I Elizabeth ne s’étonna pas de l’épaisseur du paquet de lettres qu’elle venait de recevoir : il contenait les récits d’un mois de voyage. Elle avait préalablement reconnu le cachet du Tréméniat, le brick de Henry de Troyat. C’était un grand deux mâts du siècle précédent qui effectuait des échanges entre la France et l’Angleterre. Son mari, apothicaire, devait se rendre outre-manche afin d’enrichir ses rayons en aloès, mélisse, gingembre et autres onguents des terres britanniques et indiennes que l’on ne pouvait se procurer qu’en Angleterre à moins de traverser l’Asie. Elle saisit le paquet, fit céder l’anneau de cire rouge, sceau de l’objet tant convoité, et ne put retenir un soupir mélancolique que le premier rayon matinal qui balayait l’horizon saurait peut-être emporter jusqu’à son époux… Elle entreprit la lecture. « Ma chère Elizabeth, il m’est arrivé une bien étrange aventure, au sens le moins épique que l’on peut donner à se terme puisque c’est au fond de mon esprit que mon périple commence et, malgré les lieues parcourues, se termine. Tu dois me croire fou mais tu comprendras, oh oui, tu comprendras comment mon âme en apparence si raisonnée a pu vaciller contre les vents de l’ineffable. L’histoire que je vais te conter me ramène à la deuxième journée que je passais à bord du Tréméniat. La nuit qui lui succède n’est autre que celle que je viens de passer, à l’heure où je rédige cette lettre. Ce soir-là, mes humeurs noirs me poussèrent à me retirer sur le pont, cette mélancolie, tu t’en doutes, est la conséquence d’un déracinement trop brutal. Une semaine sans te voir et je sentais déjà le poids de ton absence qui, je le savais, deviendrait de plus en plus lourd. Le ciel semblait refléter mes tourments. C’était le crépuscule dans l’immense voûte céleste comme dans mon cœur, je sentais une flemme s’y éteindre en même temps que l’astre solaire noyait ses rayons dans l’horizon maritime. C’est comme si il emportait mes doux souvenirs dans les flots en y déversant sa masse ardente et orangée, abandonnant l’espace aux ténèbres. Comme le crépuscule allonge les ombres, en même temps que les aspirations noires, j’en vis une s’approcher derrière la vergue que je reconnus vite comme étant celle de mon confrère et vieil ami, le docteur Aurest. Ce bon Dr Aurest, il sait lire dans nos tristesses, tout dandy qu’il est, il sait s’éclipser quand on aspire à la solitude et se manifester quand la présence d’un homme aussi agréable est ardemment souhaitée. Aurest est un dandy au sens brumélien du terme, il se complait dans sa grâce aussi naturellement qu’un poisson dans l’eau ; pas un de ces gommeux qui fleurissent aujourd’hui dans les salons parisiens. Entends bien qu’il ne limite pas son élégance à son habit : le savoir-vivre est, chez lui, une loi naturelle, au même titre que celle de la gravité ou celle de la chute des corps. _Je n’ai jamais osé espérer une discussion avec vous à bord du bateau de ce cher Joseph de Troyat, débuta-t-il, feignant de ne pas s’être aperçu de mon mal-être, comme je l’attendais d’un homme aussi pudique et discret. Mais aujourd’hui nous voilà ici et, mon ami, prés des côtes de ma chère patrie la Bretagne ! Le docteur ne pouvait s’empêcher d’esquisser un sourire plein de nostalgie et de rêverie lorsqu’il prononçait ce mot. Et, tu le connais, il l’emploie souvent lorsqu’il s’apprête à nous conter ses histoires fabuleuses dont il a hérité de son père, folkloriste de renom. Je ne résiste pas à l’envie de te résumer celle qu’il me transmit ce soir-là : Une nuit, alors qu’elle s’était endormie à sa tache, Barbara Louarn, une vieille fileuse de Paimpol, fut réveillée en sursaut par le bruit de sa quenouille qui lui avait échappée des mains. Elle ne fut pas surprise de voir la pièce éclairée et son travail en plan sur la table d’écheveaux. En revanche, quelle ne fut pas sa terreur lorsqu’elle vit, sur la table ronde, entre les écheveaux de lin et le rouet, une tête fraîchement coupée, livide et blême, dressée sur le cou dans une flaque de sang. Elle reconnu vite les traits de son fils, marin à bord d’un bâtiment de l’Etat. Le visage la fixait dans son inertie, d’un regard plein d’angoisse. « Petiot, petiot ! » cria la pauvre vieille « que t’es-t-il arrivé mon Dieu ? » Alors la tête se renversa et roula sur la table en en faisant plusieurs fois le tour. Dans son roulement, elle semblait effectuer une danse désordonnée et désarticulée, faisant un bruit sec sur le bois. Une voix retentit dans la chambre, « Adieu ma mère, adieu ma mère » disait-elle, décharnée et rauque. Un souffle glacial et funèbre, comme celui qui s’échappe d’un tombeau lorsqu’on l’ouvre, souffla la bougie et la pièce fut plongée dans l’obscurité. Barba Louarn tomba inconsciente, évanouie. On apprit quelques jours plus tard la mort de son fils, Yvan Louarn, second maître à bord du Redoutable. Il était mort la même nuit que celle de l’apparition et dans les circonstances suivantes : dans une fausse manœuvre, par un temps hostile, Yvan fut décapité. Sa tête, détachée du tronc, avait roulé sur le pont, dansant au rythme des mouvements du navire, entre les jambes des marins horrifiés qui mirent un certain temps à la saisir.* Pendant qu’il m’avait raconté son histoire, nous avions tous les deux remarqués une faible odeur de pourriture qui planait dans l’aquilon. Quelques secondes après la fin du récit, l’instant arriva ou l’humeur _ à la faveur d’une bourrasque_ fut trop forte pour être ignorée. _Mon Dieu docteur, sentez-vous ce que je sens ? _Oui, cela ressemble aux émanations de quelque charognes… * »l’intersigne de la tête coupée », légende bretonne _Mais d’où cela peut-il venir, l’interrogeais-je, nous naviguons à trois lieux des côtes ! _ Il n’y a bien que le cimetière des marins pour être à l’origine d’une telle puanteur ! Déclara le dandy en guise de réponse, comme s’il s’agissait d’une plaisanterie. _ Le cimetière des marins ? demandais-je tout honteux. _Oh pardonnez-moi, j’use d’une référence bien marine et, ma foi, tout à fait régionale. Le cimetière des marins à nourris bien des légendes mais, entre esprits raisonnable, nous passerons outre ces superstitions populaires. Toutefois, chacun de ces contes évoque un lieu terrible : au cimetière des marins, dit-on, on ne peut se rendre compte de la couleur du sable tant le nombre de cadavres jonchant le sol est immense ! impossible d’y poser un pieds sans risquer de piétiner un crâne, un membre, un tronc…Et dans l’atmosphère nauséabonde, entre la brume puante et l’eau empoisonnée, le squelette charrie la pourriture et la chair nourrit la vermine. Ne voyez pas en l’existence d’un tel endroit la manifestation de quelques forces surnaturelles ; oh non, la cause est tout à fait naturelle : un courant maritime longeant les côtes de la France depuis le Sud vient s’engouffrer ici, emportant avec lui tout ce qui flotte à la surface. Ainsi, depuis les premières expériences navales de l’homme, ce courant diabolique amasse les corps des marins perdus en mer sur cette plage, ce temple de la putréfaction… _Excusez ma naïveté, interrompis-je encore plus honteux que tout à l’heure, mais cet endroit existe-t-il vraiment ? _Ah mais ne soyez pas confus, si rien ne prouve l’existence d’un tel lieu, rien ne nous empêche d’y prêter foi ! Il y avait dans l’œil de Aurest une flemme de passion que l’on avait allumée depuis son plus jeune âge et qui ne s’était jamais éteinte depuis, comme si un souffle éternel ravivait sans cesse la flamme de sa crédulité. Il y avait aussi ce même message que l’on pouvait lire sur son front, cet appel de l’homme qui a assez vécu, à voir plus loin. On y trouverait sans doute les véritables raisons de sa présence à bord du Tréméniat. Nous fûmes surpris, le docteur et moi, par le cri du gabier qui venait de descendre en toute hâte de sa hune et qui, en moins d’une minute et après une course paniquée dans toutes les parties du brick, avait rassemblé tout l’équipage sur le pont. Le capitaine Joseph ordonna une retraite à tribord, ainsi, disait-il, nous profiterions de la force du courant. J’appris pas le tribordais à la fois la cause de l’épouvantable odeur responsable de l’état de nausée dans lequel je me trouvais, et celle d’un changement de direction aussi brutal : le corps d’une baleine, apparemment morte depuis au moins deux semaines (et tu peux te figurer le temps qu’il faut à une si imposante carcasse pour se décomposer !) faisait naufrage et menaçait de heurter le navire à tout moment. Nous nous agglutinâmes alors tous à bâbord pour observer le corps à demi immergé et guetter les mouvements que les vagues lui faisaient faire. Le cétacé se rapprochait dangereusement du navire, si bien que tout l’équipage put l’observer de près. Comment décrire un tel spectacle sans risquer de le rendre moins impressionnant qu’il m’est apparu ? J’avais en face de moi une énorme charogne d’une trentaine de mètres, ce qui représentait une centaine de tonne de pourriture qui flottait là, en dessous de moi, et baignait dans une épouvantable marée de décomposition écumeuse. Au bout de cinq minutes, un choc fit trembler nos corps fragiles à coté de ce Léviathan trépassé. Poussé par une vague, la baleine venait de se cogner contre la coque, à l’arrière gauche du bateau. Le Tréméniat vrilla et l’équipage paniqua. Joseph de Troyat savait que le choc ne suffisait pas à couler un navire aussi solide que le sien, mais, par précaution, un débarquement sur la côte la plus proche fut ordonné. Mon histoire aurait pu s’arrêter là sans toutefois risquer le désintérêt si la côte la plus proche n’avait pas été celle de l’île de ifern douar. II L’île de ifern douar se situe entre l’île d’Ouessant et l’île de Sein, mais plus loin des côtes, cependant, que ces deux dernières. Aucune carte n’indiquait cet oasis de terre dans un désert océanique ; certainement trop ridicule pour prétendre à un quelconque intérêt géographique et trop désolants pour d’éventuels voyageurs. Car si la plénitude règne sur quelques lieux de Bretagne aux forêts fécondes, c’est bien la désolation qui a bâti son empire sur la petite île d’ifern douar : au delà des rochers qui s’érigent en falaises, aux confins de la mer et de la terre, au delà de la plage de galet cherchant timidement sa place entre les vagues terribles et les côtes aiguisées par Cronos et Portos eux-mêmes, au delà des remparts que la Nature avait dressés s’étendait une unique prairie qui, si les côtes ne limitaient pas son empire, aurait très bien pu s’étendre à l’infini, sous ce ciel éternellement spleenétique. Seuls quelques arbres morts imitaient les ébauches de ce qui aurait pu être _ ou de ce qui avait été autrefois_ la vie. L’œil étranger à ce triste spectacle (si les village bretons rappellent certaines pièces de Marivaux, les campagnes, elles, sont parfois semblables à certaines toiles de Caspar Friedrich) s’étonne du mélodieux contraste qu’ajoutent au tableau quelques tulipes timorées et fleurissantes çà et là , comme les dernières étoiles d’un firmament auroral. Pourtant, contre toute attente, on apercevait un village, caché entre deux collines (peut-être les seules dans cette vaste plaine) ou plutôt un sentier fangeux menant à une église en bois (fait à peu prés comme celles que l’on trouve dans certaines contrées reculées de la Nouvelle Angleterre) bordé de quelques habitations alignées qui accompagnent le visiteur sur le sentier jusqu’à la porte de l’église. Partant de cet îlot de civilisation, le chemin traversait une partie de la plaine et se faufilait entre les rochers, comme s’il eut été une rivière dégoulinant jusqu’à la plage où nous venions de jeter l’ancre. Joseph de Troyat se retira un instant avec quelques membres de son équipage, puis revint quelques minutes après pour nous annoncer qu’ils avaient décidé que lui et ses hommes passeraient la nuit dans le navire endormi, pendant que le docteur Aurest et moi, peu accoutumés à ce genre de retraite, chercherions un logis plus commode et un souper au village. Aussitôt, nous souhaitâmes une bonne nuit à nos camarades et prirent le sentier qui y menait. Lorsque nous eûmes piétiné la fange sur environ deux-cents pieds, nous passâmes devant les premières habitations : tout prés du chemin, de hautes maisons étaient dressées selon un alignement soldatesque. Leurs façades étaient faites de planches qui semblaient avoir été bleues autrefois ; ce même bleu avec lequel on peint les goélettes et que l’on retrouve sur les volets des petites maisons bretonnes côtières. A l’évidence elles semblaient inhabitées. Je revins vite sur mon diagnostic : quelle ne fut pas notre surprise lorsque, mon camarade et moi, aperçûmes derrière le carreau sale de l’une de ces maisons un homme qui s’y tenait, impassible et _ à moins que ce ne soit là une illusion produite par un reflet dans le verre_ livide comme … un spectre. Nous reculâmes de frayeur après cette vision. L’homme, derrière sa fenêtre, au lieu de se dissiper comme l’aurait fait un être surnaturel, restait là à nous regarder. Avant que nous eûmes le temps de rire de notre propre peur, nous eûmes encore la surprise d’apercevoir, derrière la fenêtre d’une autre habitation, un autre individu qui se déroba aussitôt à notre vue. Dr Aurest me lança un regard plein d’horreur, je voyais qu’il partageait mes appréhensions et que ce village, plongé maintenant dans un épais frimas, ne lui inspirait autre chose que de l’angoisse. A peine avions nous marché quelques pas, nous enfonçant plus dans la brume (qui s’était levée à une vitesse extraordinaire) que nous sursautâmes en même temps à la vue d’un autre homme semblable à ceux aperçus précédemment, à quelques pas de nous, immobile et blême, se tenant derrière le rideau, le visage à moitié caché. Comme il restait de marbre et comme nous l’imitions inconsciemment, nous eûmes le temps de détailler son visage : une figure inexpressive au teint blafard surplombant une sorte de costume militaire décoloré autant que sa peau elle-même était diaphane. Ce même habit officiel que portaient, me semble-t-il, les deux hommes vus l’instant d’avant. Tentant de réprimer une frayeur stupide, nous frappâmes à la porte de cette maison. Personne n’ouvrit. Contents de nous être ressaisis malgré la déception de se trouver face à une porte qui resterait close, nous continuâmes nos recherches. Le brouillard semblait porteur d’un silence de mort. Nous vîmes enfin une maison par la fenêtre de laquelle brillait une bougie. Nous frappâmes aussi, craignant de nous exposer à la même indifférence qui nous avait fait songer, à l’instant, que ce petit village devait bien être le moins accueillant de toutes les terres bretonnes. Au bout de quelques minutes, alors que nous nous apprêtions à chercher ailleurs, la grosse porte bancale tourna sur ses gonds en grinçants. Une vielle dame se tenait dans l’obscurité du hall d’entrée. _Qui va là ? Aurest prît la parole en premier, rassuré autant que je l’étais, d’entendre une voix briser le silence, aussi austère fut-elle. _ Nous avons été contraints de jeter l’ancre sur la plage, nous aimerions trouver un endroit ou dormir. Pouvez-vous nous indiquer un gîte ou une suite ? _ Non, répondit la vieille femme, l’église et ces maisons que vous voyez là, y’a rien d’autre à ifern-douar ! Encore qu’la plupart de ces baraques là sont point habitées. _Pourtant madame, lui fis-je remarquer, nous sommes certains d’avoir vu quelques habitants aux fenêtres. La vieille dame s’avança d’un pas, exposant son visage au peu de lumière qu’il restait dehors. : un visage érodé par les années, des jours, des semaines, des mois, s’étaient accumulés sur sa figure, matérialisés en rides sur ce front ratatiné, caché sous une grossière coiffe en dentelle. _ Ce ne sont point des habitants, seulement des misérables qui s’approprient ces vieilles demeures. Ils savent ben qu’leurs propriétaires ne reviendront point. Quant à vous, entrez, ‘commence à faire sombre et si c’est que pour une nuit, ma porte vous est ouverte. Dans l’ombre du perron, je pus lire sur la porte le nom de nos hôtes : les Buhezunam. On nous fit patienter dans une petite pièce que nous identifiâmes, à tort ou à raison, comme étant celle qui devait servir de salon, en attendant le souper. A la lumière de la cheminée, je remarquais l’expression de perplexité amère qu’avait pris le visage de mon camarade. Nous n’étions pas tout à fait seuls : une fillette, la petite-fille de madame Buhezunam , présumais-je, se tenait debout, derrière Aurest. Même dans la pénombre qui l’entourait et à quelle distance qu’elle fut de la cheminée et des bougies alignées sur l’âtre, la lumière parvenait tout de même à dorer l’éclat de ses boucles qui dégringolaient le long de ses épaules. Des épaules fragiles comme une enfant de huit ans peut en avoir. On eut pu douter plusieurs fois de sa parenté avec la dame qui nous accueillait tout à l’heure. Elle avait une face d’ange qui, paradoxalement, ressemblait à une diablerie malicieuse lorsqu’un courant d’air faisait vaciller le feu. Ses traits, aussi parfaits fussent-ils (de cette pureté que seule l’enfance garanti sans mentir) révélaient, comme dessinés à l’encre invisible, l’ébauche d’un effrayant et ineffable mystère. Mais ce qui me troublait davantage, c’était cette poupée qu’elle tenait dans ses bras. Par moments, la fillette faisait couler quelques mots dans son oreille de porcelaine, elle fourrait son visage dans cette chevelure artificielle _ reproduction inexacte de la sienne !_ et j’entendais parfois son chuchotement de mon fauteuil. Le visage, figé et blanc, me fixait dans son inertie. Je ris intérieurement de moi-même en me reprenant. Docteur Aurest remarqua ces deux étranges personnages lorsque je m’adressai à l’enfant : _Comment s’appelle-t-elle ? lui demandais-je du ton le plus cordial qu’il m’était possible de feindre, en désignant l’objet de tissu et de porcelaine. _Sébastien. Sa réponse aurait pu révéler un comportement désinvolte si elle n’avait pas été formulée aussi naturellement. Puis elle se précipita hors de la pièce, chuchotant toujours prés de ce visage terrible, laissant Aurest et moi pour seuls témoins de notre stupéfaction. Je répétais « Sébastien ». Puis nous restâmes immobiles et froids comme des statues de marbre, sans dire un mot, ruminant sans doute les mêmes réflexions.