Ce qu’était devenu Björn le Grand, c’est-à-dire ce qu’il était devenu après être parti dans le Nord, personne n’en savait rien, et d’ailleurs, personne n’en a jamais rien su. Et pour cause, il n’est jamais revenu pour nous le dire. C’est la raison pour laquelle ça stimulait l’imagination de tous, et chacun y allait de sa contribution personnelle pour raconter l’histoire de ses aventures au jour le jour. Il y en avait bien que ça n’amusait pas tellement, d’imaginer les tribulations saugrenues de Björn le Grand ; convaincus qu’il était mort, ils trouvaient que toutes ces fariboles ternissaient sa réputation et souillaient sa mémoire. Et quand bien même il aurait encore été en vie - hypothèse hautement improbable compte-tenu de ce qu’est la vie dans le Nord en plein cœur de l’hiver - c’était une histoire entre lui et ses chiens, ou plutôt - parce que les chiens n’avaient rien demandé à personne - entre lui et ses rêves - mais ceux qui disaient cela étaient des hommes qui se réservaient le droit d’utiliser le mot femme quand ils partaient les voir dans le Sud seulement. Les autres n’étaient pas moins persuadés que Björn avait eu tôt fait de trouver une fin tragique, mais ça les soulageait de penser à lui, comme ça, et de continuer à décrire une histoire qui aurait pu être la sienne, en ce moment même. Ses amis les plus proches discutaient passionnément de ce qu’il était en train d’affronter aujourd’hui : un jour, il est tombé dans une crevasse d’une bonne centaine de mètres de profondeur. Il avait sifflé ses chiens, qui l’observaient, minuscule, du haut de la crevasse, en se demandant bien ce qu’ils allaient devenir s’ils n’avaient pas leur morceau de phoque congelé ce soir, et comme il était plutôt malin pour bidouiller la mécanique des armes à feu, il avait transformé son fusil en lance-harpon (un piolet avait bien fait l’affaire pour le harpon, il n’avait plus eu qu’à y nouer sa corde de secours). Le harpon une fois lancé, ses chiens, qui avaient tout compris (ils en avaient vu d’autres, les bestiaux), l’avaient accroché à une des anses du traîneau, qu’ils avaient ensuite tiré, extirpant Björn le Grand de ce fourbi. Le tout avait bien dû lui coûter la matinée. Il pouvait désormais continuer de suivre les impressions de son rêve de la veille, ainsi que les hurlements du vent qu’il prenait pour les appels de sa belle. Tout cela, malgré ce que l’on pouvait en dire, tout cela faisait plus ou moins honneur à la mémoire de Björn le Grand, même si des histoires ne parvenaient pas à moitié à cacher l’évidence : Björn le Grand était mort (d’ailleurs, personne ne l’a jamais contestée, et personne ne savait précisément quand et comment cette idée de raconter l’histoire de Björn le Grand avait vu le jour, ni pourquoi tout le monde la continuait). Un jour (comme pour tout), chacun avait fini par se lasser de ce récit sans but et sans fin. Cela faisait trois mois qu’il était parti, trois mois sans aucune nouvelle. Désormais, ils ne réussissaient juste pas à se mettre d’accord sur les circonstances de sa mort : crevé de faim, déchiré et bouffé par un ours, suicidé, congelé… Au bout de six mois, rares étaient ceux qui se souvenaient encore de son visage, et encore trois mois plus tard, presque tout le monde avait oublié jusqu’à son nom. De toutes ces histoires qui ont circulé sur Björn le Grand, aucune n’était vraie bien sûr, et aucune non plus ne se rapprochait de la véritable histoire qu’avait vécu Björn le Grand durant sa traversée. Il était parti de la cabane où ils logeaient, Björn le Petit et lui, alors qu’elle était encore complètement enfouie sous la neige. Seule la porte d’entrée était dégagée, tout un tunnel était creusé, dans lequel ils avaient glissé une échelle. C’était la fin du mois de Novembre, et fort heureusement la tempête s’était bien calmée sur les rives du Fjordur, mais nul ne pouvait prévoir ce que réservaient les territoires du Nord en cette période hostile de l’année. De nouvelles aurores boréales, c’était peut-être bien la seule chose douce qu’il pouvait offrir à Björn le Grand. Et si Björn était par bien des côtés un homme un peu simple, il était loin d’être le dernier à savoir dans quoi il s’embarquait, encore que personne ne savait exactement ce que cette aurore boréale avait produit dans son esprit. En cinq minutes, Björn le Petit n’entendait plus les claquements du fouet de Björn le Grand. Il était parti, enfoui dans le brouillard et la nuit, enfui dans le brouillard et la nuit. Il n’y a pas un jour où Björn le Grand n’ait voyagé sans l’image de cette aurore boréale. Elle s’était comme qui dirait incrustée dans ses pensées. Incrustée comme un rubis sur l’ongle, disait Harvor, qui était un poète à sa façon. Elle l’accompagnait dans tout ce qu’il faisait, dans tous ses gestes quotidiens, et bizarrement, cela le conduisait à ce que tous ses gestes atteignent une perfection qu’il n’avait jamais atteinte avant. Il harnachait ses chiens sans les voir ; il coupait et cuisait son poisson sans un faux mouvement ; chacun de ses coups de fusil faisait mouche. Quelque chose que personne n’aurait pu expliquer, pas même lui, qui s’était à présent réfugié dans la perfection du silence : cette apparition l’avait transformé, l’avait affecté dans son être, au cœur de son être, en son essence, lui accordant dès cet instant des aptitudes qu’il n’avait jamais possédées. C’était comme si Björn le Grand avait changé de corps, à ce détail près qu’il était toujours lui-même, mais ces aptitudes faisaient désormais partie de lui. Riek, qui était un philosophe à sa façon, aurait dit que c’est pas de corps qu’il avait changé, mais d’âme, parce qu’il avait coutume de dire – ce qui était très osé par ici – que ce n’est pas le corps mais l’âme qui constitue l’essence d’un homme. Jusque là, et grâce à cela, Björn le Grand s’en sortait bien. Un mois après son départ, il continuait, toujours vers le Nord, sans savoir ce qu’il y trouverait, sans savoir même s’il le trouverait, ou plutôt, dans son cas, s’il la trouverait. Mais il n’avait aucune raison de faire machine arrière, il savait juste qu’il fallait qu’il aille de l’avant, sans savoir exactement où cela se trouvait. (Pendant ce périple, Björn affrontait les turpitudes habituelles du Nord : le froid, la nuit constante, les tempêtes de neige, la nécessité de trouver de quoi se nourrir ; face à toutes ces difficultés, il semblait être devenu un véritable homme du Nord.) Björn le Grand s’était réfugié dans le silence, ce qui était assez exceptionnel. Lorsqu’on est seul, on n’a pas lieu de parler, quoi qu’il en soit, et par -40° sur un traîneau, garder la bouche fermée est presque une question de survie. Ceci dit, aucun de nous n’abandonne jamais la parole : on chante, on pense tout haut, on gueule sur les chiens. Tout ça est très naturel, et ça nous permet de pas oublier. Björn le Grand, lui, ne parlait plus du tout, même pas aux chiens qui, eux, ne se privaient pas de faire tout le boucan qu’ils pouvaient dès qu’ils en avaient l’occasion, comme à leur habitude. Il semblait bien que cette aurore boréale serait ce qu’il aurait pour toujours dans la tête, jusqu’à ce qu’il atteigne sa destination. Cependant, il poursuivait comme un dialogue intérieur et entretenu, avec cette image, en continu, un dialogue qui sans cesse le poussait à continuer encore et encore, son chemin, vers le Nord. Ce que cette image lui disait, seul Björn le sait, et ce qu’elle lui disait, il n’en avait sûrement aucune idée. Mais il est certain que si, pour une raison ou pour une autre, ce dialogue avait été interrompu, ça aurait eu le même effet sur Björn que si on l’eut arraché d’un rêve, il aurait perdu toutes ses capacités et ce serait demandé ce qu’il pouvait bien foutre là, seul au milieu du grand Nord. Björn ne comptait plus les jours qui passaient. A vrai dire, il ne les avait jamais comptés. Cette aurore boréale, encore une fois, occupait seule toute sa pensée. Mais après près de deux mois à continuer comme ça, dans la même direction, toujours, il commença à découvrir des paysages étranges : des forêts de glace enfouies sous la brume, qui prenaient des drôles d’allures au beau milieu de la nuit. Il ne faudrait pas s’imaginer que Björn le Grand traversait une toundra ordinaire. Non, il s’agissait d’autre chose. Ce n’était pas non plus une forêt recouverte de neige et de givre, mais bel et bien des arbres tout entiers en glace. Chacun renvoyait les reflets en myriades des uns et des autres, comme dans une galerie des glaces. Tous ces arbres semblaient en fleur. Leurs branches, qui se balançaient au vent, produisaient de doux tintements. Il y avait aussi une faune mystérieuse qui survivait ici ; des animaux que Björn entrevoyait à peine se réfugiaient où ils pouvaient à son passage. Depuis le début, Björn savait qu’il continuait sur la bonne voie, et cette forêt merveilleuse et protectrice le confortait dans son trajet. Au fur et à mesure qu’il avançait et s’enfonçait plus avant, le temps paraissait plus doux, plus chaud, et il ne put bientôt plus supporter son épais manteau en peau de renne. Plus d’un se serait posé des questions sur le genre de lieu dans lequel il avait atterri ; pas Björn le Grand. Tout cela était en phase avec ce qu’avait d’extraordinaire son voyage, et ce qu’il y avait d’extraordinaire qui l’attendait au bout du chemin, c’est sûr ! Précisément au moment où, là-bas, tout le monde avait définitivement perdu espoir de revoir Björn le Grand, celui-ci paraissait en réalité de plus en plus en passe de se tirer d’affaire. De plus en plus près du but, à tout le moins, quel qu’il soit. Cette forêt n’avait pas fini de révéler son étrangeté : autour de lui, à mesure que Björn poursuivait sa route, elle se transformait progressivement en palais. Les feuillages, au dessus de sa tête, s’étaient rapprochés imperceptiblement, jusqu’à fusionner, et ils formaient désormais une voûte douce, aux courbes délicates, et d’une géométrie parfaite. Les troncs étaient devenus les colonnades soutenant les ogives qui s’entrecroisaient dans un réseau d’une simplicité incompréhensible. Et tout scintillait dans cet immense palais gelé, et nulle part on ne parvenait à déceler l’origine de cette clarté. Au bout d’un moment, quelque part, Björn avait dû abandonner son traîneau et détacher ses chiens, qui le suivaient tout en flânant assez librement, laissant négligemment plusieurs marques jaunes, par-ci par-là, sur des murs qui n’avaient pas l’air de trop s’en soucier. Le chemin s’était étréci : Björn se retrouvait désormais dans un immense couloir. Son traîneau aurait eu du mal à y passer, et pourtant le plafond était si loin, si haut, que Björn ne parvenait pas à le voir, peut-être les murs se rejoignaient-ils finalement en son sommet. Mais ce n’était pas du plafond que Björn se souciait. Aussi loin que son regard portait, ce couloir ne semblait pas avoir de fin non plus, peut-être là aussi les murs se rejoignaient-ils, tout au bout. Ce couloir pouvait très bien ne déboucher sur rien. Ça paraissait absurde, un couloir débouche forcément sur quelque chose, même dans un lieu aussi étrange que celui-ci. Björn n’avait plus beaucoup de provisions ; il était convaincu, en tout cas, d’avoir de quoi tenir jusqu’au bout, peu importait la longueur du chemin - du couloir, en l’occurrence. Alors, il lui a bien fallu marcher, sans se retourner, sans faire demi-tour, avec ses chiens qui trainaient, derrière lui, la langue pendue presque jusqu’au sol – et une fois qu’il avait commencé, c’était fini, il n’avait plus qu’à faire confiance en l’issue de ce couloir, parce qu’il n’avait plus de quoi rejoindre son traîneau. D’ailleurs, qui l’aurait traîné ? Ses chiens commençaient à tomber comme des mouches. Dès qu’un cassait sa pipe, il laissait un répit aux autres qui pouvaient profiter au moins du peu de viande qu’il leur accordait, jusqu’au prochain. Ils marchèrent, comme ça donc, pendant des jours et des jours, une vingtaine peut-être. Mais c’est-à-dire que les jours n’existaient pas dans cet endroit ; les seuls repères temporels sur lesquels se basait Björn le Grand étaient sa faim et la fréquence à laquelle crevaient ses chiens : si les jours étaient toujours de mise dans le monde extérieur, il devait bien en tomber un tous les deux jours, en tout cas ça semblait réglé comme sur un métronome, on aurait pu prévoir à la minute près quand le prochain allait s’affaisser sur le sol, comme ça, juste la patte avant droite – ou gauche, selon que le bestiau est droitier ou gaucher – la patte avant qui dérape et tombe sur le côté, entraînant avec elle tout le reste du corps, et toutes les pattes commençaient alors à trembler légèrement, tandis que la tête se balançait de droite et de gauche et que les deux yeux se mettaient à pleurer en sang, deux yeux et deux minutes, c’était cuit – bien souvent Björn préférait aider un peu – la tête flanchait sur le côté et la langue se collait définitivement sur le sol de glace – on aurait pu prévoir à la minute près quand tout cela allait se produire, il ne restait plus qu’à parier sur un bestiau au choix. Ca lui faisait beaucoup de peine, mais Björn ne se cachait pas qu’il attendait le prochain avec avidité – et il aurait juré, à voir ses cabots se dévorer du regard, qu’ils en pensaient autant. C’était là l’épreuve la plus difficile qu’il ait eu à passer en fin de compte, en toute fin de conte, un règlement de compte avec son passé, parce qu’il faut bien se dire que ses cabots il les a tous perdus dans l’histoire, et il les aura tous bouffés, au moins en partie, et le dernier dans sa totalité, et autant dire que ni pour l’un ni pour l’autre il n’avait de quoi faire du feu. Le dernier lui aura permis de tenir sept jours, sept longs jours mais les sept derniers jours. Et le septième jour, qui se trouvait être le trentième jour dans ce foutu couloir, il l’a enfin aperçu, le bout, le bout du bout, au loin, comme une porte qui s’ouvrait sur il ne savait pas trop quoi au juste, mais il n’allait pas tarder à le savoir. A partir du moment où il l’aura vu, il lui aura fallu deux heures pour l’atteindre, à bout de force. Il pourrait être utile ici de préciser qu’est-ce qui trotte dasn la tête de gens comme Riek ou Franz, ou encore Harvor, et donc comme Björn – encore que Björn soit un cas un peu à part – quand ils courent de longues heures après quelque chose qu’ils désirent et qu’ils croient enfin parvenir à leur but. A ce sujet, il y a une histoire à propos de Peter Macaroni – c’était son surnom pour tout le monde, le Macaroni, parce que soit disant sa mère était Italienne, et il avait débarqué avec une quantité faramineuse de spaghettis, quelque chose comme cinquante kilos, pour qu’il puisse s’en faire tout au long de l’année, le temps qu’il projetait de rester, il avait pas imaginé qu’on pouvait en trouver, des spaghettis, sur cette foutue île ! Toujours est-il que ce Peter Macaroni avait acquis une sale réputation de sacré fils de pute après l’histoire des chiottes de glace dans lesquelles il avait congelé Sven pour se venger après qu’il lui ait piqué son papier hygiénique et l’ai laissé dans sa merde tout seul par une matinée à -40°. Après cette histoire, Peter Macaroni s’était retrouvé seul avec le Sven congelé ; c’était sûr que si quelqu’un venait à découvrir ce qu’il était advenu de Sven, ça ferait du vilain, et peut-être même que plus personne voudrait l’inviter à partager le tord-boyaux de fin de saison. Bref, Peter voyait venir la catastrophe, il fallait remédier à ça au plus vite. Sur les côtes du Fjordur, les macchabées ont la fâcheuse tendance à réapparaître là où on les attendrait le moins : balancez-le à la flotte, il ira faire un tour du côté du chasseur de phoque voisin ; enterrez-le, et un de ces jours, l’ami qui venait justement vous rendre visite trébuchera sur quelque chose affectant une troublante ressemblance avec une main, n’eût été la couleur bleue plutôt inhabituelle. Non, le mieux c’était encore de trouver un ours affamé, et c’était précisément une des choses les plus faciles à trouver ici. Il en avait justement repéré un, quelques jours avant qu’il crève Sven, qui s’était installé dans une grotte à deux heures au sud de leur baraque. Peter avait chargé le bon vieux Sven en position assis, attaché et quelques peaux de phoque sur les genoux, et il était parti en faisant claquer son fouet, comme ça, au dessus de sa tête. Il comptait offrir Sven à l’ours, et espérait que celui-ci soit endormi, ou en chasse, il se débrouillerait... Arrivé à la grotte en question, l’ours n’y était plus. Peter trouvait ça parfait, mais il se demanda soudain si par hasard il n’avait pas déménagé. Il fallait de nouveau suivre ses traces, qui couraient vers l’ouest, pendant bien deux heures : c’était sûr, il n’était pas en chasse. Le bougre avait passé quelques nuits dans un trou et était reparti de plus belle, au nord cette fois-ci. Pour Sven, « cette fois-ci » serait la bonne. L’ours devait être fatigué, et on allait bientôt entrer dans la période d’hibernation ; il cherchait juste, tout naturellement, à se trouver une bonne planque, et quelques provision pour l’hiver, desquelles Sven ferait généreusement partie! Un hiver qui s’annonçait d’ailleurs particulièrement rude, autant le dire, même si au final ça ne change pas grand chose à l’histoire, et même rien du tout. Enfin bref, Peter croyait dur comme fer que cet ours le sauverait de sa disgrâce. On peut donc imaginer sa surprise quand, après deux heures de route vers le nord, il s’est retouvé nez à nez avec son propre campement. Peter a pas fait un pli, il a laissé Sven et ses chiens seuls, et il est rentré son fusil chargé à bloc dans sa baraque. « Une sacrée chasse à l’ours, nom de nom, Peter Macaroni, on voit d’ici que vous en avez bavé sur plusieurs lieues tous les deux, avec Sven ! –Une putain de chasse à l’ours, ouais ! » C’était Harvor et Vieux Niels qui étaient venus justement lui rendre une petite visite à l’improviste, et qui l’avaient accueilli chez lui, chacun un pied sur le bedon de la bête, morte, le fusil tout fumant, deux trous épais sur le flanc d’où pissait une belle flaque de sang. « On a garés le traîneau derrière, on voulait vous faire une surprise. Pour le coup, tel est pris qui croyait prendre, pas vrai ! hé ! Bien sûr, la peau vous revient de droit, mais pour ce qui est de la carcasse, j’espère que vous nous proposerez bien un petit steak à partager tous ensemble, par vrai ! –Ah ! J’espère bien aussi ! Mais tu veux bien plutôt nous dire ce qu’il fout, ce vieux grisou de Sven ? » Peter savait que tout était foutu. Il a pas fallu beaucoup de temps à Harvor et à Vieux Niels pour reconstituer toute l’histoire et la raconter à qui voulait l’entendre – autant dire tout le monde. Personne l’a regretté, le Macaroni, une fois qu’il est parti ; il a fini toute sa saison seul, et à moitié fou vers la fin, à ce qu’on dit. Personne ne s’en est vraiment soucié de toute façon, mais c’est clair qu’un bleu ressort pas de la saison morte en solitaire indemne. Ce genre d’histoires, il y en a à foison dans le Nord. Dans ce cas précis, Peter avait oublié qu’il y était, dans le Nord, et que la géographie n’y fonctionne pas pareil qu’en Italie. Mais, parce que le Nord regorge de ce genre d’histoires, on y aime pas bien les surprises. Au final, c’est ce que toutes ces histoires nous enseignent : dans le Nord, une surprise n’est jamais bonne ; dans le Nord, l’attente est le prélude à toute déception. Règles d’or. Après cette histoire, on pourrait deviner l’état d’esprit dans lequel se trouvait Björn le Grand alors qu’il s’apprêtait à franchir cette porte, si on peut appeler ce bout de mur lisse qui coulissait sur on ne sait pas exactement quel genre de gond une porte, on pourrait donc deviner facilement l’état d’esprit de Björn le Grand, et on se tromperait certainement tout aussi facilement, parce qu’on se souvient que l’état de Björn le Grand est pour le moins hors de toute norme depuis le début de ce périple. En tout cas, il lui aurait été bien difficile, comme à nous, de deviner ce qu’il y avait derrière cette porte, et du même coup de réprimer un mouvement de surprise. Après cet interminable couloir tout droit de trente jours de marche de longueur, Björn se retrouvait dans une pièce ronde, et même sphérique, enfin hémisphérique, d’une centaine de mètres de diamètre. Mais ce qui était le plus surprenant, c’est que le sol était entièrement recouvert de verdure, d’herbe, une herbe d’un vert surréaliste, comme personne n’en avait jamais vu. Et, incroyable, ce n’était pas sur de la terre, mais bel et bien sur de la glace que toute cette pelouse avait poussé. L’intégralité du reste de la salle n’était que cette même glace lisse et nue. Puis, tout au milieu de cette pièce, il y avait un bloc de glace, rectangulaire, de deux mètres de haut et un mètre de large peut-être. Il y avait quelques dalles de glace, à partir de la porte, qui formaient comme un chemin pour y aller. Et Björn, qui était pas venu là pour se demander qui s’occupait de l’entretien de la pelouse, ce qu’il fit, c’est qu’il s’y dirigea, et quiconque aurait été présent avec lui à ce moment aurait été bien incapable de dire ce qu’il ressentait ou pensait alors. Il alignait juste ses derniers pas vers ce qu’il était venu chercher, et qu’il avait enfin trouvé, un pied devant l’autre, une dalle après l’autre, sur une dalle un pied de Björn, puis sur la suivante, une cinquantaine de dalles, comme ça. Il y était, face au bloc de glace, il pouvait même le toucher à présent, un bloc de glace pure, il pouvait le toucher, et c’est ce qu’il fit, l’esprit plus que jamais rempli de son aurore boréale. A ce moment, précis, un léger frisson parcouru le bloc de glace, puis une légère fissure, toute petite, un peu moins petite, un peu plus grande, qui s’élargissait progressivement. Puis une deuxième. Puis une troisième puis une multitude d’autres apparaissaient en même temps qu’une fine brume se formait autour du bloc, si bien qu’au bout d’un moment Björn lui-même ne vit plus rien. Il sentait juste le bloc fondre et diminuer sous ses doigts, prendre des formes courbes, penchées, lisses, ondulées, extraordinairement simples, tout cela dans un agencement extraordinairement compliqué. Björn le Grand Contemplait cela, ou plutôt ne le contemplait pas mais le ressentait, la mâchoire tombante et les yeux grands ouverts, première fois de tout ce voyage qu’on aurait pu percevoir une réelle émotion sur ce visage, et dernière fort probablement. Il ne bougea pas d’un cheveu tout le temps que dura ce spectacle, c’est-à-dire une dizaine de minutes. Alors, la brume s’est peu à peu dissipée, et elle était là, devant lui, telle qu’elle l’avait toujours été dans le rêve de tout son périple. Elle était là, juste, debout, un léger sourire aux lèvres, la tête un peu penchée en avant et les deux mains dans ses cheveux, de longs cheveux qui lui tombaient loin sur son dos et qu’elle semblait vouloir réarranger. Ses deux jambes étaient étroitement et pudiquement serrées, l’une contre l’autre, et très subtilement inclinées, comme si elle était en train de se relever. Elle était enfin là, plus belle et plus fragile que jamais aux yeux de Björn. D’autres hommes se seraient attardés sur d’autres détails de son corps, parce que cette jolie dame n’était pas très vêtue (aucun homme ne se surprendrait à rêver d’une femme décemment vêtue, à plus forte raison dans un pays où il n’y en a pas), mais Björn n’avait qu’une chose en tête alors, et une seule et unique chose à faire, une chose qu’il était parti chercher il y a des mois de cela maintenant : un baiser. Il déposa un baiser délicat, très délicat pour ne pas la blesser, sur les lèvres de la statue de glace de cette idole, le baiser le plus chaud qu’il ait jamais donné. Son coeur était prêt à exploser. Son coeur était prêt à exploser puis soudain... soudain plus rien. Un grand silence. Un grand silence n’est pas rien. Un grand silence, dans ces moments là, c’est même plutôt quelque chose. Et c’est là que ça se produisit. La statue se mit à trembler, de tout son petit corps. On aurait pu jurer alors que ses membres se mirent en mouvement, se mirent à frissonner, vite, très vite, si vite, et un immense rayon de lumière blanche, qui irradiait tout droit de son coeur, la fit resplendir de mille couleurs, tandis que le rayon unique se divisait en cinq, en dix, en des centaines de rayons chacun d’une couleur différente, mais intensément chauds, comme Björn s’en aperçut alors que l’un d’eux venait justement de le frapper au bras, laissant un trou de fumée dans son vêtement. Dans un dernier réflexe, il enlaca ardemment sa bien-aimée, frappé de toutes parts par les multiples rayons qui émanaient d’elle. Le dôme de la salle commençait à fondre et à se fissurer, et rapidement les premiers blocs de glace tombèrent, tandis que Björn le Grand avait pris feu et hurlait, hurlait comme il n’avait jamais hurlé, comme aucun homme sans doute n’avait jamais hurlé, sans qu’on sut exactement quelle douleur il exprimait par là, et à ce moment, un énorme bloc s’écrasa sur lui et sa bien-aimée, et tout l’édifice ne tarda pas à s’affaisser entièrement, si bien qu’en quelques minutes, tout de cette histoire fut broyé sous des litres et des litres de roche. Sur les continents du Nord, la terrible nuit était finie, le jour resplendissait de nouveau sous les feux d’un soleil plus éclatant que jamais. Il y a quelque chose comme de la magie, dans ces levers de soleil, chacun pouvait le sentir, surtout après une nuit aussi frigide, comme se serait plû à la qualifier Riek, et il est probable que cette boutade aurait clôturé dans les rires l’histoire de Björn le Grand, si elle devait un jour être racontée telle qu’elle a été vécue.