Je suis un brave type. J’ai toujours été un brave type et je m’en suis toujours mordu les doigts. Ca commence avec les femmes, les braves types n’en côtoient qu’en amis. Et ça fait toujours de la peine quand la seule femme digne d’être aimée te narre ses échecs sentimentaux. « C’est elle qu’il aime, j’le mérite pas ‘faut croire ». Et moi je suis un brave gars. « Merci, t’as toujours été là pour moi ». « Mon ami ». Ouais. Et quand, par bonheur, ou par malheur, un brave type se trouve une petite amie, elle le fait cocu, à croire que ces gars là sont ennuyant. C’est bien fait pour ma gueule, ça m’apprendra à lécher le cul du destin, le destin n’aime pas qu’on lui lèche le cul et en profite toujours pour te faire sur le bout du nez. Je venais donc de me faire larguer par Lucie, « t’es un gars bien, Greg » _c’est ça mon amour, retourne fumer des diamants dans le ciel_ quand je m’étais retrouvé au Renaissance, à écouter Hek m’expliquer la différence entre baiser et faire l’amour. Hek aime les belles voitures qu’il ne pourra jamais se payer et astique son C15 tous les Dimanches. Il fait de la poterie mais son merdier, ses œuvres, ressemblent plus à d’énormes phallus d’extraterrestres débarqués par le travers du cosmos d’on ne sait quelle civilisation dégénérée et consanguine. L’arthrose. C’est le plus vieux de nous tous et, comme nous, il écrit aussi. Ber s’est planté devant nous au moment où on abordait la dimension métaphysique de la question, j’ai salué et me suis enfui sous les gouttières-parapluies de la foule qui interrogeait, sans le savoir, leur existence accidentelle, là-bas, sur le trottoir . Je me débine, d’ailleurs je laisse même ma place de narrateur, je n’ai pas grand-chose d’intéressant à vous raconter. Salut. Le Renaissance était un bon bar car tous les clients étaient polis et courtois. Mais tous ces chiens là se jetaient des regards de haine par-dessus leurs épaules, comme une baballe en feu. La vérité c’est qu’ils voulaient tous baiser ou faire l’amour à la patronne. La patronne, pas loin de quarante ans et une allure d’amazone de gouttière avec son cœur en barbelé tatoué sur le bras. Superbe. Tous rêvaient de voir sa petite frange aller d’avant en arrière pendant qu’elle leur ferait leur affaire. Alors ils buvaient et bavaient, courtois et polis, les consommateurs. Ber c’était assis après avoir commandé une pinte de cervoise et il y eut un silence. Hek leva la tête vers le petit téléviseur qui, tapit dans un coin, jetait des publicités dans le bar comme d’autres regards haineux, puis reluqua un moment les seins de la patronne quand Ber vint le secourir de ses rêveries obscènes. « T’es pas venu Dimanche, ‘sûr que tu f’sais reluire ta benne à ordure au fond d’ton garage, pas vrai ? » Hek n’aimait pas qu’on parle comme ça de sa benne à ordure de bagnole et faisait toujours les yeux tristes. « Ecoute vieux, j’ai vendu autant de livres cette année qu’en cinq ans, il a dit (ce qui, soit dit en passant, faisait plafonner le chiffre d’affaire à un smic et des poussières) j’vais la changer ma bi-biche… » « Bordel, ‘fais pas ça, commence par payer des fringues à tes gosses, une bagnole ! _ Il levait les yeux au plafond comme pour y trouver une idée_ une bagnole pour quoi ? » Son dos n’avait plus aucun contact avec le dossier de la chaise et Hec savait qu’il ne pourrait pas en placer une avant la fin de la tirade. « Tu piges pas mec ? La société toute entière fonctionne sur ces deux concepts : désir et frustration. A la télé, dans les magazines, au supermarché, dans la rue… on t’matraque pour te faire baver devant des trucs inutiles que tu peux pas t’payer, alors, comme les gens fatigués et frustrés se font baiser facilement, tu vas pointer chez Michelin ou dealer des big-macs empoisonnés pour pouvoir te payer un mixeur parlant, un GPS plus fin qu’toi, un godemiché à double tête rotative, j’en sais rien… Bref, les gens frustrés ont les cuisses ouvertes devant tout ce qui est puant de promesses et de corruptions, crois-moi. » Hek le croyait, il avait déjà lu ses livres. Ber s’arrêta, jeta un œil au téléviseur, l’autre aux seins de la patronne et reprit : « Mais nous on est des écrivains, mon vieux, s’est bien qu’on s’est pas encore fait enculer par la Peur hein ? Peur de pas pouvoir payer tes charges, peur des insomnies, de l’huissier, du licenciement, de ton voisin…hein qu’on nous encule pas nous ? -Non, mec, on… » Il s’arrêta, aux infos on évoquait la mort de Tony l’Ancien, retrouvé, l’année dernière, poignardé avec une demi-bouteille de martini. Vous avez remarqué ? La France est le pays le plus répressif d’Europe en ce qui concerne la consommation de cannabis mais enregistre l’un des plus forts taux de consommateurs. En attendant on vent de l’alcool partout, pourtant tout le monde n’est pas alcoolique. Mais on s’entretue avec des bouteilles de martini. Essaie d’étrangler un de tes potes ou ton pire ennemi avec un pied de verte et dis m’en des nouvelles. Hek tapa sur la table avec sa main arthrosée et corrodée par le produit à vitre en faisant vriller les verres : « Eh l’bon Dieu, tu m’entends, donner c’est donner, reprendre c’est voler ! » Encore un silence. Télévision, seins de la patronne, trottoir. Existence accidentelle. Puis Hek et Ber se regardèrent dans le fond des yeux, on y lisait dans les deux paires « ça veut dire quoi la vie ? Et l’homme tiens ? » Philosophie de comptoir et télépathie des sacs-à-bières. Merde, Ber c’était déjà dressé tout raide sur sa chaise, monologue d’un métaphysicien de la bitture… « L’homme, c’est un singe mégalomane, un instant de détresse, un animal qui s’est pris pour un dieu, eh quoi ? Il se traîne péniblement du con à la vermine et il voudrait être propre ? La vérité c’est que l’homme c’est ce qu’il y a entre le fœtus et le cadavre, ni plus, ni moins, (en jetant les yeux dans le vide) étincelle furtive d’un monde qui brûle… » Puis ils se séparèrent, Hek n’en avait pas placé une mais tant pis. Ouais, baiser ou faire l’amour… Vous en pensez quoi vous ?