnue, perdue dans son café comme ce bar était perdu dans la ville et comme cette ville l'était dans une nuit plus noire que ce café. Posée devant elle. Une tasse qui paraîtrait un dé à coudre dans les mains d'un homme. Et qui semblait la chose la plus précieuse du monde dans ses mains à elle. La dernière chose qui lui restait. Si elle était en train de penser quelque chose, elle pensait peut-être que, bizarrement, l'obscurité et la noirceur sont réconfortantes quand le monde entier nous a planté, ou quand on a planté le monde entier, ce qui est exactement la même chose. Elle était partie. Voilà tout. De grosses larmes bleues lui coulaient sur les joues, tout à l'heure. Joe avait fracassé sa bouteille de whisky contre le mur. Il ne l'avait ratée que d'un mètre au plus, c'était suffisant pour que de petits débris s'enfoncent dans son bras droit. Joe était dans une de ses heures. Une de ses heures où il ne se contrôlait plus. Encore une fois. Il l'avait jetée à terre ; d'autres morceaux de verre lui déchiraient les genoux et les paumes des mains. A quatre pattes, au sol, elle ne pouvait plus se relever. Elle ne pouvait plus se relever, parce qu'elle craignait d'avoir à comprimer encore plus ses doigts sur le parquet, d'offrir encore plus de chair à ces débris déjà souillés d'alcool et de sang. C'était si douloureux qu'elle ne s'était pas rendu compte que Joe avait débouclé sa ceinture, et elle sentait à peine le cuir dur qui lui cinglait mordait zébrait le dos, les jambes, elle entendait à peine les insultes qui maudissaient sa mère et ses entrailles. Quand Joe en eut terminé avec elle, il rejeta sa ceinture rougie sur le lit défait, tituba jusqu'à l'entrée et dégringola les escaliers. Il lui fallut cinq minutes, un quart d'heure, une heure peut-être plus avant de pouvoir se relever. On aurait pu croire qu'elle s'était évanouie. Pourtant, elle était restée à quatre pattes, immobile, les yeux grands ouverts, vides, et tout autant pleins de la vision fascinée du mince filet jaune qui coulait entre ses dents. Debout enfin, elle contempla le sol, elle contempla le matelas, la vitre, et le miroir juste à côté. La ceinture de Joe avait imprimé de petites gouttes écarlates comme un mystère sur le drap blanc. Elle s'assit, s'alluma une cigarette qu'elle ne put pas fumer. Elle remplit une bassine d'eau glacée, se lava, se rinça, se débarassa de tous les éclats coincés sous sa peau : avec une pince, elle les retirait un à un en se mordant les lèvres, les yeux plissés très fins. Elle était propre à présent, son sang ne coulait plus. Elle s'habilla, mit son chapeau et sa veste de velours, le chapeau chaud et lumineux qu'elle s'était offert avec sa première paye, la veste de velours que Joe lui avait offerte, quand tout allait encore bien entre eux deux, qu'ils se croyaient heureux sans voir qu'ils ne l'étaient ni l'un ni l'autre. Elle prit son sac et y enfouit la boîte en métal de Joe – sa petite boîte en métal, posée entre la cafetière et l'évier crasseux. Elle jeta un dernier coup d'oeil sur la pièce, une impression étrange, son dernier coup d'oeil, et claqua la porte. A ce moment-là, elle s'était dit qu'un prénom, c'était la seule chose qui lui restait – même plus un nom désormais. Elle aurait avant tout besoin de trouver refuge dans un café si elle voulait récupérer le reste.