Marysa La maison était encore mieux conservée de l’intérieur que de l’extérieur. Des tentures pendaient aux murs. Des chandelles allumées étaient posées sur des meubles qui n’avaient pas une seule trace de poussière. Il y avait deux portes de chaque côté du vestibule. L’une d’entre elles se remarquait au premier coup d’œil : ses poignées étaient dorées et des armoiries l’ornaient. L’autre se voyait à peine, elle devait mener aux appartements des domestiques. Un grand escalier s’élevait juste en face de la porte d’entrée. La maison semblait bruisser de vie, d’animation, même si on n'entendait pas un souffle, pas un murmure. Il y avait quelque chose d’étrange dans cette maison, excepté le fait qu’elle soit en si bon état, mais Marysa ne parvenait pas à savoir quoi. Elle avança prudemment jusqu’au grand escalier de marbre. La rambarde était en bois sombre, verni et très travaillé. Marysa posa son pied sur la première marche et soudain, elle entendit un grand remue-ménage, des servantes sortirent de la petite porte en discutant, l’une d’entre elles poussa un cri, comme si elle avait oublié quelque chose d’important, traversa le vestibule en courant, et, sans sembler apercevoir l’esprit, monta l’escalier quatre à quatre. Une petite fille ouvrit la grande porte à ce moment et courut pour rattraper la servante. Elle lui parla de cette petite voix qu’ont les enfants lorsqu’ils veulent demander quelque chose. La servante refusa, le plus respectueusement possible, ce qui entraîna la colère de la petite fille. « Votre mère ne veut pas, vous devriez déjà être à vos leçons. Je vous y emmène. » Et la jeune domestique saisit fermement l’enfant par le poignet et la força à monter l’escalier malgré ses pleurs. Marysa les suivit. Sur le palier, la servante lâcha l’enfant qui, résignée, la suivit en maugréant. Elle frappa à une porte, l’ouvrit et entra. Marysa l’imita. C’était un petit bureau dans lequel un homme à l’allure revêche lisait. La petite fille lui fit une révérence d’un air grognon et s’assit à une petite table sur laquelle étaient posés un encrier, une plume, un livre et une feuille blanche. L’homme s’apprêtait à parler quand on entendit un grand fracas de chevaux. La petite fille bondit sur ses pieds et courut à la fenêtre, suivie par Marysa. À l’extérieur, on pouvait voir le village. Mais le village tel qu’il était autrefois : ses maisons étaient sur pieds et des paysans déambulaient dans les rues. Des enfants suivaient un carrosse qui pénétra dans la cour de la maison. Une femme en sortit. Marysa sursauta à cette vue : cette femme portait une robe qui datait d’au moins un siècle. Et soudain elle comprit pourquoi cette maison lui avait paru si étrange : tout y était vieux d’un siècle; les vêtements, les meubles, la décoration, tout cela était désuet, archaïque. La petite fille poussa un « Oh! » admiratif et sortit en trombe de la pièce malgré les cris de son maître. Marysa courut à sa suite mais resta dans l’escalier quand la porte s’ouvrit. Trois personnes étaient là : la fillette, la femme du carrosse et une autre femme qui semblait être la mère de l’enfant. Elle lui ordonna d’ailleurs de remonter dans sa chambre, ce qu’elle fit, tête basse. La mère fit entrer la femme dans la pièce qui était derrière la porte ouvragée. Marysa les suivit. Tess « Qui ça? -La fille là-bas, derrière le gros en rouge pétant! -Tess! Sois plus polie! -Excuse-moi Papa. Mais est-ce que tu la vois? -Bien sûr! Ca fait cinq minutes que tu la montres du doigt et que tu cries pour que je la remarque, ça serait malheureux si je ne la voyais pas! En plus, depuis le début de l’année je me demande si vous vous êtes séparées une seule seconde. -Papa! -Elle a passé la douane, va donc la rejoindre! » Tess courut vers son amie. Son vol avait eu une demi-heure de retard et Tess n’avait cessé de ronger son frein. À présent que Lucie était arrivée, elle ne comptait plus la lâcher. « Bienvenue à Dublin! lui dit-elle, la faisant sursauter et se retourner. -Tu m’as fais peur! Tu pourrais pas prévenir quand tu accueilles quelqu’un? -Désolée, je suis si contente de te revoir! -Moi aussi! Attends, c’est ma valise là! » Quand Lucie eut récupéré ses bagages, les deux jeunes filles rejoignirent Monsieur Mullway qui les ramena chez eux. Dans la voiture, Tess décrivit la maison à son amie. « Tu verras, Crimten c’est un peu paumé mais c’est superbe. Je crois que c’est un des plus beaux coins d’Irlande. -N’exagère pas, répondit son père, Il y a de bien plus beaux villages que Crimten! -Peut-être, mais pas en Irlande alors! -Je suis sûre que c’est un endroit magnifique, fit Lucie pour les calmer. -Oui, et la propriété de famille est immense, continua Tess. Tu aimes les chevaux si je me souviens bien? -Oui, pourquoi? -Ne lui dis pas tout, Tess, tu lui gâcherais la surprise! » Mr Mullway prit un air mystérieux et Lucie ne posa pas d’autre question. Tess, en revanche, assaillit son amie de questions sur ce qu’elle avait fait pendant son absence, et Lucie répondit sans se faire prier. Mr Mullway en profita pour rappeler à sa fille que Lucie lui avait apporté les cours qu’elle avait manqués. « Mais Lucie a dit qu’elle les a oubliés, n’est-ce pas Lucie ? -C’est vrai! Je suis désolée, Mr Mullway, répondit l’intéressée en songeant au classeur plein de cours qui était dans son sac. -Mon prénom c’est Sean, tu sais, je préfère que tu m’appelles comme ça! » Le voyage continua joyeusement, jusqu’à ce qu’ils arrivent devant la maison des Mullway. Quand Tess avait annoncé que la propriété était immense, elle n’avait pas exagéré. Une longue allée menait à la maison et le parc était démesuré. En sortant de la voiture, Lucie resta un temps stupéfaite : elle avait deux ou trois étages et un nombre incalculable de fenêtres. Tess lui prit le bras : « Viens, je vais te présenter à ma famille. Je te préviens, ils ne parlent pas tous français mais ils essaieront toujours de te sortir un ou deux mots. C’est marrant ! » Les jeunes filles pénétrèrent dans le manoir alors que Mr Mullway déchargeait les bagages. Kathleen « La femme partit le lendemain. Après cette visite, le comportement de ma mère changea. Elle semblait moins préoccupée par mon attitude et mon instruction. Je ne la voyais souvent qu’aux repas et elle ne me faisait plus la moindre remarque. Un jour, j’arrivai en retard pour ma leçon et elle n’y fit pas même une allusion au dîner. Peu à peu, je compris que je pouvais passer la journée à jouer avec mes amis et je ne m’en privais pas. Je rentrais de plus en plus tard, parfois au milieu de la nuit, et ma mère ne disait jamais rien. Je trouvais cela plaisant jusqu’au jour où je me rendis compte que je n’importais plus aux yeux de ma mère. « Je vins la trouver un soir pour lui parler d’une querelle que j’avais eue avec une des mes amies. D’habitude, je ne m’inquiétais pas de ce genre de choses, mais cela faisait plusieurs jours que nous étions fâchées et je commençais à m’en alarmer. En temps normal, ma mère m’aurait pris dans ses bras et consolée, mais ce soir-là, elle me regarda avec froideur et me dit de revenir la voir quand j’aurais quelque chose d’important à lui demander, puis elle m’ordonna de sortir. Inutile de préciser combien je pleurai ce soir-là. « Le lendemain, ma mère entra dans ma chambre au petit jour et me déclara que je devais apprendre à me comporter selon mon rang si je voulais plaire à Miss Darkeen. C’est ainsi que je connus le nom de la femme qui avait si profondément changé ma mère. J’appris également qu’elle nous rendrait visite la semaine suivante. D’un côté, j’étais heureuse de revoir la belle dame qui m’avait si fort impressionnée, de l’autre, je souffrais de ne pouvoir aller jouer avec mes amis. Je n’eus pas le choix. Ma mère me donna toute la journée des leçons de maintien et de politesse si bien que, le soir, j’eus l’esprit plein de convenances ridicules. J’en fis des cauchemars. « Pendant toute la semaine, ma mère passa son temps à me houspiller. Je me levais aux aurores et me couchais fort tard. Ma mère m’enseigna aussi le piano, et le pitoyable résultat que j’obtenais la mettait hors d’elle. Un matin, je m’éveillai plus tôt encore que d’habitude et partis jouer avec mes amis. Les représailles furent terribles. Ma mère me fit chercher dès son lever, si bien que je ne profitai même pas de cette escapade. Quand je rentrai au manoir, elle m’administra une gifle retentissante qui fit plus d’effet que tout ce qu’elle aurait pu dire. D’aussi loin que je me souvienne, c’était la première fois qu’elle me frappait. « C’est à partir de ce moment que je me mis à haïr si fort Miss Darkeen : elle était celle qui m’avait volé ma mère. » een : elle était celle qui m’avait volé ma mère. » een : elle était celle qui m’avait volé ma mère. »