Marysa Le soleil se couchait, répandant sur le paysage sa couleur rouge sang. Aucun nuage ne s'opposait à cette lumière et l'écarlate envahissait tout, chaque arbre, chaque pierre, chaque fleur et chaque grain de poussière même était nimbé de vermeil. Si Marysa n'avait été blessée à mort, sans doute eut-elle observé ce monochrome avec poésie. Mais à présent, il ne lui inspirait que de l'ironie. Il avait fallu qu'elle meure un soir, au milieu d'une campagne déserte, terrassée par une blessure qu'une simple chute avait occasionnée ; elle, dont tout le monde savait le nom, certains le prononçaient avec respect, d'autres le chuchotaient avec inquiétude, d'autres encore le crachaient avec mépris. Mais qu'importe. Sa vie avait été exceptionnelle. Et il fallait qu'elle meure, seule, sans pousser un cri, sans avoir même la force de murmurer une phrase mémorable qui ferait la fierté de ses descendants ou de frapper de son poing la terre en pestant contre cette injustice. La douleur était insoutenable. Elle avait chuté de trop haut. Pourquoi ? Qu'est-ce qui lui avait pris de passer par là ? Elle connaissait ces falaises. C'était un stupide accident. Banal accident. Et c'est ce qui la rendait folle de rage. Aussi enragée qu'on peut l'être lorsqu'on n’a même plus la force de remuer un doigt. Elle sentait la vie filer, partir par tout son corps. Son cœur ralentit. Puis plus rien. Tess "Pour demain, vous me relèverez dans ce texte le champ lexical dominant, et toutes les idées qui s'y rapportent. Je noterai probablement. Vous pouvez y aller." Les élèves ramassèrent leurs quelques affaires et sortirent en bavardant bruyamment. "Pff, on m'avait dit que le lycée serait différent du collège, je vois pas grande différence personnellement. -Laisse tomber, elle est un peu attardée celle-là, je l'ai eue l'année dernière. -T'as redoublé ? Je croyais qu'on pouvait pas ? -Je suis … une exception !" Lucie éclata de rire. "En fait, mon père veut absolument pas que j'aille en lycée professionnel, alors il a fait une scène au proviseur l'année dernière. Ça a marché. -Ça a pas l'air de te faire plaisir. -Tu sais Thérèsa, je suis sûre de me planter cette année parce ça m'intéresse pas ici. -Fais-moi plaisir, appelle-moi Tess. -Pourquoi ? -C'est pas super de porter le prénom de son arrière-grand-mère. Tess, c'est le diminutif de Thérèsa en anglais. -OK, Tess !" C'était le lendemain de la rentrée seulement, et tous les professeurs croyaient bon d'enfouir tous les élèves sous un tas de devoirs, du moins, c'était l'impression de Tess. Et on pouvait parier que le cours de géographie qui s'annonçait ne dérogerait pas à la règle "Faites-moi une fiche Nom-Prénom-Date de naissance-Profession des parents. Fini ? Maintenant, au boulot !" Aussi, c'est en soupirant un peu après des vacances qui ne reviendraient qu'un an plus tard que les élèves entrèrent dans la salle de classe. "Tu le connais celui-là ? demanda Tess. -Non, répondit Lucie, Il a l'air nouveau. D'ailleurs je me demande si c'est pas la première fois qu'il est vraiment prof. -Qu'est-ce que tu veux dire ? -Regarde-le ! Il a pas l'air bien vieux !" Mais le prof demanda le silence et commença à parler. "Vous allez me sortir une feuille et me marquer vos nom, prénom, adresse et date de naissance. Et indiquez-moi la région ou la ville où vous êtes né, je vous expliquerai pourquoi dans cinq minutes." Les élèves se dépêchèrent de remplir les indications demandées en n'écoutant qu'à moitié ce que leur professeur ajoutait. "Je suis monsieur Cotten. Je serai votre professeur d'histoire-géographie cette année. C'est pourquoi je vous souhaite de très bons résultats scolaires et j'espère que nous passerons une bonne année ensemble." Puis, il désigna un élève au premier rang et lui demanda de ramasser les fiches quand tout le monde aurait fini. Il commença alors à expliquer pourquoi il leur avait demandé leur lieu de naissance : "Comme nous sommes en cours d'histoire-géo, j'aimerais que vous me prépariez un petit exposé sur l'endroit où vous êtes né. Quelque chose de court : pas plus de cinq minutes. Comme vous êtes 36, ça prendra plusieurs séquences, mais ça devrait vous donner le temps de vous souvenir que les vacances sont finies … Bon, je vais voir ces fiches, juste pour connaître vos prénoms. Vous levez la main à l'appel de votre nom. Marie …" Et il continua ainsi jusqu'au moment où il s'arrêta sur un nom : "Tess Mullway … Qui est-ce ?" Tess leva la main "Tu es née à Dublin, c'est ça ? -Oui monsieur, mon père est Irlandais. -Alors tu nous parleras de l'Irlande, c'est d'accord ? -Oui." Les élèves s'étaient tournés vers Tess qui rougit. Puis le M. Cotten continua son appel. Lorsqu'il eut fini, il permit aux élèves de discuter. Le brouhaha dura jusqu'à la sonnerie. Kathleen « Je vais raconter ici mes mémoires. Si jamais quelqu’un s’y intéresse, il trouvera dans ces lignes l’histoire de ma vie telle que je m’en souviens. « Je suis née en octobre dans un petit village du nom de Hilton. Je doute qu’il en reste aujourd’hui plus que des maisons vides et un cimetière plein de mauvaises herbes. Je raconterai la cause de cette désertion plus tard. Ma famille était la plus riche du village. Elle possédait toutes les terres alentour et faisait travailler tous les hommes du village. Mon père gérait au mieux ses propriétés pour que notre famille et les paysans y trouvent leur part. Je dois dire que je passais la majorité de mon enfance à jouer dans la boue avec les autres enfants du village. Cela rendait ma mère folle de rage et de peur : je rentrais chaque fois couverte de terre et, quand on me demandait où j’étais allée, je répondais invariablement que nous avions joué sur les falaises (même si le plus souvent, nous nous contentions de faire des ricochets sur l’étang). Je savais que ma mère pousserait de hauts cris en entendant cette réponse mais je crois que c’était là mon dernier amusement de la journée. Des servantes m’emmenaient ensuite prendre un bain et mes leçons commençaient. On m’apprenait à lire, à écrire et à compter, c’était une chance exceptionnelle qu’on m’offrait, car je crois qu’il n’y avait pas une jeune fille sur mille qui avait de l’instruction. Je l’ignorais alors et n’étais pas très assidue à mes cours. J’espère m’être rattrapée depuis. Je passais ainsi une enfance heureuse, durant laquelle on essaya sans succès de m’apprendre que j’avais un rang social à tenir. Je crois que je ne l’aurais jamais compris si j’étais restée toute ma vie à Hilton. Mais j’ai dû partir il y a longtemps déjà. »