L’écharpe bleue Je m’éveillais lentement. Je sortais à peine d’une longue nuit calme et, pourtant, je voulais dormir encore. Je n’ouvris pas les yeux. A quoi bon ? Une nouvelle journée, semblable aux autres, allait commencer. Mon réveil se mit à sonner. J’étais toujours réveillée avant qu’il se mette en marche, mais son seul bruit suffisait à me faire ouvrir les yeux. J’arrêtai cet empêcheur de rêver d’un geste rageur et observai avec une grande attention le plafond de métal au-dessus de ma tête. Les bruits de la rue me parvenaient à peine. Je me levai. L’obscurité de ma chambre me plaisait. On entrevoit à peine les objets quand la pièce est sombre. C’est mieux ainsi, on n’a pas à contempler leur si stupide fonctionnalité. Je bougeai enfin et sortis de la pièce. J’appuyai sur l’interrupteur du couloir. La lumière au néon l’envahit progressivement. Une musique calme s’éleva. C’était ma préférée. Chaque fois que je passais dans ce couloir, le lecteur de musique, allumé grâce à l’interrupteur, me rappelait que le monde n’était pas si sombre que je le voyais. La musique m’accompagna dans la cuisine, seule pièce que les miracles de la technologie n’avaient pas atteinte. J’aimais mieux faire la cuisine moi-même. J’allumai la télévision et écoutai les informations qu’elle se mit à débiter. Tiens ! Le président du Leesame avait été renversé et exécuté après une parodie de procès. Encore un ? Le deuxième cette semaine ! La Confédération avait de plus en plus de mal à conserver la paix dans ses propres États alors. Et elle prétendait régenter les échanges inter spatiaux ? Je n’arrivais pas à comprendre toutes ces questions de politique intérieure. Ce qui était sûr, c’était que tant que la Confédération continuerait à avoir à sa tête des responsables véreux, elle n’avancerait pas. De toute façon, personne n’osait dire un mot sur son actuel dirigeant. La Confédération n’était pas une dictature, mais il s’en fallait de peu. Un bruit derrière la cloison m’indiqua que mon voisin s’était réveillé. J’étais plus en retard que d’habitude. Je liquidai en vitesse mon petit déjeuner, m’habillai rapidement. J’avais de la chance ; j’exerçais un des seuls métiers dans lequel le port de l’uniforme n’était pas obligatoire. J’étais libraire. Je vendais des livres pour enfants. C’était le seul moyen que j’avais trouvé pour rester en contact avec les livres après mes études. De toute façon, à ce moment-là, les trois quarts des ouvrages qui paraissaient étaient des œuvres de commande, chargées de glorifier la Confédération. Enfin prête, je sortis de chez moi le plus vite possible et me dirigeai vers la station de métro. Le soleil n’était pas encore levé, mais déjà, les habitants de cette mégalopole partaient travailler. Je m’étais souvent dit que j’habitais dans une sorte de fourmilière géante. Chaque homme a quelque chose à faire de précis, de routinier et s’il décide d’agir de son propre chef, de casser cette précision, cette routine, il est irrémédiablement traqué, arrêté et tué. Alors, il se contente d’obéir, sans espoir de pouvoir un jour ne plus le faire. Le métro interrompit mes réflexions, j’y montai, atteignis mon arrêt, descendis et allai ouvrir ma boutique. Enfin quand je dis « ma boutique », c’est un peu faux. J’étais juste une des nombreuses employées de cette librairie à la mode : « Librairie Realye vend des livres depuis 3023 ». Ici, on vendait des livres comme des chaussures : « Et combien voulez-vous y mettre Madame ? Quelle couleur la couverture ? » Il n’y avait guère qu’aux enfants qu’on pouvait vendre de bons livres. Eux, ils se fichent de la couleur de la reliure ou de la provenance du papier ! En général, hélas, les parents, derrière leurs petits chéris, les reprenaient et ne posaient pas de questions stupides sur l’histoire. J’avais pris ma place derrière mon comptoir et attendais les clients. Il était encore tôt et, d’habitude, dans mon rayon, il n’y avait pas grand monde. Les enfants allaient à l’école et leurs parents travaillaient. Ce jour-là, cependant, deux hommes entrèrent dans la librairie. N’ayant rien d’autre à faire, je les observai du coin de l’œil. Ils étaient étranges et détonnaient dans ce décor feutré et antique. Les livres étaient soigneusement rangés sur des étagères en bois sombre. Les best-sellers ou les nouvelles parutions étaient en exposition aux deux bouts des rayonnages et leurs couvertures bariolées contrastaient avec le noir des tables où ils étaient posés. La lumière des ampoules électriques éclairait largement le tout, pour permettre de déchiffrer facilement le titre des ouvrages. Les deux hommes parcouraient les rayonnages, regardant distraitement les livres exposés. Je m'apprêtai à les interpeller tant leur air était étrange, quand j’aperçus un badge épinglé au revers de leur veste grise. Ces hommes appartenaient aux services de sécurité de la Confédération. J’en sursautai. Il n’y avait aucune raison de le faire, aucune raison d’avoir peur d’eux, pourtant, chaque habitant sur cette planète, et ailleurs aussi, sursautait quand il voyait cet insigne. Je restais derrière ma caisse, immobile, les bras croisés dans le dos, comme ces petites écolières bien sages que l’on voit sur des photos du début du XXème siècle. Les deux hommes arrêtèrent de faire semblant de vouloir acheter un livre et entamèrent une discussion animée. Au bout d’un moment, l’un d’eux parut avoir le pas sur l’autre, qui ne répondait plus que brièvement aux ordres de son comparse. Ils me jetèrent un bref coup d’œil (du moins me sembla-t-il) et ils se dirigèrent rapidement vers la sortie. Cette visite m’occupa toute la journée et je fus plusieurs fois rappelée à l’ordre par ma collègue, qui m’avait rejointe à l’heure de la sortie des classes ; « Sivlaw : la dernière bataille » battit encore des records de vente en reliure bleue, mais la version rouge n’avait toujours pas été demandée. Drôle de monde ! Je secouai la tête. Combien de fois m’étais-je dit cela dans la journée ? Il y avait quelque chose d’anormal aujourd’hui. Une fois mon rayon rangé, je repartis chez moi. Métro – escaliers – portes. Mes pensées durant le trajet du retour étaient réduites à cela. Toutefois, dès que je fus entrée chez moi, quelque chose attira mon regard. Sur la table où échouait chaque soir mon courrier, un gros colis portant le signe de la Confédération était posé en évidence par-dessus toutes les autres lettres. Je ne sais combien de temps je restai pétrifiée ainsi, debout dans le corridor, les yeux fixés sur cet insolite paquet. Lorsque enfin je me ressaisis, je l’empoignai et allai m’asseoir dans le salon. Le paquet était souple comme s’il contenait des vêtements. En l’ouvrant, je me rendis compte que c’était exactement cela. Un uniforme d’Agent de la Confédération m’avait été envoyé. Épinglé à la veste grâce à un badge métallique portant les emblèmes des services de sécurité, un mot m’invitait à mettre cet uniforme le lendemain et à me rendre dans un hôtel de luxe au centre de la ville. Bien que court, le message était clair : on me proposait de devenir un Agent. En moi-même, je savais bien que ce n’était pas une proposition : ou j’acceptais, ou personne n’entendrait plus parler de moi. Pourtant, c’était plus par curiosité que par peur que je décidai de me rendre à ce rendez-vous. Le lendemain, j’étais debout avant même que mon réveil ait sonné. J’enfilai l’uniforme, avalai deux ou trois bouchées de mon petit déjeuner, puis repoussai ce qui restait. Chaque gramme de nourriture m’était insupportable tant mon estomac se nouait. Je sortis rapidement, voulus prendre le métro, mais je pris soudain conscience que tous les regards étaient braqués sur moi. J’avais toujours regardé les Agents de cette manière, mais, à présent que c’était moi qui portait l’uniforme, j’étais gênée. J’appelai donc un taxi et, intérieurement, j’enrageais. Je me jurai de me faire rembourser le voyage par la Confédération. J’en portais l’uniforme après tout ! Je leur ferai payer la honte que je venais de subir. Le chauffeur prit soudain la parole : « Vous avez réagi exactement comme prévu. C’est bon pour vous ». Je ne pouvais répondre quoi que ce fut. La Confédération m’avait piégée. En m’envoyant ce colis, elle savait ce que j’allais faire. Elle savait que j’irais au rendez-vous, que je voudrais prendre le métro et que j’appellerais un taxi. A présent, son but était moins clair. Voulait-elle réellement que j’intègre son agence de sécurité ? « La Confédération a une haute opinion de vous, continua le chauffeur. Elle pense que, bien entraînée, vous ferez un Agent remarquable ». Qu’y avait-il en moi de remarquable ? Je l’ignorais. J’étais incapable de tenir une arme, je m’évanouissais à la vue d’une goutte de sang et mes connaissances en combat rapproché se limitaient aux films 3D diffusés par la télévision. « Je crois que nous sommes arrivés ». Le chauffeur se retourna et je le reconnus : c’était le plus grand des deux hommes qui étaient venus à la librairie. Je me rendis alors compte que son comparse était assis sur le siège passager. Il descendit, ouvrit ma portière et me fit sortir. J’étais devant le plus grand et le plus luxueux hôtel de la ville. Je n’étais jamais venue ici. J’aurais fait tache dans ce quartier doré et qui respirait l’argent. Le deuxième homme me prit par le bras et nous entrâmes dans l’hôtel. Lorsque je franchis le seuil de la porte, j’eus l’impression d’être projetée dans un autre espace-temps. Tout le mobilier était en bois précieux et chaque poignée de porte ou de tiroir était recouverte de ce qui semblait être de l’or pur. Le parquet brillait comme un miroir et je dus m’accrocher au bras de mon guide pour ne pas tomber, tant la propreté du sol faisait songer à une patinoire. Je glissais à demi à chaque pas et me trouvais bien incapable de garder une station debout assez digne pour l’événement. Lorsque enfin je m’assis, je découvris d’où venait la lumière tamisée qui nous entourait. Une multitude de chandelles brûlaient, accrochées aux murs et un lustre répandait sa clarté au milieu de la pièce. La lumière du jour naissant peinait à entrer dans ce hall : les fenêtres étaient cachées par de lourds rideaux sombres. Quand mes yeux furent habitués à la lueur orangée des chandelles, je vis enfin les occupants de la pièce. J’eus un hoquet de surprise. J’avais peine à y croire. Comment, comment se faisait-il qu’il y eut dans cette ville un endroit où il n’y avait personne d’autre que des Agents ? Chaque personne portait un uniforme. Le réceptionniste même avait un badge de la Confédération. Je me sentis rétrécir. Mais où étais-je tombée ? Avec un sourire en coin devant mon étonnement, le plus grand des hommes de la librairie me commanda d’attendre, puis, il monta le grand escalier au fond du hall, me laissant assise dans un grand fauteuil de velours pourpre. Tous les regards étaient braqués sur moi. Je me sentais comme une enfant perdue au milieu d’une foule de gens qui me montraient du doigt. Inutile de préciser que la présence du deuxième Agent de la librairie à mes côtés ne me rassurait nullement. L’autre redescendit bientôt et se tourna vers moi en me tendant une clef d’or. « Il vous attend, troisième étage, chambre 318. - Qui m’attend ? demandai-je. - Il vous attend. Nous, nous devons partir. » Je ne sais pas si c’était un effet de la lumière, mais j’avais l’impression qu’il souriait. Ils partirent ensuite d’un pas rapide, et je me retrouvai seule, dans ce hall à la lumière mouvante, plantée sur un parquet-patinoire, avec à la main une clef qui ouvrait une chambre dans laquelle m’attendait un homme dont je ne savais rien. Je me rassis. Une telle situation méritait qu’on y réfléchisse. Résumons. J’avais reçu une lettre et un uniforme. La Confédération voulait faire de moi un Agent. Je me rendais donc à son rendez-vous. Logiquement, donc, qui se trouvait là-haut ? Peu à peu, une conclusion s’imposa à mon esprit ; il y avait deux possibilités : ou je montais, cet homme m’expliquait de quoi il retournait et après … c’était l’inconnu ; ou je sortais, ces hommes me capturaient (je sentais qu’ils n’étaient pas partis) et après … c’était l’inconnu. Quitte à plonger dans l’inconnu, autant apprendre d’abord ce que je faisais ici. Je choisis donc de monter. Je me levai, avançai prudemment vers le grand escalier et, quand je l’eus atteint, je poussai un profond soupir et commençai à monter. Une marche. Qu’est-ce que je faisais dans cette galère ? Deux marches. Depuis quand m’espionnaient-ils ? Dix marches. Est-ce qu’ils espionnaient ainsi toute la planète ? Vingt marches. Pourquoi moi ? J’étais arrivée en haut de l’escalier. Je me retournai vers la salle. Tous les regards m’avaient suivie, et ils étaient comme autant de détecteurs à rayon X qui me transperçaient de part en part. Je reportai mon attention sur le palier. Troisième étage. Chambre 318. Encore deux étages à monter et une question qui me tournait dans la tête. Pourquoi moi ? Il y avait des tas de gens sur terre avec des capacités bien meilleures que les miennes, une foi en la Confédération supérieure à la mienne, alors pourquoi moi ? Voilà à peu près toute la réflexion qu’intérieurement je me faisais en montant les escaliers. Je trouvai mille raisons pour qu’ils se soient trompés et c’est seulement quand j’eus la certitude que c’était une erreur que je me rendis compte que j’avais atteint le sixième étage. Je redescendis et me trouvai bientôt devant la porte du 318. J’introduisis la clé dans la serrure, la tournai, et entrai. La pièce était grande, et, comme pour surprendre le visiteur qui avait traversé un hall à l’antique, elle était d’une étonnante modernité. Les talons de mes chaussures d’uniforme claquaient sur le sol métallique alors que j’avançais dans une salle apparemment vide. Les meubles étaient métalliques, froids, si différents du bois du rez-de-chaussée. Un frisson me parcourut. Je ne comprenais pas. L’Agent m’avait dit qu’il m’attendait. Qui ? Qui donc m’attendrait sans être là ? C’était stupide. Plus j’essayais de comprendre, plus cette histoire devenait incompréhensible. C’était un rêve, un mauvais rêve dont j’allais bientôt me réveiller. Je secouai la tête, me frottai les yeux et, finalement, me pinçai. Une voix me parvint alors, qui me fit me retourner brutalement. « De quoi essayez-vous de vous convaincre ? Que tout ceci n’est pas vrai ? Eh bien, je vous rassure, vous ne rêvez pas. Ceci est la réalité, vous n’êtes pas stupide et encore moins folle. Calmez-vous. » Je pense qu’il crût alors que je restai silencieuse à cause de son ordre. Mais en fait, je me taisais parce que je n’avais jamais vu homme plus étrange. Il était maigre, chétif, on avait l’impression qu’un seul souffle pourrait le réduire en miettes. Il semblait fait tout entier d’un verre fragile à peine coloré. De tout son corps, c’était ses yeux qui rendaient le mieux cette impression. Ils étaient immenses, anormalement brillants et transparents. Ses lèvres pâles s’allongèrent en un fin sourire lorsqu’il vit mon ébahissement. Pour la première fois, je sentis monter en moi une peur panique. J’étais persuadée, j’avais la certitude absolue que l’être planté devant moi n’était pas humain. Dès lors, la question que je me posais n’était plus « qui ? » mais plutôt : « Qu’est-ce que vous êtes ? Vous ne pouvez pas être … - Humain ? » Sa voix glaciale s’insinuait dans ma tête. « Non. Je ne suis pas un être humain à part entière. Mais qu’est-ce que cela change ? Je suis actuellement votre supérieur hiérarchique. Dans la Confédération, je suis chargé du recrutement des Agents. Et, contrairement à ce que vous semblez penser, je ne me trompe jamais. Je vous ai choisie car j’étais sûr de vos qualités. Elles m’ont été confirmées aujourd’hui. Mais, asseyez-vous donc. » Je me laissai tomber sur le plus proche siège en le regardant faire de même et décrocher ce qui semblait être un téléphone interne. Il passa quelques ordres rapides, raccrocha, puis se tourna vers moi et me dit : « Je suppose que vous voulez comprendre, écoutez-moi attentivement et ça ne sera pas difficile. « Comme vous le savez, depuis la chute de l’empereur, la Confédération veille sur les Etats résultant de l’éclatement de l’Empire. Et, comme vous le savez sûrement aussi, elle réussit parfaitement dans ce rôle. Vous en doutez ? Je le vois dans vos yeux. Cependant, le fait est que la sécurité est assurée à chaque citoyen qui respecte les lois. La politique intérieure est donc en ce moment le moindre de nos soucis. Nos rapports avec les autres planètes sont, eux, bien plus tendus. Certains diplomates n’hésitent pas à affirmer que la Confédération est une dictature, et notre problème est de leur faire comprendre que c’est faux. C’est là que vous et moi intervenons. Moi, parce que je dois recruter des Agents capables de réguler la politique extérieure ; vous, parce que je pense que vous en êtes capable. « La question que je vous pose à présent ne doit pas vous surprendre. Voulez-vous devenir un Agent d’action internationale pour la Confédération Terrienne ? - Si je refuse, répondis-je, que se passera-t-il ? - A quoi bon poser une question lorsqu’on connaît déjà la réponse ? » Les yeux ronds fixés sur l’homme je gardai le silence pendant un long moment puis balbutiai un « oui ». Il sourit, décrocha de nouveau son téléphone et ordonna qu’on lui fasse monter un Agent. Quelques minutes plus tard, on frappait à la porte et un Agent me prit par le bras et m’emmena. Je ne sais ce que je fis alors. Je me contentai de suivre, probablement et, ce qui sembla être plusieurs heures plus tard, je montai dans un avion et m’envolai vers une destination inconnue. Je crois que je dormis pendant tout le vol. Je suis incapable de me souvenir la longueur du trajet, le paysage survolé ou même la taille de l’avion. Tout était plongé dans un profond brouillard. Etait-ce le stress de cette journée pourtant à peine commencée ou le café qu’on m’avait ordonné de boire ? Je ne pouvais de toute façon y réfléchir et, plus tard, je me rendis compte que c’était bien secondaire. C’est à l’atterrissage que je repris conscience. Je crois bien que je n’avais alors rien vécu d’aussi horrible. La piste était mauvaise et les soubresauts de l’appareil n’avaient rien de confortable. Je me cramponnai aux accoudoirs de mon fauteuil et attendit qu’on vienne me chercher. Lorsque l’avion eut cessé de bouger, un homme vint et me demanda de le suivre. Je lui obéis. J’avais oublié toute méfiance envers les Agents et quiconque portait un uniforme aurait pu m’emmener au bout du monde sans que je proteste ou que j’aie même l’idée de protester. On me conduisit dans une sorte d’immense lingerie. Les murs étaient couverts de planches où s’empilaient des vêtements soigneusement pliés. Des meubles, placés en travers de la pièce comme les rayons d’un supermarché, en contenaient d’autres encore et des chaussures s’alignaient dans des cases spéciales. L’Agent me poussa vers un bureau où une jeune fille tapait fébrilement un texte à l’ordinateur. Lorsqu’elle leva les yeux de son écran, elle me dit abruptement : « Nouvelle ? - Euh… Oui, lui répondis-je. - Quel service ? - Pardon ? bredouillai-je. - Service extérieur, répondit pour moi l’Agent qui m’accompagnait. - Ta taille ? reprit alors la jeune fille. - 175, taille universelle. - Ton nom ? - Aurea Deluit. - Attends un peu, me dit-elle alors, Je reviens tout de suite. » Elle revint en effet, quelques minutes plus tard, portant une volumineuse valise étiqueté à mon nom et apparemment pleine des vêtements qu’elle venait de prendre sur les étagères. Elle la posa à mes pieds, se rassit à son bureau et recommença à taper sans plus s’occuper de moi. L’Agent empoigna la valise et me poussa hors de la salle. Je parcourus à ses côtés une enfilade de couloirs et d’escaliers labyrinthiques. J’étais incapable de savoir exactement à quel étage je me trouvais quand il m’ordonna enfin de m’arrêter. Il m’ouvrit une porte et me fit entrer dans la pièce. C’était une chambre minuscule, tout comme le placard, le lit, le lavabo et l’espace entre ceux-ci, ce qui composait, d’ailleurs, l’ensemble de l’endroit. L’Agent posa ma valise sur le lit, ouvrit le placard, se tourna vers moi et me dit : « Voici votre chambre. Les douches et les toilettes sont au fond du couloir. Vous feriez mieux de ranger vos affaires. Déjeuner dans une heure au rez-de-chaussée. Vous n’aurez qu’à suivre les autres. Bienvenue parmi les Agents ! » Puis il sortit. Je mis un certain temps à me rendre compte de ce qui s’était passé. En une matinée, j’avais été engagée parmi les Agents de la Confédération, j’avais quitté pour un temps qui promettait d’être assez long mes amis, mon travail et tout le reste. Je me souvins alors que je n’avais jamais aimé ce que je regrettais à présent. Mais, est-ce que tout ça me manquait vraiment ? A bien y réfléchir, je n’avais pas l’impression d’avoir perdu quelque chose, mais plutôt d’y avoir gagné. Je défis rapidement ma valise puis je m’allongeai sur mon lit jusqu’à ce que j’entende une sonnerie, suivie de bruits de pas. Je me relevai alors et entrouvris ma porte pour voir ce qui se passait. Des Agents en uniforme passaient dans le couloir, bavardant entre eux, riant, entrant et sortant des chambres. Je refermai ma porte. J’avais presque oublié que ce lieu était réservé aux Agents. Quelqu’un frappa à ma porte. Je sursautai et ouvris. Une femme était devant la porte et me sourit : « Les nouvelles vont vite ici. On m’avait dit que quelqu’un était arrivé et avait échoué dans cette chambre, alors je suis venue t’accueillir. Je m’appelle Julia Farrou. Et toi ? - Aurea, Aurea Deluit. - Viens donc déjeuner, il vaut mieux ne pas arriver en retard dès le premier jour. » Je la suivis de bon gré. Depuis que j’étais arrivée, c’était la première fois qu’apparaissait une figure amicale et souriante. De plus, elle parlait sans cesse, je n’avais donc pas besoin de soutenir une conversation. Elle me posait parfois des questions mais, comme je ne répondais pas, elle recommençait son bavardage. Elle ne s’attendait pas à ce que je la relaye, je lui en fus reconnaissante car j’en aurais été incapable. Le déjeuner, puis le reste de la journée se déroulèrent le temps d’un éclair. Julia s’était portée volontaire pour me présenter les lieux, le fonctionnement du centre et me guider les premiers temps. Il faut dire que l’endroit était assez labyrinthique ! Cependant, je me repérai assez vite, n’allant qu’à un nombre réduit de salles : chambre, réfectoire, salle commune, gymnase, salles de cours. En effet, on ne cessait de me répéter que j’étais « en formation ». Pour moi, ça ne signifiait rien d’autre qu’une sorte de retour à l’école. J’enchaînais donc cours sur cours pendant des mois, surveillée de toutes parts. J’appris une dizaine de langues et à peu près autant d’arts martiaux. On m’enseigna l’art de la diplomatie et le tir au fusil de sniper (j’avoue ne pas avoir fait le lien tout de suite) ; puis, on me transforma en génie de la négociation et de l’utilisation d’armes blanches. Plus tard, je connus par cœur le nom et la position de toutes les planètes alliées ou ennemies ainsi que le nom de toutes les pièces d’un revolver (et bien sûr, son usage). Au bout de six mois, on me convoqua dans le bureau d’un officier. C’est là que je revis « l’homme de verre », le responsable du recrutement. Il me dévisagea, me fit signe de m’asseoir et entama la conversation. « Je dois vous avouer mon étonnement, Mademoiselle Deluit. Nous savions que vous aviez d’indéniables qualités, mais vous avez surpris tout le monde. Vous apprenez plus vite que quiconque, et il est temps de vous envoyer sur le terrain. C’est pourquoi je suis venu jusqu’ici. Vous allez partir pour la planète Kouproï dans une semaine, accompagnée du capitaine Kolhart et de deux autres personnes de votre choix. - De mon choix ? - Oui, nous pensons qu’une équipe est plus efficace lorsqu’elle n’est pas imposée. Vous avez jusqu’à demain même heure pour faire votre choix. Sortez. » Etonnée, je regagnai machinalement ma chambre en faisant défiler devant mes yeux les gens que je connaissais. Julia. Bien sûr je lui demanderai de m’accompagner. On ne s’était pas quittées depuis mon arrivée. Johann. Le meilleur en ce qui concernait les combats. Mais pour les langues… Il parlait 4 mots de chaque « Bonjour, au-revoir, s’il vous plaît, merci ». Nous allions partir à quelques années-lumières et il connaissait à peine les formules de politesse de base. En plus, je crois qu’il avait une dent contre moi depuis le jour où j’ai failli lui loger une balle dans le crâne. Je suis nulle au tir. Marie. Un cas. Toujours à rire pour un rien. Quant elle était là, on était sûr de s’esclaffer au moins une fois avant son départ, même si elle ne restait que deux minutes. Le peu de choses que j’avais retenu de la planète Kouproï était que nous étions en situation politique très instable avec elle. Un éclat de rire soudain pouvait être aussi bénéfique que néfaste. Je ne comptais pas prendre le risque. Dommage, elle m’aurait remonté le moral. Kevin. Forget it. Un crétin prétentieux. Un Monsieur je-sais-tout-mieux-que-tout-le-monde. Je ne pouvais pas le supporter. Ça n’a pas changé. Aliuda. Jolie fille, et intelligente avec ça. Mais je savais que je ne pourrais pas supporter en mission une fille qui passait une moitié de son temps devant son miroir, et l’autre avec son maquillage à la main. Dick. Oui, sans doute. Pourquoi n’y avais-je pas pensé plus tôt ? C’était mon meilleur ami après Julia. Nous formions une sorte de trio inséparable. Je l’avais rencontré le jour où j’avais failli envoyé une balle dans la tête de Johann. Ma « victime » voulait se venger et Dick s’était interposé. Depuis ce jour, j’ai pu remarquer ses multiples qualités… et défauts. Sympa, mais parfois moralisateur. Excellent diplomate mais totalement fanatisé par la Confédération. Cela me rappelle qu’avant d’arriver là-bas, je n’aimais pas trop la Confédération. A présent, je commençais à tenter de la comprendre et la glorifier. Je retrouvai Julia dans une salle où elle attendait pour déclamer un discours que nous avions à préparer. « Je pars, lui glissai-je. - Quoi ?! » elle avait élevé la voix malgré elle. Elle se reprit en chuchotant. « Quand ? Où ? - Dans une semaine, sur Kouproï. - Comment t’as fait ? - Il m’a convoquée et … - Qui, l’extraterrestre ? - Qui ? - Cet espèce de bonhomme transparent, celui qui t’as recrutée. - Oui, c’est lui. - Qu’est-ce qu’il t’a dit ? - Que j’apprenais vite et qu’il fallait que j’aille sur le terrain. - Et ? - Et qu’il fallait que je choisisse deux équipiers. - Tu veux que je vienne ? - Bien sûr ! - Mlle Farrou, puisque vous voulez tant parler, venez donc ici et faites-en profiter les autres. » Le professeur venait de remarquer notre conversation. Alors que Julia se levait, une sonnerie retentit et tout le monde sortit. Elle ne m’attendit pas et je ne pus lui adresser un mot avant le déjeuner. « Dis-moi Julia, tu viendras ? - Ne te vexe pas, Aurea, Mais j’ai mieux à faire ici qu’à l’autre bout de la galaxie. - Qu’est-ce que tu veux dire ? - Je ne veux pas partir. - Mais pourquoi ? - Je te l’ai dit, j’ai mieux à faire ici. - Quoi ? - Je ne peux pas te le dire. - En fait, tu ne veux plus rester avec moi, c’est ça ? - Ecoute Aurea … - Si tu ne veux plus me voir, je ne vais pas te contrarier, fis-je en me levant. - Tu réagis comme une gamine ! - Non, une gamine, elle, se serait rendue compte que son amie ne voulait plus d’elle. » Ce fut la dernière fois que je la vis. Le lendemain, je retournai voir l’homme de verre et lui dit que mon choix était fait : Dick et Aliuda avaient accepté ma proposition, non sans une certaine excitation. Nous partîmes la semaine suivante. Dick me donna une lettre de Julia que je n’ouvris que bien plus tard. Elle m’expliquait pourquoi elle ne partait pas. Le voyage fut long et très agréable. L’espace est une chose bien plus belle à voir d’un astronef que du sol. Les étoiles vous entourent et je passais la plupart de mon temps libre à les contempler. Lors de réunions fréquentes, on nous expliqua le but de notre mission. Kouproï souhaitait rompre ses échanges avec la Confédération, prétextant que notre régime était une dictature. Nous devions les convaincre du contraire. Enfin, je devais les convaincre. Le capitaine Kolhart s’occuperait de ma sécurité tandis que les deux autres seraient là en observateurs. Je passais de longues heures à étudier les coutumes de la planète. Aliuda, elle, pendant toute le voyage, chercha la robe qui conviendrait le mieux à la première entrevue tandis que Dick s’entraînait sans relâche au tir avec les conseils avisées de Kolhart. Le dernier jour du voyage, je le passai enfermée avec les autres pour un dernier briefing. A un seul moment je parvins à m’échapper et jeter un coup d’œil aux écrans qui montraient l’espace. La vue de la planète m’émerveilla. Elle était bleue, nimbée du blanc des nuages. Elle ressemblait à un saphir dans son écrin. A condition que ce saphir soit pur comme de l’eau. Je n’avais jamais rien vu d’aussi beau que cette pierre, même en rêve. Je me sentis soudain d’un immense respect pour le peuple qui avait si bien su préserver la pureté de ce monde. Une main se posa sur mon épaule, qui m’arracha à la contemplation de la planète. La voix de Kolhart s’éleva. « La toute première fois que je l’ai vue, je suis resté en arrêt devant elle pendant des heures. Lorsque j’y ai posé le pied, je me suis souvenu que je devais défendre les intérêts de la Confédération. - Alors ? - Cette planète est pleine d’ennemis, sa vue ne me réjouit plus : elle me dégoûte. » Il repartit en claquant des talons. Je regardai à nouveau la planète. Rien n’avait changé. Elle était toujours aussi bleue, pure, magnifique. Dick me prit par le bras et nous retournâmes dans la salle de réunion. Une heure avant l’atterrissage, le capitaine nous demanda de rejoindre nos chambres pour nous préparer, si bien que nous étions en habits de cérémonie la première fois que nous vîmes les autochtones. Ces êtres étaient les plus beaux que j’eusse vu jusque là. Ils auraient pu, de loin, ressembler à des êtres humains mais leur silhouette était bien plus délicate. Leurs mains fines et blanches ne comportaient que quatre doigts très longs. Leurs visages étaient également blancs et leurs immenses yeux bleus ressortaient au milieu de tout cela. Leur couleur était la même que celle de leur planète vue de l’espace, et je continue encore à le remarquer quand je les vois. Quand nous descendîmes de l’aéronef, deux enfants se précipitèrent vers moi en tenant une longue écharpe bleue. Elle représentait la paix. Je m’inclinai et les enfants la posèrent sur mon cou. Je me relevai doucement. Les trois dignitaires chargés de nous accueillir s’approchèrent alors et nous parlèrent dans leur langue qui était à leur image, délicate (on ne la parlait qu’en chuchotant). Nous répondîmes rapidement et ils nous conduisirent vers nos appartements de l’ambassade. Là, ils nous laissèrent aux bons soins de serviteurs humains. J’enlevai mon lourd manteau de cérémonie et jouai distraitement avec l’écharpe. La coutume voulait que je la garde autour du cou pour toute la durée des négociations. Si je l’enlevai, cela constituerait un grave incident diplomatique. Quelqu’un frappa à ma porte. Je l’ouvris. C’était Dick. « Tu as été super Auréa ! Je ne me souvenais plus du coup de l’écharpe, moi ! - C’était rien … - Ils nous font confiance maintenant. - Non, ils ont confiance dans les symboles, c’est un peuple mystique. - Mouais, ils vont t’écouter parce que tu portes un bout de tissu bleu … - C’est un symbole. - Un symbole, mon œil ! Ils ont peur de la puissance de la Confédération ! - C’est une manière de voir » j’éclatai de rire. - Oui, une manière de voir » Dick m’imita. Kolhart entra brutalement dans la chambre et fit : « En bas, tout de suite. Départ dans 5 minutes » il sortit. Dick le suivit en coup de vent. Je remis mon manteau, ajustai l’écharpe et descendis dans le hall. Des soldats Kouprïens formaient une haie entre l’escalier et une voiture au-dehors. J’avançais à petits pas, sachant bien que toute précipitation serait mal vue. Lorsque enfin je montai dans la voiture, nous décollâmes à quelques centimètres du sol et partîmes. Kolhart m’expliqua alors notre précipitation. « Ils sont étonnés que nous ayons envoyé une jeune fille régler cette affaire qu’ils estiment extrêmement grave. Ils sont aussi stupéfiés que tu aies accepté l’écharpe. Ils pensaient que nous venions leur porter la guerre. Leur Conseil demande à te voir. Cela explique leur précipitation pour le moins, inhabituelle. - Pourquoi inhabituelle ? demanda Aliuda en se passant la main dans les cheveux. - C’est un peuple lent, répondis-je. Ils jugent que toute réflexion prend du temps. Et la réflexion politique surtout. - C’est quoi ce Conseil ? fit Dick. - C’est une assemblée de dix élus qui président aux destinées de la planète, repris-je. Elus, comment cela peut-il marcher ? - Je l’ignore. Mais taisez-vous, nous arrivons. » ordonna Kolhart. La voiture se posa sur le sol, le capitaine ouvrit la porte et sortit. Je descendis ensuite, suivie par Aliuda, puis pas Dick. Le vent soufflait au-dehors et l’écharpe bougeait doucement. Son tissu léger était prêt à s’envoler alors que je m’avançais vers l’entrée du palais. Les portes étaient fermées. C’était une autre de leurs coutumes. La porte était ouverte en temps de guerre, et fermée en temps de paix. Tout comme l’écharpe, ces portes closes étaient un bon présage en ce qui concernait les négociations à venir. Je frappai et un soldat m’ouvrit : « Qui êtes-vous ? - Nous sommes des amis, fis-je, conformément au rituel. - Que voulez-vous ? - Nous voulons la paix. - Où allez-vous ? - Dans le palais du Conseil sacré. - Vers qui vous dirigez-vous ? - Vers les représentants du peuple. - Que la paix guide vos pas. - La paix guide nos pas. » Ce dialogue, chaque fois répété, est un rite de passage obligé pour voir le Conseil. C’est un éternel refrain qu’on enseigne à chaque enfant pour qu’il puisse être reçu par le Conseil. J’appris plus tard que, souvent, les étrangers n’avaient pas à le réciter. Les portes s’ouvrirent donc et de la musique résonna entre les murs. Je pâlis. C’était une audience officielle qui commençait. Bientôt, le peuple entrerait par les portes latérales et nous nous retrouverions, seuls humains, au milieu d’un cercle d’autochtones. Lorsque nous atteignîmes le centre de la salle, la musique cessa et le Conseil se leva. Le plus haut dignitaire du Conseil, celui qu’ils appellent le Saphir, fit un geste de la main et en deux secondes nous fûmes encerclés en silence par une foule hostile. Le Saphir tendit son bras vers moi. Instinctivement, je savais ce qu’il fallait faire : je m’agenouillai et lui baisai la main. Ce geste, symbole d’amitié, n’a pas du tout la valeur de soumission que nous lui donnons. Il montrait, plus peut-être que tout le reste, les bonnes intentions du Saphir et du Conseil. La foule se mit à applaudir et à pousser des vivats. Le Saphir me prit les mains et me releva en me soufflant : « La Confédération change de visage, mais peut-être n’est-ce qu’un masque ? » Je répondis du même ton chuchotant : « La Confédération n’a pas l’habitude de se masquer. » Il sourit. Le Conseil se rassit. Nous gagnâmes les sièges disposés à notre attention à droite et à gauche du Saphir et attendîmes les premières questions. Elles furent banales. Le genre de questions toutes faites qui ont des réponses toutes faites. Je compris que, malgré un semblant de transparence, le Conseil voulait débattre à huis-clos. Après deux heures de discours stériles, l’audience prit fin et nous fûmes renvoyés à l’ambassade. Sur le chemin du retour, Kolhart jubilait : « Excellent, excellent ! Aurea, tu as été parfaite. Ces vieux mystiques sont dans notre poche. - Je n’en suis pas si sûre, fis-je en repensant aux paroles du Saphir. - Qu’est-ce que tu veux dire ? - Ils se méfient. Ils ont confiance en moi, pas en la Confédération. - Alors, ton boulot maintenant, c’est de leur faire comprendre que la Confédération, C’EST toi ! - C’est là la difficulté… grimaçai-je - Tu t’en sortiras, tu en es capable. Si tu ne l’étais pas, la Confédération ne t’aurait jamais envoyée ici ! - Elle peut se tromper parfois, non ? - Jamais. » Je me tus jusqu’à l’arrivée à l’ambassade où j’enlevai mon costume de cérémonie pour remettre mon uniforme. J’avais toujours l’écharpe autour du cou. J’entrepris d’écrire un rapport de cette première entrevue pour la Confédération. Elle le recevrait d’ici deux ou trois heures, l’heure du dîner. De quoi mettre de bonne humeur ces messieurs les hauts responsables. Dick m’amena un message du Saphir. Il m’invitait à dîner au milieu de l’aristocratie Kouprïenne. J’acceptai sans consulter Kolhart, ce qui le rendit fou de rage lorsqu’il apprit la nouvelle. « Tu aurais dû me demander l’autorisation ! - Je n’en voyais pas l’utilité ! Le Saphir m’invite à dîner, je n’ai pas d’autre choix que de l’accepter. - Tu aurais dû me laisser aller à ta place ! - Le Saphir aurait été vexé. De toute façon, je suis celle qui connaît le mieux les coutumes de la planète ET… - Et quoi ? - J’AI été nommée pour cette mission, JE m’occupe de la diplomatie et VOUS vous occupez de la sécurité. Laissez-moi mon domaine. - Très bien Mlle Deluit, Passez une agréable soirée et tâchez de ne pas faire de gaffes. » Le soir, je repris donc la direction du palais, accompagné d’un soldat qui était sensé assuré ma protection. Je savais qu’il était aussi chargé de rapporter le moindre de mes mouvements. Le Saphir fut charmant, les aristocrates curieux et « mon » soldat peu discret. Je sentais son regard bleu fixé sur moi à chaque pas que je faisais, et cette sensation était fort désagréable. Je ne parvins jamais à l’oublier, même quand le repas commença et que je dus goûter chaque plat qui m’était présenté. Leur cuisine, bien qu’excellente, était fort épicée et leur eau avait un goût si étrange que j’en bus peu. J’eus la bouche en feu toute la soirée. Vers minuit, alors que les danses continuaient encore, un jeune homme s’approche de moi et me dit : « Vous avez l’air d’avoir chaud, voulez-vous que je vous montre les jardins ? - Cela m’intéresserait beaucoup », répondis-je en parfaite diplomate. Il prit mon bras et me guida vers un ensemble de jardins intérieurs décorés de plantes étranges et odorantes. Une légère brise soufflait et j’étais assaillie de senteurs de toutes parts. Je me rendis soudain compte de ma fatigue et m’assis sur un banc tout proche. Le jeune Kouprïen, debout en face de moi, commença alors à parler. « Vous ne vous rendez pas compte… - Pardon, fis-je, interloquée. - Cette Confédération que vous défendez, elle est le contraire de toutes vos opinions. - Qu’est-ce que vous voulez dire ? - Je veux dire que vous croyez en la paix et l’amitié, elle ne croit qu’en sa puissance. - Comment pouvez-vous dire cela ?! - Elle ne vous fait pas confiance, elle ne nous fait pas confiance. - Prouvez-le ! - Elle vous a fait suivre par un soldat. - Non, ce soldat n’est pas humain. - Pas celui-là, un autre. - Il n’y en a pas d’autre ! m’écriai-je en me levant. - Ayez confiance en moi. Nous l’avons semé lorsque nous sommes descendus dans les jardins. » Je regardai ses yeux et la pureté de leur bleu me convainquit qu’il ne mentait pas. Il me donna la bague qu’il portait au doigt. « J’ai confiance en vous. Que puis-je faire ? - Retournez à l’ambassade et mettez cette bague dans le tiroir de votre table de chevet. Demain, à votre lever, vous aurez des consignes dans ce même tiroir. Lisez-les, apprenez-les, puis brûlez-les. - Comment vous appelez-vous ? - Mon nom est At… » il s’interrompit, puis s’écroula. Du sang s’écoulait d’un trou dans sa poitrine. Derrière lui, Dick tenait encore à la main son arme fumante, il se dirigeait vers moi en gesticulant. « Tu es folle ! Tu aurais pu te faire tuer ! - Dick ! Il est mort ! - Et alors ? - Et alors ? Et alors !? Tu l’as tué, Dick, il n’était pas armé ! - Ah ? On s’en fiche ! C’était un danger potentiel pour la Confédération. - Un danger potentiel ? Je rêve ! C’était un homme, Dick ! - Non, c’était un Kouprïen. Va dire au-revoir à la société, là-bas, et rentrons à l’ambassade. » J’obéis et allais prendre congé auprès du Saphir qui remarqua mon sourire forcé. Il me demanda si j’allais bien, d’un air inquiet. Je lui répondis du ton le plus enjoué possible que j’étais fatiguée et désolée de ne pouvoir rester jusqu’à la fin de la fête. Le soldat Kouprïen monta dans la voiture avec moi et ne me lâche qu’à l’ambassade. Je me précipitai dans ma chambre et en fermai la porte à clé. Je m’écroulai sur mon lit, secouée de spasmes nerveux. Depuis plus d’un an, je travaillai avec la Confédération. J’avais appris à la glorifier, la défendre et cette idée me révulsait. Je venais de voir ce que la Confédération faisait. La mort, elle apportait la mort. Ma main se crispa sur mon oreiller et je sentis la bague que le Kouprïen m’avait donnée. Je me levai et ouvrit le tiroir de ma table de chevet. A l’intérieur, il y avait la lettre de Julia que je n’avais toujours pas ouverte. Je mis la bague dans le tiroir et ouvrit l’enveloppe. « Chère Auréa, « Je me doute que tu n’as pas ouvert cette lettre le jour de ton départ, et que tu l’as oubliée les jours d’après. Aujourd’hui, tu la lis parce que tu es tombée dessus par hasard. « Je ne sais pas par où commencer. La mort de mon oncle ou mon arrivée au sein de la Confédération. Elle l’a tué, mon oncle. Je ne savais pas à l’époque que c’était elle, aussi je m’enrôlai dans la Confédération pour venger sa mort. Il luttait contre elle. Contre ses crimes et sa dictature. Par hasard, je lus un message qui me permit de retrouver la trace des anciens amis de mon oncle. Il me dirent comment les aider et je rejoignis leurs rangs. J’ai une place de choix ici. Je suis chargée de l’accueil des nouveaux, alors, au bout d’un certain temps, je leur montre la vérité. Je voulais t’en parler avant que tu partes, mais tu refusais de me voir. « J’espère que tu liras cette lettre à temps et que tu seras à l’abri d’une tragédie qui ne manquera pas d’arriver. « Ne m’oublie pas, « Julia « PS : J’ai peur pour toi. » Brutalement, je jetai la lettre dans le broyeur. Je ne pouvais pas la conserver. Julia avait signé son arrête de mort en l’écrivant. Si Kolhart, ou même Dick, tombait dessus, elle serait condamnée pour trahison. Quelqu’un tambourina à la porte. Je fermai sèchement le tiroir et allai ouvrir. C’était Kolhart. Il entra et claqua la porte. « Un émissaire du Saphir est là. Ils ont retrouvé le corps. Je veux que tu descendes, que tu prennes l’air étonné et que tu leur demandes ce qui se passe. Quand ils t’auront répondu, tu prends la mine la plus catastrophée que tu puisses et ensuite, tu me laisses parler. Compris ? - Oui. - Descends tout de suite. » Lorsque je descendis, je vis le Saphir lui-même et deux soldats. Je n’eus même pas besoin de poser une quelconque question. Il m’annonça la nouvelle d’un air chagriné. Je chancelai en l’entendant, et seule la présence d’Aliuda derrière moi m’empêcha de tomber. Kolhart prit alors la parole : « Je suis désolé, je suis sûr que c’est encore un de ces traîtres qui nous suivent partout. Ils sèment la mort comme vous semez vos plantes. » (il y avait là une allusion à l’abondante végétation de la planète). Le Saphir répondit poliment qu’il était empli d’une grande tristesse lui aussi, mais je sentais qu’il savait que j’étais troublée pour une autre raison que la mort du jeune homme. C’était un homme perspicace, il avait rapidement fait le lien entre mon trouble quand je suis partie et la découverte du meurtre. Il était venu pour savoir si c’était moi qui l’avait tué et il voyait alors dans mes yeux mon dégoût et ma crainte. Il comprit que je n’étais pas responsable de sa mort. Il partit en me glissant à l’oreille un mot de réconfort. Je remontai dans ma chambre et m’écroulai sur mon lit. En me réveillant le lendemain, mon premier geste fut d’ouvrir le tiroir. Il contenait un papier et la bague. Le message me demandait de me présenter dès que je me lèverai au palais du Conseil avec la bague. Je m’habillai, passai l’écharpe autour de mon cou et sortis silencieusement. Le jour se levait à peine et personne n’était réveillé. Les deux soldats en faction devant la grille somnolaient et ne s’aperçurent pas de mon passage. Je me rendis à pieds au palais, autour de mon cou flottait l’écharpe et ce mouvement ravivait mon courage. Je frappai à la porte. Le Saphir lui-même m’ouvrit et me prit par la main. Il me mena à un groupe mi-humain, mi-Kouprïen. Il se tourna alors vers moi et me dit avec un sourire triste : « Avez-vous la bague ? - Oui, je la lui montrai. - L’homme qui est mort hier soir était mon fils. Il ne vous aurait jamais donné cette bague si vous n’étiez pas digne de confiance. Vous allez partir loin de cette planète, ici, c’est trop dangereux. Bonne chance. » Il me serra dans ses bras et je vis une larme couler du bleu de ses yeux. Il me poussa alors vers le groupe d’hommes qui m’emmena en silence dans un aéronef. Quelques secondes plus tard, nous décollions. Cette fois, vue de l’espace, la planète me fit pleurer. Son bleu était celui du regard du jeune homme assassiné, ou celui de la larme dans les yeux du Saphir. Un des hommes posa sa main sur mon épaule et me dit : « Chacun a un souvenir triste d’ici. Nous ne devons pas pleurer tout le temps. Souviens-toi des joies que tu as eues, et évacues le reste. Pense à ce que tu pourras faire pour nous aider. Pense à l’avenir. » Et il me laissa. Je ne voulais plus me battre. Je ne voulais plus être en face de la mort. Mais je voulais lutter contre la Confédération. C’est alors que je me suis souvenue de mon rêve d’enfant. Je voulais écrire. Témoigner. Peut-être me croira-t-on. Peut-être … Je me levai. Soudain, un homme se précipita dans la salle en hurlant. « Elle a été capturée ! Elle a été exécutée hier soir ! Nous venons de capter une communication ! - C’est vrai ? fit un homme qui entrait par la porte opposée. - Oui, elle est morte, répondis l’autre à voix basse. - Qui ? demandai-je. - Elle te connaissait et t’aimait beaucoup, dit l’un. - Ça n’est pas … je m’étranglais, je craignais le pire. - Elle nous parlait de toi à chacun de ses messages. - Julia… » Je m’écroulai en pleurant. Ils durent me porter dans mon lit où je m’endormis en délirant. Je me réveillai deux heures plus tard et les premières choses que je demandai furent un papier et un crayon. Depuis, j’écris le reste de ce qui m’est arrivé. J’ai changé d’endroit souvent et mon manuscrit porte la marque de ces déplacements effectués dans l’urgence. Demain, on portera ces feuilles dans une imprimerie clandestine et nous distribuerons le livre dans toute la planète, nous espérons qu’un jour, il sera lu dans la galaxie entière. Et qu’il éveillera les gens à la conscience de l’horreur qui les dirige. La Confédération prospère toujours autant. Mon départ a été annoncé comme un enlèvement. Je me suis guérie des anciennes blessures et le souvenir de Julia ne fait que raviver mon envie de continuer à lutter. Je vais bien. Autour de mon cou, je porte toujours l’écharpe. ours autant. Mon départ a été annoncé comme un enlèvement. Je me suis guérie des anciennes blessures et le souvenir de Julia ne fait que raviver mon envie de continuer à lutter. Je vais bien. Autour de mon cou, je porte toujours l’écharpe. ours autant. Mon départ a été annoncé comme un enlèvement. Je me suis guérie des anciennes blessures et le souvenir de Julia ne fait que raviver mon envie de continuer à lutter. Je vais bien. Autour de mon cou, je porte toujours l’écharpe.