[d][i]He who is bitten by a wolf and lives Possession soon follows, no use to resist Oh no, this can't be Cursed by the moonlight, a doomed changeling The madness a turmoil that swells up inside To truly find peace is to truly die Oh no, this can't be Cursed by the moonlight, a doomed changeling[/i] [b]Iced Earth – Wolf[/b] [/d] Porte ta croix, je porterai la mienne. Voilà ce que je lui ai dit ce matin-là. Porte ta croix, Laurent et laisse-moi tranquille. Il a posé sa tasse sur la table dans un raclement de faïence. Il a soigneusement plié sa serviette. Ses mains tremblaient, sa mâchoire se crispait en une grimace furieuse. Il s’est levé, a poussé sa chaise dans un grincement sinistre et a quitté la cuisine, sans m’adresser un regard. La porte d’entrée a claqué et j’ai consciencieusement beurré une seconde tartine, savourant la lumière douce qui filtrait par les carreaux bleus de la cuisine. Journée splendide. Le mois de mai commençait à peine et le beau temps était apparu, tout d’un coup, sans qu’on n’en soupçonne seulement la venue. Le soleil avait séché des semaines de pluie et un vent tiède chassé les derniers nuages. Un bruit de moteur, la voiture qui démarrait en trombe de l’autre côté de la rue. Laurent qui partait. Laurent. Ce prénom lui va mal. Laurent. La première syllabe vient couler sur la langue pour préparer l’aridité de la seconde. C’est encore bien trop doux pour appeler le monstre. Un nom convenable aurait mêlé aussi bien la noblesse d’Ahriman que le mystère de Fenris et l’extravagance de Pazuzu. Avant notre mariage, je lui prêtais les affres d’un démon ou d’un autre, je créais des mythes nouveaux où il jouait tour à tour tous les rôles. J’avais seize ans lors de notre première rencontre, il en avait vingt-deux, et je fus immédiatement conquise. Qui ne l’aurait été ? Nous assistions tous deux à la répétition d’un groupe de rock monté par un ami commun. Le son était trop fort, la mélodie absente, le chanteur enroué. Il n’en avait pas fallu plus pour qu’il me propose de faire quelques pas à l’extérieur du local. C’était un jeune homme mince, de taille moyenne, à la peau blanche, au sourire délicieux, et aux yeux noirs pourvus de cils longs de jeune fille. Pas de capillarité exacerbée. Pas de regard jaune et brûlant. Non plus que de mâchoires particulièrement impressionnantes, d’ailleurs. Il portait les cheveux très courts, un pull d’un vert sombre et un bracelet d’or blanc autour du poignet. Rien dans son apparence ne laissait présager un goût quelconque pour l’éviscération. D’une élégance rare, quoique fort mal rasé, il évoquait plus le vampire, les cercueils et une mise à mort délicate. Le genre qui vous saigne en récitant Nerval. Avec la promesse que la morsure serait source d’extase. Comment imaginer un tel prince devenir poils et griffes ? Il suffisait que la lune soit ronde, une bonne grosse lune, de celles qui font sembler la nuit au jour. Laurent commençait par s’énerver sans raison apparente. Il abandonnait ses planches de dessin et partait s’enfermer en claquant la porte bien fort. Son appartement était petit, la poussière s’amassait en pelotes sur le carrelage mal scellé et la vaisselle sale s’entassait dans l’évier. J’aimais venir après mes cours, traverser la cour grise, monter l’escalier branlant et appuyer de tout mon poids sur la poignée pour enfin réussir à la faire basculer. Il se débrouillait toujours pour être sous la douche lorsque j’arrivais. Il sortait les cheveux mouillés, la taille ceinte d’une unique serviette, et me priait de mettre le café à réchauffer pendant qu’il s’habillait. Il se contentait alors d’enfiler un jean un peu large par-dessus un caleçon noir. A cette époque, il vivait avec une jeune styliste, fort ravissante à en croire les photos. Laurent la disait sorcière et je me contentais de sourire quand il évoquait toutes les manifestations occultes dont il avait été le soi-disant témoin. Les affaires de la demoiselle étaient éparpillées dans les trois pièces minuscules, si bien qu’il devait en débarrasser le divan pour que nous puissions tous deux nous y asseoir. Son parfum me rendait folle. On parlait beaucoup à l’époque. De la vie en général, des châteaux d’Espagne, de ses dessins, de la pluie de novembre qui me contraignait à ôter mes pulls troués pour les déposer près du poêle antique. « La seule chose qui ne change pas, c’est que tout change » m’a-t-il dit un jour d’une voix si grave que je n’ai pu m’empêcher de me moquer de lui. « Tu m’abandonnes… » me disait-il encore lorsqu’il demeurait trop longtemps sans nouvelle. Dans ces moments-là, il m’était impossible de résister à ses grands yeux de chiot malheureux. Nos soirées en commun se faisaient dans un pub irlandais du centre de la ville. Le plancher craquait, les barmans souriaient à travers des nuages de fumée tandis que la musique et l’alcool ressuscitaient les leprechauns. Laurent m’abandonnait souvent à mon verre d’hydromel pour séduire de jeunes niaises qui tombaient dans la gueule du loup avec une facilité déconcertante. J’éprouvais alors pour lui une haine aveugle. Et quand la nuit avançait, il disparaissait à patte de velours pour me revenir plusieurs jours plus tard, et de fort mauvaise humeur encore, se plaignant d’une rage de dents ou d’un mal de tête obstiné. Il y eut des séparations atroces et des retrouvailles également splendides. Les années passaient. La styliste fut éconduite, l’appartement vendu. J’emménageai avec Laurent. Une nuit, les volets claquant m’arrachèrent aux délices du rêve. La lune s’égouttait par la fenêtre cassée, caressant une masse sombre de ses rayons fluides. Le sol était jonché de verre brisé, miroitant comme des flocons de neige. C’était Laurent aux pieds du lit, les joues noires de barbe, le regard perdu de qui est resté animal trop longtemps. Le sang sec sur sa peau pâle n’était pas le sien. Je m’agenouillai près de lui et tentai calmement de le ramener à la conscience. Je l’allongeai sur le lit et suivis, comme dans un rêve, les traces sombres qui dessinaient des symboles ésotériques sur la moquette. Dans le salon, couché dans une position grotesque, m’attendait le corps sauvagement mutilé d’une jeune fille. Il était certain qu’elle avait dû être jolie. Par une étrange alchimie, la mort avait décoloré ses joues roses, voilés ses iris bleus et figé les traits de son visage fin en masque grimaçant de tragédie grecque. Son ventre avait vomi des viscères noires, qu’on devinait visqueuses et lourdes, et qui dégageaient déjà une odeur âcre d’abattoir. Laurent, titubant, est sorti de la chambre. Il redevenait lui-même, plus mince, plus pâle, et la folie s’atténuait dans ses yeux jusqu’à n’être plus qu’une paillette lumineuse dans sa pupille. Il semblait vidé, murmurait qu’elle n’avait pas vingt ans, que ç'avait été trop fort et il répétait ces quelques mots, tremblant de tous ses membres dans ses habits déchirés. C’est moi qui enroulai le corps dans le tapis de la salle à manger cette nuit-là. C’est moi encore qui pris les clefs de la voiture, après qu’il m’eût aidé à transporter le cadavre jusqu’au coffre. Les étoiles tombèrent et le ciel s’éclaircit pendant que je conduisais. Convenablement lestée, la fille fut aspirée dans les eaux boueuses du fleuve. Notre mariage eut lieu à l’église, plus pour la beauté de la cérémonie que pour nos croyances respectives, d’ailleurs. La mère de Laurent pleurait à chaudes larmes et je l’embrassai sur chaque joue comme si elle avait été ma propre mère. Sur les photos, je rayonne. Je brille, transfigurée, au bras d’un mari en costume blanc. Une cousine à moi, découvrant les clichés, s’est sentie mal devant le sourire de Laurent. Un petit sourire en coin, dépourvu de franchise, semblait-il. Un sourire fier et bestial. Le sourire ordinaire de Laurent. Et l’enfant vint très vite, presque par accident. Cela fait quatre ans, déjà. Mon tout petit bonhomme. La source de toutes nos querelles. _ Tu crois que je ne saurais pas me contrôler, c’est ça ? Que je lui ferai du mal ? _ Ce n’est pas une question de volonté, Laurent. Souviens-toi du conte. L’ogre y mange bien ses filles… _ Nous ne sommes pas dans un conte. _ Je sais ce que j’ai à faire. Porte ta croix, je porterai la mienne. Ses yeux noirs brûlaient, ses dents se resserraient alors que le venin de mes paroles se distillait peu à peu dans son esprit. C’est alors qu’il est parti. Je n’ai pas fini ma tartine. J’ai traversé le couloir, sans bruit aucun, et j’ai poussé la porte de la chambre d’enfant pour regarder le petit bonhomme endormi dans son pyjama bleu. C’est tellement beau un enfant qui dort. On veut le prendre dans ses bras et on n’ose pas parce que ce serait rompre le charme. Sa petite poitrine battait au rythme lent de son cœur. Un enfant aussi blond que le père était brun. Je ne me suis pas pressée pour monter jusqu’au grenier, triste et résolue. J’ai fouillé dans les malles et les cartons, sans m’occuper des chapeaux de carnaval, du long manteau de cuir que Laurent ne mettait plus, des albums de photos et de tous ces souvenirs un peu élimés, des feuilles jaunies barbouillées d’encre de chine aux posters roulés, de mes livres vieillis à ses disques poussiéreux – tout ce qui avait été nous des années plus tôt. Alors, sous des vêtements rendus mous et incolores, soulevant des odeurs de choses mortes, j’ai trouvé le petit coffre bleu. J’ai tourné la clef de bronze dans la serrure rouillée et il y a eu ce petit déclic, ce merveilleux petit déclic des merveilles qui se découvrent. Dans la lumière grise du grenier, le revolver brillait. J’ai caressé les deux balles en argent du bout des doigts, les deux yeux miroitants de la Faucheuse sur un coussin de velours. J’ai pensé à Laurent, j’ai pensé que ce serait lui rendre service. J’avais mal du mal qui lui rongeait l’esprit, qui lui oppressait la poitrine et qui faisait son corps devenir celui d’un monstre. Il m‘est même venu à l’esprit des consolations tout à fait dérisoires. Plus de sang à nettoyer, plus de salon dévasté par fureur. Plus de petit bonhomme à apaiser lorsqu’il est réveillé en pleine nuit par les grognements d’une bête féroce. Assise dans un fauteuil du salon, je l’ai attendu longtemps, Laurent, regardant les oiseaux noirs qui traversaient le ciel clair, considérant sans passion le jardin empêtré d’herbes folles. Vers dix heures, une porte a grincé. Mon tout petit bonhomme, tout juste échappé des ailes de Morphée, avait quitté sa chambre sur la pointe des pieds, ses yeux d’un brun laiteux étourdis par le sommeil. J’aime ses yeux, si calmes, qui portent sur le monde un regard curieux qu’on croirait frappé de sagesse. Quand il sourit, son visage blanc se creuse de fossettes charmantes. Il m’a demandée son petit déjeuner d’une voix un peu ensommeillée. Il était devant la télé quand son père est revenu. La voiture est revenue se garer, de l’autre côté de la rue. Laurent, le pas traînant, un pas lourd de condamné, a traversé la jungle du jardin et a poussé la porte. Je l’attendais dans le vestibule. Il s’est tourné pour poser sa veste lourde. J’ai tendu le bras. Désolée mon amour. Eteindre tes yeux noirs, rendre l’apaisement à tes traits tirés… et l’instant qui s’étale. Et toi qui te retournes, doucement, trop doucement, comme si tu savais. Bulle d’éternité. Ne pas imaginer le coup de feu, l’éclat de sang, le corps qui s’affaisse. J’avais la gorge serrée. Et toutes les images de ta vie qui défilaient. Comme si c’était moi qui mourrais. Le bruit de la télé, les rires enregistrés. La proximité du petit bonhomme. J’ai lâché mon arme. Les aiguilles de l’horloge ont repris leur course. Sous la poussée d’un coup de pied léger, l’arme a glissé sous la commode cirée. Laurent a eu un regard interrogateur. J’étais en larmes. Il n’a pas compris. Il ne comprend jamais rien. Et je me suis jetée dans ses bras. suis jetée dans ses bras. suis jetée dans ses bras.