[i]Cette pseudo-fiction de E. A. Natkov est considérée comme l’un des trois livres ayant eu un rôle majeur dans le vote des lois sur la régulation des Répliquats, aux côtés de « Biochimie et moral » (Professeur Satra, 2155) et « l’Âme du souvenir » (Révérend George Durenn, 2156).[/i] [i]Il débute par le célèbre chapitre du parc d'attraction, qui est aujourd’hui encore au programme de toutes les écoles primaire du Commonwealth.[/i] Quatorze avait été le premier à chialer d’office. En vingt secondes, on n’a pas toujours le temps de réaliser l’ampleur du truc. Les précédents avaient juste secoués la tête, paumés. Mais bien sûr, une fois les vingt secondes passées, tous avaient hurlé. Du premier au quarantième, sans exception. C'est à ça que je pensais en pénétrant dans la Shrödinger, tandis que Brian et Kevin m'encourageaient en agitant leurs bouteilles de bière vides. Jusqu'à maintenant, Brian et moi étions ex aequo. Nous avions tout les deux pénétrés dans la cabine à quarante reprises : une sacrée performance, vachement aidée par l'alcool. Ca faisait plus d'un an, qu'on venait se mesurer là, une ou deux fois par mois. On ne faisait jamais la queue. La Shrödinger n'a pas beaucoup de succès à Funland. C'est le genre d'attraction "tout ou rien" : Soit tu t'ennuies ferme, soit tu flippes comme un damné. Y a pas de petits frissons entre les deux. La porte s'est refermée derrière moi. Lumière tamisée. Et une voix à fort accent italien s'est faite entendre. C'était impossible de zapper leur intro bien poussive... "Bienvénou dans la terrrible Shrrrödinger-O-Matic !" Bla bla bla... "Appouiyez sourrr lé bouton vert si vous souhaitez sortir maintenant car bientôt... Il sera peut-être trrrrop tard. Si vous êtes prêt, insérrrez votre bras dans l'orrifice loumineux et attendez qu'il s'éteigne." Mon bras était déjà en place. La légère sensation de fraîcheur s'est faite sentir. Je me suis foutu à poil et je me suis assis dans le petit renfoncement de la cabine avant même que l'Italien me demande de le faire. "Vous pouvez maintenant placer vos habits dans le compartiment tourrrquoise, pouis vous assoir dans...". C'est ça, on lui dirait. Je voulais juste que la machine envoie son fichu gaz et qu'on en finisse. Un sifflement a fini par se faire entendre, et j'ai perdu connaissance. On ne rêvait jamais, avec le gaz de la Shrödinger. On ne restait dans le coltard que cinq minutes, en fait. Le temps que la machine fasse son truc dans la cabine à côté. Le temps qu'elle nous refasse. Et puis après ça, elle nous réveillait. Et elle le réveillait, à côté. Il faut comprendre qu'un Répliquat est tout ce qu'il y a de plus simple à créer, quand on maîtrise le procédé. La prise de sang permet d'abord de chopper des trucs comme le génome ou l'ADN du client, histoire de modeler le protoplasme de base, mais c'est pendant le roupillon que la Shrödinger se fait plaiz. Cartographie cérébrale, mensurations cardio-vasculaires, tout l'bazar. En moins de trente secondes, c'est plié. Après ça, la machine te gicle un vieux bébé poilu par le plafond de la cabine d'à côté, qui est l'exacte réplique de celle où tu t'es installée. Et elle te l'installe dans une position a peu prêt similaire à la tienne. Et le vieux bébé poilu : c'est toi. Il a ton apparence, il a ta façon de penser et tes goûts, il a tes souvenirs - dans les moindres détails - et surtout : il a la même envie de vivre... C'est surtout ça qu'est marrant. Je me suis réveillé, à nouveau, comme je m'étais déjà réveillé quarante fois auparavant. Même tête qui tourne un peu. Même vertige. C'est qu'il fait tout noir, et qu'on est toujours à poil, quand on émerge. Du coup, ça désoriente. Mais on reprend vite ses esprits, tandis que la voix de l'italien reprend son petit discours. "Vous voilà dans l'entrrre-deux monde ! Il est désorrrmais trop taarrrd pour recouler !" Je me lève, à tâtons, dans l'obscurité totale. Et je me frotte la paume de la main gauche, comme à chaque fois depuis que j'ai vu ce "deux" inscrit en rouge brûlant, sur la paume de mon second Répliquat. Je ne sens rien, mais ça ne veut rien dire... De ce que j'en sais, la marque n'a aucun relief. "Dans oune minoute, yé vé ralloumer la loumière dans votrrre cabine... Et dans l'auuutre !" La machine avait réveillé l'autre, et la machine avait fait son discours à l'autre. L'autre tatonnait dans la même obscurité que moi. L'autre frottait la paume de sa main gauche avec la même nervosité que moi. Et maintenant, l'autre allait devoir supporter le compte à rebours, comme moi... L'italien avait repris son numéro : "Il y a maintenant deux possibilités ! Ou bien tou es l'homme qui vient de rentrer dans cette cabine, auquel la loumière se ralloumera en vert et tu pourras resortir et continouer de t'amouser à Funland, le pays des rêves et de la joie... Ou bien tou es oune Répliquat, auquel cas la loumière se ralloumera en rouge !" Impossible de savoir qui j'étais réellement, bien sûr. J'avais le souvenir d'être rentré en personne dans la cabine, quelques instants plus tôt, mais on avait collé le même souvenir à ma copie dans la cabine à côté. Et sa vision des choses étaient aussi crédibles que la mienne. Ou bien la mienne. Si j'étais lui. Mais je ne pouvais pas être le Répliquat. Je ne devais pas être le Répliquat. Parce que si j'étais le Répliquat : j'aurai droit à la lumière rouge. Je n'écoutais plus l'italien et sa tirade. J'attendais la fin du compte à rebours. J'attendais le mixer. J'essayais de me faire croire que je l'espérais, même. Y a que deux façons de supporter la Shrödinger autant de fois que moi et mes potes l'avions fait : manquer totalement d'imagination et ne pas se dire une seule seconde qu'on puisse être le Répliquat, qu'on puisse se chopper la lumière rouge. Ou bien avoir de vagues pulsions suicidaires. Moi, en tout cas, je ne manquais pas d'imagination. Plus que vingt secondes. Comme chaque fois, au dernier moment, je me repassais l'agonie de tous les Répliquats précédents auxquels j'avais survécu, les agonies auxquelles j'avais assisté. Je pouvais juste pas m'en empêcher. Plus que quinze secondes. Dix-huit avait tenté de s'éclater la tête contre la vitre blindée, dans l'espoir de s'évanouir avant que le mixer ne le broie. Il se souvenait trop bien des hurlements des dix-sept autres avant lui. Dix-neuf, Vingt et Vingt-et-un avaient retenté le coup, cognant chaque fois plus fort que le précédent, mais n'étaient arrivés à rien. Vingt-deux n'a pas retenté le coup. Tous pleuraient comme des madeleines. Plus que dix secondes. Vingt-Cinq à Trente-deux avaient tenté de discuter avec moi. Ils voulaient me convaincre de ne plus revenir, sinon un jour, je me retrouverai à leur place. Mais c'était idiot. Je ne risquais rien. Personne ne risque rien dans la Shrödinger. C'est la seule attraction au monde qui n'ai jamais comporté le moindre risque d'accident, de morts. Plus que cinq secondes. Les Répliquats ne comptent pas. Ce sont des objets. Des imitations. Jusqu'à Trente-huit, ils s'étaient contentés de hurler. De la lumière rouge au dernier coup de lame. Trente-neuf et Quarante étaient restés prostrés, dans un coin de la cabine. Est-ce que suis forcé de m'en sortir ? Trois secondes. Déjà ? J'ai une chance sur deux, en fait ? Une seconde. La lumière se rallume. Quelques instants passent, puis la paroi s'écarte. Sur une vitre blindée. De l'autre côté, je me vois sortir, tout habillé. Je vois Kevin et Brian qui jettent leurs bouteilles vide et viennent me bourrer de coups de poing amicaux. Et je me vois m'approcher de la vitre, un sourire absent sur le visage. Mon sourire absent. Je voudrais sourire moi aussi, mais j'y arrive pas. Y a un "41" rouge feu sur la paume que je plaque contre la vitre. Quatorze avait été le premier à chialer d'office. Je serai sûrement pas le dernier.