Parfum d'opulence Il n’est pas de son plus mélodieux que celui des froufrous d’une robe en soie de grand couturier. Il n’est pas de lumière plus rayonnante que l’éclairage tamisé d’un restaurant élégant. Il n’est pas de sensation plus douce que la caresse d’un manteau de fourrure rare. Il n’est pas de parfum plus entêtant que le mélange des fragrances les plus coûteuses. Je souriais au bras de mon jeune fiancé, il me lançait des regards énamourés. La salle entière s'était retournée pour nous voir entrer. Les conversations s'interrompirent pendant une seconde à peine puis reprirent, léger bourdonnement qui nous accompagnait alors que le maître d'hôtel nous menait à notre table. La fille du joaillier nous rejoignit en exhibant le solitaire qu'on lui avait offert le matin même afin que l'assistance puisse le voir. Son père se tenait en retrait, comme d'habitude, il regardait discrètement lesquelles des dames n'étaient pas parées de ses créations, composant mentalement une liste de clientes potentielles. Le maître d'hôtel nous tendit les menus avec une politesse affable, nous conseillant gracieusement un plat, en sachant parfaitement que nous nous inclinerions devant son choix. Dans une dernière révérence, il retourna aux cuisines. Mon fiancé entama la discussion de sa voix si bien accordée aux harmonies de la harpe qui jouait dans le fond. Je le regardais, tout en participant joyeusement aux potins qu'on répandait à ma table. Il avait tout de la perfection même. Il était fait de cet air qu'il respirait, de ce parfum de richesse, de cette odeur de luxe. Tous, autour de la table, étaient de la même étoffe. La fille du joaillier brillait de tout son être, encore plus que le diamant à son doigt fin. Elle était entourée d'un nuage d'innocence, une odeur presque palpable pour moi qui étais à côté, une odeur légère de fleur d'appartement qui flottait tout autour d'elle. Son père exhalait le parfum lourd et capiteux d'un homme complaisant qui était fier de mériter sa richesse. Je savais qu'ils ne s'en rendaient pas compte. Il y avait trop de ces parfums, aucun n'était nouveau à leurs yeux. Mais moi, je m'en délectais. On se délecte toujours lorsqu'on respire enfin à pleins poumons ce qu'on avait seulement humé de loin sans jamais pouvoir l'approcher. Combien d'heures étais-je restée cachée à côté de la porte d'entrée de ce restaurant, sans me montrer, juste pour sentir ce parfum d'opulence ? J'aurais pu reconnaître sans le voir le menu du jour. Du caviar garnissait les contours de l'assiette, qu'on avait soigneusement disposée pour pouvoir mieux apprécier les contrastes de couleurs. Au centre se trouvait une langoustine, livrée à nos fourchettes à poisson, sans défense. Une odeur masculine... Mon fiancé se penchait vers moi et me prit la main. Ses yeux s'inquiétaient alors que sa voix gardait tout son calme de façade. Il était bien moins léger depuis qu'il savait. Je lui souris en retour. Il était troublé, la raison en était évidente. Cette vérité que je lui avais tranquillement annoncée il y a une heure à peine avait bouleversé son monde. La fille du joaillier me posa une question en riant. Je crois qu'elle me prenait pour sa meilleure amie. Elle abordait avec une insouciance feinte le sujet de mon proche mariage. Comme elle était délicieuse cette manière qu'elle avait de détourner les conversations vers le point qui l'intéressait ! Elle passa tout naturellement au choix de mon témoin. Je la rassurai en lui demandant avec empressement si elle acceptait de l'être. Elle fit mine d'être surprise. Avait-elle seulement été surprise une fois dans sa vie ? Mais chacun sembla appuyer ses airs étonnés, aussi je suivis le mouvement. J'étais au Paradis. J'étais au centre de l'attention générale. La conversation tournait autour moi, moi uniquement, même si mon union avec un autre en était le prétexte. Mon fiancé participait joyeusement sans oublier de me lancer de temps à autres des regards brûlants d'amour. S'ils avaient été moins riches, sans doute auraient-ils tous été acteurs. Je crois que la richesse dispense généreusement ce talent pour la comédie à ses enfants. Le joaillier feignait de se réjouir de mon bonheur futur, tout en essayant de placer un bon de commande pour des colliers quelque part dans la conversation. Sa fille nous laissait tous respirer son innocence et sa simplicité, alors qu'elle voulait juste se faire voir en première ligne pendant un mariage opulent. Mon fiancé prétendait être fou d'amour pour moi et faire tout ce qui était en son pouvoir pour hâter la cérémonie. Ils présentaient bien, tous. Mais ils ignoraient qu'ils avaient en face d'eux peut-être une meilleure comédienne. Ils me voyaient et pensaient savoir que, comme eux, j'avais toujours vécu au milieu de cette odeur de richesse. Ils m'avaient souvent lancé des regards de complicité, parce que j'étais comme eux, parce que nos valeurs étaient les mêmes, parce que je fréquentais le même coiffeur. Je souris intérieurement. S'ils savaient... Je me souvenais de l'envie dévorante que j'éprouvais quand je les voyais autrefois, si élégants, si spirituels, si riches. Ils laissaient dans leur sillage ce parfum indéfinissable, mélange de mille fragrances rares, de fumée de cigares cubains, d'odeur de tissus chers. Je baissais la tête pour qu'ils ne voient pas que je fermais les yeux en les respirant. J'étais faite pour ce monde, je l'avais toujours su. Je me reconnaissais dans leurs attitudes, dans leurs sourire, dans leurs voix. Puis j'avais commencé à les imiter. Je riais comme eux, sans vraiment rire, juste pour montrer que je comprenais les traits d'esprit de mon interlocuteur. J'appris tout doucement à mépriser ce qu'ils méprisaient, je m'imprégnais de leur échelle de valeurs, seulement pour découvrir que je me situais tout en bas. Mais je ne pouvais pas me mépriser moi-même. Je n'avais jamais été à ma place, j'aurais dû naître parmi eux, c'était une erreur du destin. Des serveurs apportèrent le deuxième plat. Leurs gants étaient impeccablement immaculés. Ils garnissaient nos assiettes avec élégance et silence. Leurs visages étaient inexpressifs. Ils avaient appris à guetter le moindre signe de la part des convives qui ne s'abaissaient jamais à leur adresser la parole. Je surprenais parfois dans leur regard un éclat de jalousie, le même que le mien autrefois sans doute, même si j'avais toujours eu la certitude que ce monde devait m'appartenir. En dégustant calmement le plat, je fis un signe pour qu'on me servît un verre de vin. Son odeur délicatement épicée me montait à la tête, elle me rappelait le prix de la bouteille, la délicatesse du serveur, la douceur de la musique; elle me montrait fièrement jusqu'où j'étais arrivée, d'où j'étais partie, et à côté de moi, mon fiancé me disait vers où j'allais. Je retrouvais dans ces vapeurs d'alcools l'atmosphère feutrée de sa maison et le charme de nos premières rencontres. J'apparaissais depuis plusieurs jours dans tous les endroits où ils allaient, partout où ils devaient être vus pour faire partie de leur société. Ils ne me remarquaient pas encore, mais je m'imprégnais de leurs parfums de richesse, leur ressemblant de plus en plus si bien qu'un jour la fille du joaillier vint me saluer gracieusement. Ils n'avaient commencé à me voir que lorsque j'avais commencé à être identique à eux. Ils se voyaient dans mon sourire mystérieux comme dans un miroir. Je m'inventais des liens de parentés invérifiables, une fortune perdue par la distance d'avec ma famille. La jeune fille me prit sous son aile et me présenta à son cercle de connaissances. Comment auraient-ils pu savoir qu'après leurs fêtes fastueuses je retournais dormir dans une chambre de bonne des faubourgs ? Qui leur aurait dit que le peu d'argent que je possédais provenait de vol à la tire parmi eux ? Ils ne l'auraient pas cru de toute façon. Ils m'avaient acceptée parmi eux, ils me défendraient contre toute attaque, sans quoi ils devraient avouer que j'avais réussi à les tromper. Lors d'un repas chez le joaillier, sa fille m'avait présenté mon fiancé. Elle m'avait appris qu'il cherchait à se marier, je savais qu'il me faudrait intégrer une famille qu'ils connaissaient, et que je ne pourrais plus cacher longtemps que je n'avais aucune fortune. J'avais besoin de ces fiançailles, je les ai obtenues. Le joaillier parlait des anneaux. Il avait plusieurs modèles à nous proposer, qu'il se ferait une joie de nous présenter le lendemain. Mon fiancé s'offusqua. Il voulait des bijoux sur mesure pour son mariage, il voulait des alliances uniques qui ne ressembleraient à aucun des bijoux que les autres pourraient porter. Je l'appuyai dans ce choix. Je savais que le joaillier était un véritable artiste, qui saurait nous créer des modèles remarquables. Il se rengorgea devant le compliment, c'en était presque ridicule. S'il avait ce comportement face à toutes les flatteries qu'on pouvait lui adresser, il ne tarderait pas à quitter le cercle des gens qui avaient de l'importance. Sa fille s'en rendait compte et en souffrait. J'avais surpris une fois des éclats de voix dans leur jardin. Elle savait qu'elle devait se marier le plus vite possible si elle voulait conserver sa place, elle n'aurait aucun mal à trouver un parti acceptable étant donné sa beauté et sa popularité actuelle. Et puis je l'aidais discrètement. A partir de mes fiançailles, nos rôles s'étaient inversés. J'étais devenue sa protectrice, elle était ma petite protégée. Ils oublièrent vite mes origines douteuses, pour eux tous elle était dans mon ombre. Elle faisait partie d'un cercle qui gravitait autour de moi et autour duquel gravitaient tous les autres. J'étais dans un état de grâce temporaire, je m'arrangeais pour être toujours sur le devant de la scène, reléguant même mon fiancé au rang de gentil suiveur, rôle qu'il acceptait de bonne grâce. Il me disait souvent le soir que j'avais été brillante au bal. Il était plus fier qu'amoureux, mais la fierté lui sert d'amour et l'envie, d'attachement. Je ne crois pas qu'il m'ait jamais admirée, même avant ce soir-là. Il n'était pas stupide, il n'admirait personne, il pesait froidement leur beauté, leur richesse, leur réputation pour décider qui méritait les plaisirs de sa conversation. J'en avais conscience, aussi j'apparaissais plus belle, plus riche et plus estimée chaque fois que je le voyais. Les premières notes d'une valse s'élevèrent. Il me prit la main et m'entraîna vers la piste de danse. Nous devions nous montrer, comme chaque soir. Il me prit dans ses bras et commença la valse. J'avais appris à danser en les voyant de loin, en répétant inlassablement leurs pas, seule devant un miroir crasseux. Mais avec mon fiancé, j'aurais pu me laisser entraîner sans rien faire, me contentant de m'enivrer de son parfum. Ma robe de soie brillait à la lumière des lustres, je sentais posé sur nous tous les regards de la salle, plus ou moins directement. Je savais que nous dansions magnifiquement bien, je savais qu'il réussissait à leur faire croire à tous que rien n'avait changé. Les violons accompagnaient le piano dans un rythme rapide. Les musiciens étaient parfaitement accordés, la musique semblait faire partie de l'air même. Je mettais tous mes efforts dans cette danse, pour qu'elle fassent partie de l'atmosphère. Je sentais mon propre parfum, qu'il m'avait offert, se répandre doucement parmi les convives. Il les envahissait, comme leur odeur de richesse m'avait envahie autrefois. Je prenais ma revanche sur eux, ils m'enviaient parce qu'ils m'avaient placée au centre de leur intérêt, ils me jalousaient parce qu'ils m'avaient hissée sur un piédestal doré. Dans l'esprit de mon fiancé, j'en étais brusquement tombée lorsque je lui avais dit la vérité. J'étais rentrée assez tôt dans l'après-midi d'un déjeuner chez une amie, et j'avais découvert l'origine de sa richesse. Sa famille comptait parmi les plus fortunées du moment, mais personne n'avait jamais su d'où elle tirait ses revenus. Je le savais à présent, et je comprenais pourquoi ils l'avaient caché, c'était un secret bien trop dangereux à confier à qui que ce soit dans cet univers d'hypocrisie et de mensonge. Une personne qui aurait voulu prendre leur place aurait pu bien trop facilement les dénoncer et les déshonorer. Mon fiancé fut forcé de tout m'avouer, et j'éclatai de rire en lui confiant ma propre imposture. Je détenais une vérité bien trop dangereuse pour lui, il devrait garder mon secret, il ne pourrait plus renoncer à notre mariage. Il ne me faisait pas confiance. Que pouvait-il faire ? Me faire tuer ? La valse s'acheva sur un accord clair du piano. Il me baisa la main et nous retournâmes nous asseoir. Je sentais un changement dans l'air. Tout était plus froid, plus métallique. J'interrogeai mon fiancé du regard. Il continuait à sourire, mais il me semblait tellement plus menaçant à présent. Une odeur étrange s'éleva. J'étais terriblement mal à l'aise. La fille du joaillier me regardait avec effroi, son père avec dégoût. Où était passé le parfum riche, réconfortant de leur opulence ? Je m'aperçus, horrifiée, que si tous les regards étaient fixés sur moi seule, plus aucun n'exprimait la sympathie. Mon fiancé avait l'air à la fois soulagé et craintif. Qu'avait-il bien pu inventer ? Quelle raison donnerait-il ? Il avait une attitude si digne. Lui et son père sauraient éviter le scandale, sinon il ne sourirait pas si cyniquement. L'odeur étrange se fit plus insistante, je ne pouvais plus l'ignorer. C'était l'odeur de la défaite, les effluves de la mort. Il n’est pas de son plus mélodieux que celui des froufrous d’une robe en soie de grand couturier. Il n’est pas de lumière plus rayonnante que l’éclairage tamisé d’un restaurant élégant. Il n’est pas de sensation plus douce que la caresse d’un manteau de fourrure rare. Il n’est pas de parfum plus entêtant que le mélange des fragrances les plus coûteuses. Et tout cela, réuni ce soir-là, offrait une perfection éphémère. Pourtant, un intrus avait rampé au cœur même de mon Paradis. Il n'est pas de goût plus amer que celui du sang dans ma bouche. Il n'est pas d'odeur plus douloureuse que celle de la poudre.elle de la poudre.elle de la poudre.