Monsieur C. ne se fâche jamais ; ou du moins quand il se fâche c’est prévisible et on sait bien qu’il ne nous en veut pas. Même le grand Charles, tellement grand que ses genoux se casent difficilement sous son bureau de la petite division, ne se fait pas gronder. Pourtant, il mériterait ! Il a toujours tout faux. Depuis le temps qu’il est là, il devrait finir par réussir quelque chose. Mais non, il n’y arrive pas. Le petit garçon s’interroge sur le mystère de ce grand dadais qui reste, ad vitam aeternam, dans la petite division de Monsieur C. Un jour, les maîtres ont descendu de la classe du « grenier » un bureau de grand, pour lui tout seul. Comme s’il était plus facile de déménager un bureau que de le changer de classe ! Le grand Charles sourit tout le temps mais, cette fois, il a l’air encore plus heureux. Il peut enfin glisser ses jambes sous le pupitre sans trop se contorsionner. Ce sont des pupitres doubles avec un banc solidaire des casiers. Il a plein de place, à son nouveau bureau. On ne sait pas bien s’il sait lire, mais plus tard ce seront les mots écrits qui le feront vivre quand il vendra les journaux sur la place de l’église. Pour l’heure le petit garçon vient de comprendre pourquoi le grand Charles reste avec Monsieur C. Il ne sait pas assez de choses pour aller au « grenier » avec les autres grands et il est trop énervant pour rester dans la première classe avec Madame G. En tout, il a y deux maîtres et une maîtresse dans l’école en dur. Il y a deux autres maîtresses pour s’occuper des filles de l’autre côté de la cour, dans les classes en bois et en « poil à gratter ». C’est Madame G. la directrice. Elle n’a pas trop l’air sévère et elle sourit souvent mais on sent bien qu’il ne faut pas l’agacer ; même sans faire exprès. Le petit garçon en a fait l’expérience. Dans la deuxième division de Madame G. les enfants commencent à écrire en vrai, avec de l’encre et un porte-plume. Bien sûr les cahiers attrapent des taches ou des ratures, si bien que ce n’est pas toujours joli à voir. Le petit garçon est particulièrement cochon. Son écriture est une horreur et comme il a plein d’idées, il rature à tour de bras. Lorsqu’il va au bureau pour montrer son travail la maîtresse lui fait des réflexions. « Il ne faut pas raturer comme cela » Après plusieurs conseils de ce genre, le petit garçon remarque qu’elle s’énerve un peu et demande : – Comment y faut faire ? – Tu n’as qu’à mettre entre parenthèse – Comment ça s’écrit, entre parenthèse ? La claque est partie d’un coup, bien à plat, sur la joue gauche. Il est « piquès »* ce petit On peut croire qu’il se moque un peu des gens ; un peu piquant, quoi ! Lui n’a rien compris, ni la claque, ni la parenthèse qui est un drôle de mot. Les maîtres, en général, sont un peu spéciaux et ne font rien comme tout le monde ; si bien qu’on ne comprend pas toujours leurs réactions. Par exemple, ils se retrouvent tous ensemble à la récréation, soi-disant pour surveiller la cour. Ils se mettent sur une seule rangée, les uns à côté des autres. Les maîtresses se donnent le bras, les maîtres fument une cigarette et tout le monde marche, au pas, vers le fond de la cour. Une fois au bout, ils ne se retournent pas et reviennent en marche arrière. Ils sont très adroits. Nous, on tomberait, c’est sûr ! Mieux vaut les éviter et bien calculer leur trajectoire ! Imaginez qu’un enfant, à quatre pattes, en fasse culbuter un ou deux… Cela condamne les joueurs de billes à rester dans les coins pour éviter le magistral ratissage. * en breton