[c][g]CHAPITRE I : STELLA [/c][/g] [i]Le premier meurtre commis par un robot sur un être humain provoqua une polémique des plus ridicules qui soient. Comme toujours, les groupes anti-robotiques réagirent vivement, mais le plus grave est que, cette fois-ci, elles furent prises au sérieux. On vit même se constituer, aux Etats-Unis, une "Société Protectrice des Humains". Rares furent ceux qui, conservant un peu de raison et de jugement, osèrent prendre la défense de Marvin, le robot meurtrier, et ceux qui le firent le regretterent rapidement. On peut citer l'exemple de Stella Arteli, chanteuse pop et - fait rare - intellectuelle éclairée de notre triste époque, qui déclara, sur une radio nigérienne indépendante :[/i] [i]"Je pense qu'il est ridicule de vouloir interdire la fabrication de robots et pire encore, de vouloir détruire la totalité des androïdes déjà mis en service. D'une part, ils ont rendu un fier service à l'humanité et leur disparition nous ramèneraient à une ère de désastre économique, comme celle que nous avons connu au milieu du siècle dernier. D'autre part, il est tout à fait absurde de vouloir éradiquer une race entière pour la simple erreur d'un de ses membres. Personne n'a jamais parlé d'un génocide à l'échelle humaine comme punition !"[/i] [i]Le lendemain, sa maison fut passée au lance-flamme et les ventes de ses disques dégringolèrent. Une enquête rigoureuse ne put que conduire à l'évidence que l'attentat dirigé contre la personne de Stella avait été organisé par un groupe terroriste de robots échappés qui opéraient depuis l'Afrique centrale. Peu de gens osèrent faire remarquer que les robots n'avaient aucun intérêt à incendier la maison d'une célébrité qui les avaient vaillamment défendu. Ceux-là se virent répondre que cet acte dérisoire était bien la preuve que les robots n'étaient que des machines sanguinaires dont la pensée n'avait rien d'humaine.[/i] [i]Etrangement, cette histoire fut rapidement éclipsée par un autre scandale scientifique, provoquée par la découverte de la création secrète d'une véritable armada de mouches tsé-tsé robotisées, destinée à accélérer la disparition des populations du tiers-monde, et limiter ainsi les frais humanitaires à investir dans ces pays. Tout le monde avait plus ou moins entendu parler de cette histoire, mais le scandale éclata véritablement lorsqu'on apprit que la création d'une telle armée coûterait plus d'argent que l'aide aux pays du tiers-monde. Pendant ce temps, Stella avait totalement disparue de la scène artistique, à cause de sa brève et maladroite apparition sur la scène politique.[/i] [d][i] Hal Stenson, in [/i] [g] Le Procès Marvin ou la fin d'une époque. [/g] [/d] [c] *** [/c] [c][image]http://www2.lecahiernoir.net/users/1/gd_artificielle.jpg[/image][/c] C'est un bar crade du Quatrième Etage parisien, installé illicitement au milieu de ce qui a autrefois été un Jardin de Surface, et qui n'est plus, aujourd'hui, qu'un lieu lugubre ou se retrouvent dealers, drogués et dealers drogués dans la plus grande impunité. Il y a bien longtemps, en effet, qu'aucun agent n'a pointé son nez par ici. Moi-même, je viens rarement dans ce genre d'endroit, et si je m'y trouve ce soir, c'est pour retrouver un jeune fugueur dont le témoignage pourrait peut-être m'aider à résoudre une affaire. Je connais bien le pompiste de la station service d'en face, qui passe sa vie dans ce bar depuis que plus aucune voiture ne passe devant chez lui. Il connaît l'Etage comme sa poche et aucun nouvel arrivant n'a pu lui échapper. Si mon fugueur est descendu jusqu'au Quatrième, Jil le saura. Je le trouve pouffant de rire, envoyant une tape rude mais amicale sur l'épaule du patron, qui s'éloigne en me voyant entrer. - Qu'est-ce qui peut bien faire rire un vieux dépressif ridé comme toi, Jil ? - Si y'a un Dieu, c'est un sacré enfoiré, répond le vieux en se servant un nouveau verre visqueux. - Explique. - Tu sais que, depuis la construction du Cinquième Etage, le patron de ce foutu bar économise le moindre denier pour se payer un nouveau bar tout en haut, au Quatorzieme. Il voulait nous faire la surprise en nous annonçant qu'il avait enfin pu l'acheter, ce matin... Juste avant qu'ils annoncent à la radio qu'ils nous en foutrent un Quinzième ! D'un air faussement concerné : - Et il va faire quoi ? Revendre ? - Trop tard, pouffa l'autre. Je crois plutôt qu'il va aller se pendre ! Après quoi, il éclate d'un rire gras qui pue l'alcool, et qu'il a tôt fait de noyer dans son verre. J'en profite pour sortir mon Ecran et lui glisser sous le nez, avec un gros plan sur le visage de mon fugueur blondinet. - Ca te dit quelque chose ? - Jamais vu sa petite gueule d'ange par ici. Et tu sais que tout ce qui se passe ici... - Je sais, Jil, je sais... dis-je en remettant l'Ecran dans ma poche. D'ailleurs, du nouveau, des trucs étranges par ici ? - Je devrais te demander un pourcentage sur ton salaire. Je sais pas c'que tu ferais sans moi pour retrouver tes drogués. - Prends pas la grosse tête, Jil, tes infos me servent rarement, dis-je en faisant mine de partir. - Y'a bien cette gamine là bas, qu'est arrivée y'a deux trois semaines. Elle vient acheter sa came le mercredi et parle à personne. Ou plutôt personne lui parle. Elle leur fait peur. Je pose un bras sur mon dossier en me retournant. Au fond de la salle, en effet, une silhouette frele s'affaire sur une petite assiette en plastique. Cheveux sales, vêtements en lambeaux, type européen, pas bien grande, une trentaine d'année, ou un peu plus. - Peur ? - Elle mord ! répond Jil en exhibant le dos de sa main, traversé par une cicatrice moisie. Elle ne lève pas les yeux quand je tire une chaise pour m'asseoir en face d'elle. Dans son assiette, elle mélange differents petits tas de poudre aux couleurs de l'arc-en-ciel, avec de l'eau, du sel, avant de verser le tout dans des petits tubes en plastique. Volontairement ou non, la forme de son gilet en haillon m'offre une vue imprenable sur sa poitrine. Je décide de rester debout. - Je me suis toujours demandé quel était l'interêt de passer autant de temps à préparer une drogue si compliqué alors que son effet ne durait que quelques secondes. - Et moi je me demande toujours pourquoi les hommes passent toujours autant de temps et d'energie à séduire une femme alors que l'orgasme ne dure que quelques secondes. - A vrai dire, l'idée ne m'avait qu'à peine effleurée. - Dans ce cas, asseyez-vous, ou je ferme ma chemise. J'obeis. - Vous avez l'air jolie. Pourquoi vous habiller aussi mal ? - Pour ne pas me faire violer à tous les coins de rue. Les gens d'ici ne savent pas voir à travers les vêtements. - Et comment vous payez votre poudre ? - En faisant payer ceux qui voudraient me violer à tous les coins de rue. - Oh. Bien sur, là, la question de la seduction ne se pose plus. Elle range dans une poche de son gilet les petites doses soigneusement préparées, à l'exception d'une qu'elle verse dans son assiette, avant de craquer une allumette qu'elle plonge dans la poudre. - Si vous voulez tout savoir, ce qui m'interesse dans ce mélange, ce sont les effets secondaires : perte de mémoire totale ou partielle selon la quantité. - Il y a donc quelque chose que vous voulez oublier ? - Oui. - Quoi ? - J'ai oublié. - Donc ça marche. - Donc ça marche. C'est tout ce que vous vouliez savoir ? Elle n'a toujours pas levé les yeux vers moi. Je refuse de partir sans avoir vu leur couleur. Je sors mon Ecran. - En fait, non. Vous êtes nouvelle par ici ? - Ca se pourrait. - Vous avez du beaucoup voyager, non ? - Ca se pourrait aussi. - Avez-vous déjà croisé ce type ? Je dépose à côté de son assiette la photo du type en question. Elle fait d'abord mine de ne pas s'y interesser, puis quand son regard croise l'image, presque par hasard, son visage s'éclaire, et elle lève vers moi un regard vert. Gagné. - C'est le fils de l'ambassadeur ! - Vous le connaissez ? Elle repousse negligement l'Ecran vers moi. - Non. Ils ont montré sa photo à la Radio. - Il n'y pas beaucoup de Radio dans les Bas-Etages. Elle ouvre la bouche pour répondre, mais ne dit rien. Elle s'est trahie. Je souris. Elle grogne. - Vous êtes quoi ? Un flic ? - A vrai dire, je suis avocat. Elle sursaute et lève vers moi un regard encore plus vert, presque sympathique. Il y a dedans quelque chose de surpris, et en même temps d'envieux. Peut-être de l'espoir. - Avocat ? - Avocat, oui. Pourquoi, vous en cherchez un ? - Non, je... Non, pour rien... Je me lève, et remets l'Ecran dans ma poche. - Sur ce.. C'est tout ce que je voulais savoir. - Vous partez déjà ? Vous couchez pas ? - En fait, je voulais juste voir la couleur de vos yeux. Hop, bien envoyé. Et, pensant que cette phrase me fournit une belle sortie, je quitte le bar d'un pas assuré, en adressant un dernier signe à Jil qui ricane dans son alcool. [d][i] Illustration par [lien=http://www.gcolours.com/]Guilhem[/lien][/i][/d]