[d]"...redevenir une vierge antilope" LAFORGUE[/d] [j] Qu’est-ce que je suis ? Abomination ? Malédiction ? Je me ronge les ongles, assise sur un petit bout de trottoir. Le temps passe, et comme la réponse ne vient pas, je finis par délaisser la question. Après tout, quelle importance ? Je suis, et c’est déjà beaucoup. [espace] Cela fait déjà quelques temps que je me sens sale. Sale de soleil, sale de bruits. Même mes pensées sont sales, tachées, encrassées. Encroûté par la fatigue, mon cerveau fonctionne au ralenti. Le monde se traîne, cortège de silence, cortège de chaos, confusion née de l’alternance. La lenteur me donne envie de hurler, et je n’ose pas. Ce serait peut-être encore pire. Repliée sur moi-même en petit tas d’immondices, les bras enroulés autour de mes genoux, j’essaie de garder mon être expansif pour moi seule. [espace] Le noir me sied tout à fait : il dissimule mon corps pâle et maigre tout en m’aidant à saisir le soleil poisseux dont je me nourris. J’en grignote un rayon, les yeux fermés, pour que personne ne parvienne à voir les images qui les traversent. Lames de rasoirs, visions d’argent et crucifix, agonie interminable. Il fut un temps où j’aimais qu’on me raconte des histoires. Mendiante de rêves, voilà une occupation magnifique. Amours maudites, corbeaux et pendus, une fille qui se vide de son sang sur un autel, des robes blanches, des passants indifférents, et la surprise finale, quand le prince se marie avec le dragon… Où est-ce que j’ai lu tout cela ? J’essaie de ramener quelques vapeurs de passé dans le présent et toute à mes souvenirs, je ne vois pas l’inconnue s’approcher. _ Il va faire nuit. Tu es restée là toute la journée, non ? [espace] Sa voix me fait frémir. Doucement, fond la rouille des engrenages de mon cerveau. Je lève lentement les yeux, à peine, de peur que mon impureté soit contagieuse et puisse se répandre par le regard. Je tente d’entrouvrir mes lèvres sèches, grises, craquelées. Je remue mes doigts, mes articulations pour réussir à me lever, un peu plus tard, quand il n’y aura vraiment plus de soleil. Je dérange sans plaisir les araignées de la léthargie et déchire leurs toiles grimpantes, filandreuses, poussiéreuses… _ Je suis restée là… toute la journée… et la journée d’avant, aussi. _ Je peux m’asseoir ? Sa main désigne mon petit morceau de trottoir. _ Tu n’as pas peur ? Mon interrogation est accueillie par une grimace. _ Peur de quoi ? _ De moi. Je suis peut-être dangereuse. Elle me considère un moment du coin de l’œil avant de s’asseoir. Tant pis, elle a été prévenue. Si elle tombe malade et qu’elle périt avant la fin de l’histoire, ce sera à cause de son imprudence. _ Je m’appelle Charlotte, dit-elle. _ Antilope. _ Pardon ? _ Mon nom, c’est Antilope. Je serre plus fort mes genoux contre ma poitrine. Ce corps est insupportable. _ Je t’ai déjà vue, je crois… Tu passes ici souvent… Ma voix se meurt, comme toujours lorsqu’il s’agit de parler. Mes cordes vocales ne m’obéissent jamais. Mes dents traîtresses se serrent lorsqu’il s’agit d’articuler. Combien donnerai-je pour parler clairement ? Pleine de compassion, Charlotte a un petit sourire charmant que je hais déjà [/j][c]*[espace][espace][espace]* *[/c][j] [espace]Elle m’a tendu la main et j’ai demandé du savon d’une toute petite voix de fée-canari. Depuis, je tente de faire disparaître la saleté. L’eau chaude ne suffit pas. Sous ma peau brûlée, battent toujours des choses informes et des tuyaux caoutchouteux alimentés par un liquide d’un rouge brouillé. Chair palpitante, molle, spongieuse, humide, noirâtre. Sans compter toutes les chimères qui rugissent sous mon crâne. J’essaie le froid, vivifiant. Je tremble, je frémis et c’est merveilleusement réconfortant. Est-ce que je vais me changer en statue de glace ? [espace] La salle de bain de Charlotte est charmante ; je vais sans doute finir mon existence dans ce petit coin de carrelage blanc. Sous le flot jaillissant et bénéfique d’eau savonneuse, je me sens presque bien. La douche sera un rituel. Je cristalliserai la pourriture. Je deviendrai quelqu’un d’autre. [espace] Une serviette bleue autour de mon corps nu, je traverse le corridor. Charlotte vit seule dans ce petit appartement au centre de la ville. Comme moi, elle se passionne pour les belles histoires. Nous avons parlé longtemps. Elle nourrit son âme de chaos et de génie dément. Elle dit que le malsain la purge, que la cruauté la libère. J’ai été plutôt impressionnée en quittant mes fontaines d’alcool rose et mes lutins vicieux pour rejoindre son monde sanglant. [espace] Charlotte est belle. C’est le premier mot qui me vient à l’esprit quand je la vois, et pourtant, je ne crois pas qu’il ait été créé pour définir une personne comme elle. Mais comment faire ? Il n’y a pas assez de mots dans notre langue pour saisir toutes les nuances. Elle est grande, mince, et gracieusement désinvolte. Sa peau est lunaire, arrachée à Séléné pour couvrir son visage creux, taillé au couteau par un sculpteur amoureux. Charlotte, c’est la lumière. J’aime ses cheveux bruns, longs, brouillés, qui ne gagneraient rien à être peignés. Ses yeux sont d’une couleur indéterminable qui rappelle le vert et le gris. Leur pureté est effrayante. Combien de Narcisse ont pu se noyer dans les yeux de Charlotte ? [espace] Je suppose que ma fascination doit venir d’une loi physique. Les contraires qui s’attirent. Quelque chose dans ce goût-là. [/j][c]*[espace][espace][espace]* *[/c][j] [espace] Aujourd’hui, nous sortons. Charlotte montre beaucoup de patience devant ma méfiance naturelle pour le monde extérieur. Je rencontre ses amis et je tente de m’imprégner de leurs rires et de leurs silences. Je les détaille. Cheveux roses, robes vaseuses, treillis, gestes vifs, dentelles et acier. De jolis souvenirs me reviennent en mémoire et j’y prendrai plaisir si les hystériques faisaient abstraction de ma présence. Mon identité, mes origines, mon avenir, mes désirs, mes passions font l’objet d’un déchaînement amical de questions que j’élude par des borborygmes vagues et des regards benêts d’incompréhension. Mon univers d’obscénité ne regarde que moi. [espace] L’après-midi meurt dans un café coloré. On boit des sirops étranges, on écoute la cacophonie grotesque des perroquets. Et soudain, une éclipse. Yvan apparaît. Yvan, c’est le fiancé de Charlotte. Un garçon blond et pâle, un garçon aux yeux d’or, un garçon charmant, oh comme il est charmant. Au premier coup d’œil, je sais que c’est un lycaon. Quelque chose dans son maintien peut-être, et cette boule qui vous prend aux tripes, aussi, cette petite voix hystérique dans votre crâne qui vous hurle de fuir parce qu’un coup de griffe est si vite donné… Je n’arrête pas de le dévisager, timide et fascinée par toute sa bestialité. Plus tard, je dis à Charlotte qu’elle a une chance révoltante de connaître un tel personnage et de partager ses secrets. Mon enthousiasme devient croissant, ma voix tremble d’excitation. Je plante mes ongles rongés dans mes paumes pour tenter de conserver quelque peu de maîtrise. _ Te raconte-t-il comment il les prend à la gorge ? Comment il dévore leurs entrailles palpitantes, comment il purifie dans le sang sa monstruosité, et le cœur, qui bat encore dans sa main bien après qu’il l’ait arraché… ? [espace] Charlotte a un regard surpris et je sens une vague de méfiance dans sa voix lorsqu’elle s’exprime, après un silence consacré à la réflexion. _ De qui tu parles ? _ D’Yvan. C’est un loup-garou, n’est-ce pas ? [espace] Son sourcil brun se soulève et je n’ai pas besoin de mots pour saisir que ça signale l’incompréhension la plus totale. Parfois, je hais Charlotte. Elle donne l’impression de tout comprendre alors qu’il n’en est rien. [/j][c]*[espace][espace][espace]* *[/c][j] [espace] Quand j’étais assise contre mon mur, lorsque je scrutais le soleil et les gens, que j’étudiais la lumière, la musique des villes, le silence, les couleurs et les ombres, lorsque j’appréciais le mutisme, la solitude, l’attente et mon éternité, des phrases me traversaient la tête. Souvent, j’enchaînais les mots les plus beaux que je connaissais. Algue, flétrissure, bruissement, chair, éphémère, ciel, cils, écarlate, chocolat, soleil. Je suis assise sur le rebord de la fenêtre et je regarde des étoiles diurnes. Charlotte est étendue sur un fauteuil, royalement submergée par un océan de coussins. Elle lit des mots sombres d’amours torturées d’une voix calme et paisible. Je goûte, j’apprécie. Soudain, elle lève la tête de son livre, un éclair fendant le vert de son iris. _ J’ai vu une amie aujourd’hui, dit-elle. Elle m’a demandée si je connaissais une bonne raison de rester en vie. [espace] J’ai souri, la réponse m’est venue sans doute d’un autre âge, un âge où les antilopes n’avaient pas été chassées des jardins divins et où rien, jamais, ne pouvait venir polluer leurs âmes. _ Les choupettes à la lavande. Voilà une bonne raison de rester en vie. [espace] Charlotte décompose ma théorie, je le lis dans son œil, elle analyse mon postulat, soupesant, savourant chaque mot, et finalement, son visage blanc s’éclaire davantage. _ Ce n’est pas à cela que je pensais, dit-elle, mais oui, c’est une raison excellente. [espace] Il y a un silence et la musique revient dans un coin de ma cervelle fatiguée. [/j][c]*[espace][espace][espace]* *[/c][j] [espace] J’ai fait un rêve. C’était un rêve dur, pénible. Toute réalité me semble maintenant distordue. Jamais un songe n’a été si solide. [espace] Il y avait une main qui fouillait mon corps pour y trouver une âme que j’avais vendue, longtemps auparavant, contre l’éternité. Il y avait des sentiments remplacés par un couteau et des perles de sang qui ornaient la lame. Rouge fuyant… L’échappée de nuages, comme des moutons bleu ciel dans un pré d’encre marine… Le vent soulevait mes cheveux mouillés, mes membres s’engourdissaient de plaies ésotériques. Soufflaient les orgues de la volonté divine tandis que je faisais vomir mes poignets. Sang séché de ma dévotion en lignes noires sur ma chair pâlissante. Sortilèges, abandon pour l’immortalité. La souffrance n’est rien contre la peur de la mort. [espace] Je me suis réveillée et je me suis mise à pleurer. Il y avait trop de visages, trop d’images, claires, précises, et tout cela m’a rappelé une autre époque, une époque pré-Charlotte. A chaque larme, un souvenir revenait. Chaque larme nettoyait mes joues ternes et j’imaginais ma peau grise recouverte de sillons brillants. Je suis restée là un long moment, recroquevillée sur le lit et je regardais le visage blanc de la lune par la fenêtre. Il me rappelait celui de Charlotte. Je murmurais, je la suppliais. Je ne veux pas me souvenir. _ Que se passe-t-il ? [espace]Charlotte s’est assise auprès de moi. Je n’ai rien voulu lui dire. Je ne voulais pas lui raconter mon rêve, j’aurais eu l’impression de mettre mon âme à nu et je ne pouvais pas faire fi de ma pudeur. Alors, elle a pris un nouveau livre et elle s’est mise à me raconter l’histoire de ce jeune homme torturé qui discute avec un fossoyeur, quelque part dans les montagnes norvégiennes. D’une certaine façon, je crois qu’il me ressemble. Les autres l’appellent le Vampire, il torture, il tue, il viole… puis, il combat vaillamment un dieu narcissique… parfois, il se lamente… et il rencontre une femelle requin et ils deviennent amants. Les mots coulent comme une sombre litanie et le cynisme qu’ils contiennent m’émerveille, m’émerveille, m’émerveille… De voir que je n’étais pas seule, que ma malédiction n’était pas la plus terrible, ça m’a apaisée peu à peu. Doucement, le calme est revenu et avec lui, ma haine pour Charlotte. [/j][c]*[espace][espace][espace]* *[/c][j] [espace]Avoir un passé réel, ça m’aurait plu. J’aurais pu grandir dans un petit village de province, voilà plusieurs décennies, et j’aurais été une petite fille gardienne de troupeaux. Assise dans l’herbe humide, j’aurais regardé le soleil qui se lève dans un éclat blanc et rose et qui déverse son miel sur les châteaux en ruine. Un brin d’herbe à la lèvre, les pieds nus, la robe courte… Je n’aurais pas su lire, ni écrire, à peine parler. La notion de barbarie me serait restée étrangère et jamais mon esprit innocent n’aurait pu concevoir des images sombres et romanesques. Je me demande souvent comment fait Charlotte pour différencier la réalité de ce qui se passe dans sa tête… J’aimerais être comme elle, avec des souvenirs consistants, un album de photographies vieillottes, des cartes postales d’amis disparus depuis longtemps et tout un tas de babioles insignifiantes associées à une époque révolue de ma vie. [espace]J’aurais placardé les murs d’affiches de couleurs bariolées, j’aurais arrêté de voler la vie des passants pressés et furtifs qui se hâtent au coin des rues. Les loups-garous seraient restés des mythes, des histoires un peu sombres pour lorsque la nuit vient et qu’il faut un peu d’adrénaline. Yvan ne m’aurait pas fait peur et c’est avec la délectation la plus extrême que je me serais laissée glisser dans le jaune poisseux de ses yeux de prédateur. Engluée. Prisonnière comme la mouche sur le fil de l'arachnide – mais je n’en aurais rien su. Au lieu de ça, le lycaon me sourit avec toute l’hypocrisie malsaine du loup déguisé en biche et je sens bien que je ne suis plus qu’un morceau de viande faisandé. [espace] J’arrêterais les promenades dans la boue, je ne fantasmerais plus sur les lutins difformes. Ne plus aimer l’ignoble. Oublier les morales cachées des contes. M’exprimer sans bafouiller. Ne plus craindre les fantômes de tous ces suicidés, maltraités, condamnés, déments qui s’immiscent dans les recoins de ma cervelle… et la musique ne serait plus cette sombre litanie, rituel d’un autre âge, portes ouvertes vers des mondes chaotiques… On ne m’appellerait plus Antilope, mais Lila, Agathe, Léopoldine ou Charlotte. [/j][c]*[espace][espace][espace]* *[/c][j] [espace]Je reviens du cimetière. J’en avais besoin : c’est le seul endroit boisé de la ville. C’est un peu loin d’ici lorsqu’on n’a que ses pattes grêles pour tout transport mais la promenade est délicieuse. Sur la pointe des pieds, pour ne pas réveiller les morts… Dans le jour finissant, j’aime arpenter les chemins de terre. Les tombes ne sont pas très vieilles, un siècle, plus ou moins. Tout ce silence, tout ce calme, ça m’apaise et je salue doucement les endormis du bout des lèvres. Quand il pleut, c’est plus amusant. Les gouttes de pluie froissent les feuillages et on dirait que la vie est partout. Je n’y viens pas pour les morts, ni pour les fleurs artificielles aux couleurs criardes. Je déteste ces épitaphes dégradantes sur les tombeaux de marbre gris, les couronnes fanées et les médaillons ternis. J’y viens parce que je ne connais pas de lieu plus calme et là, j’échappe un peu à la violence de l’autre monde. C’est une terre d’accueil où plus personne ne vient, un pays neutre où je m’abrite en clandestine le temps de me dégourdir les pattes et où rien ni personne jamais ne m’ennuie. Je suis la seule à laisser de fines traces dans la terre meuble… et j’imagine dans un frisson la viande qui se décompose sous les lourdes pierres érodées. [espace] Je me sens plus calme à présent, et depuis le balcon de Charlotte, les joues encore roses de cette fraîche promenade, j’apprécie la beauté de la lune. Un bijou dans l’écrin velouté de la nuit. Emerveillement. La musique du soir m’est une berceuse. Des bruissements d’insectes, les doux froufrous du vent, le tintinnabulement des étoiles, frêles, disparates, que je sais être la seule à entendre… Les animaux nocturnes. Un loup, au loin, frère d’Yvan, un hibou aux yeux jaunes tels une double-lune, quelques chauves-souris, battements d’ailes lointains. Claquements trop distincts de mandibules… Monstrueuse araignée. Un bestiaire effroyable. Devant moi, dans chaque ombre du jardin minuscule, dans chaque son sourd et méconnaissable, je distingue peu à peu licornes et satyres qui s’éveillent pour moi. Le sang est propulsé dans mes veines à un rythme endiablé. Je souhaite que ce moment soit infini. _ Tilope ! Va ouvrir, c’est Yvan. [espace] Je fais semblant de ne pas entendre. Charlotte réitère sa demande. Encore et plus fort. Mes mondes enchantés s’évanouissent et je finis par traîner les pieds vers la porte d’entrée. Je tire violemment la poignée pour faire face à un loup-garou parfumé qui ne laisse en rien transparaître la malédiction dont il est l’objet. Il me mouille la joue d’une bise claquante et j’oublie le spectacle féérique que sa venue a interrompu. Ravie, transportée, je le regarde déposer un bouquet de roses sur la table parmi les restes de plusieurs repas et se diriger vers la salle de bain de son pas altier de conquérant. Il ne connaît rien de la pudeur ou de la déférence. Olympien, éclatant, il lui semble que son sourire peut lui servir d’excuse en toute circonstance. Il n’a pas tort. J’ai beau connaître tout de sa nature, je ne fais que le désirer davantage. [espace] Ce soir, il sort avec Charlotte. Un tête-à-tête en amoureux. Il l’emmènera se sustenter dans une salle luxueuse aux murs de verre et ils échangeront à mi-voix des promesses d’éternité. Ma bonne humeur est retombée et je m’enfonce dans le fauteuil, prête à disparaître à tout jamais sous un éboulement de coussins. L’endroit me plaît. Peut-être réussirai-je à m'assoupir… Ce siècle ne me verra plus ouvrir les yeux. Je serais l’Endormie que rien ne peut éveiller, pas même le baiser sulfureux de quelque crapaud changé en prince. Seul Orphée et sa lyre pourront me tirer de mon sommeil. Mais ce ne sont que des conjonctures d’un avenir bien improbable. Se glissant dans mon antre sans aucune retenue, Yvan vient de soulever un coussin. _ Alors, Tilope, tu te caches ? [espace] Je lui montre les crocs mais le fauve n’a pas peur d’un pauvre herbivore et il me dévisage avec amusement alors que j’arrache le morceau de tissu d’entre ses griffes. Mon mouvement soudain brise l’équilibre fragile du monticule douillet et tout le monument se retrouve en ruines sous les yeux jaunes d’Yvan. Heureux de son forfait, le monstre décide qu’il faut le célébrer en musique. Il appuie sur un des boutons de la chaîne. Le vacarme ressuscite des exaltés aux doigts sanglants. J’en ai assez. Plus qu’assez. Bouillante de rage, je regagne l’antre de Charlotte, toute occupée à choisir une tenue seyante. [espace] Je m’assois sur le lit et je l’observe à ses essayages futiles. Je lui en veux de toutes ces hésitations, de ce temps gâché, de cette fausse modestie dont elle se pare. Elle brillera quoiqu’elle fasse. Elle me demande mon opinion et je marmonne des atrocités. A son regard interloqué, je réponds par une grimace et je décide de sortir en claquant la porte. C’est alors que je vois le poignard. Une arme ancienne, posée sur l’étagère, dans un étui décoré de couleurs vives. Des fragments d’un songe sanglant me sont revenus. Des morceaux de passé. Des souvenirs enfouis, loin, très loin derrière une couche de sang et de saletés. Un songe confus, distant, échappé d’une autre vie qui n’est pas si lointaine. [/j][c]*[espace][espace][espace]* *[/c][j] [espace]Il y a eu du sang, rouge, propre, uni, brillant, qui a giclé sur les posters, arrosé les cannibales et les musiciens fous, qui a transformé la moquette en champ de bataille et partout, écrit une histoire apocalyptique en symboles brillants. Il paraît que le sang est noir avant de s’oxyder. Ça m’aurait plu de voir des lettres sombres comme autant de formules magiques dispersées sur Charlotte et sur ses affaires. Quelle surprise dans ses yeux clairs… En Russie, on raconte que l’œil capture la dernière image distinguée avant la mort. C’est vrai que dans sa pupille morte, un instant, j’ai cru voir mon visage, transformé par une jubilation intense. [espace] Puis, doucement, tout s’est effacé, le sang, les entrailles que je m’étais amusée à dérouler et à étaler sur le lit, comme pour un inventaire, et peu à peu, il n’est plus rien resté du corps de Charlotte. Ou du corps d’Antilope, je ne sais pas trop. J’étais devant la glace, le couteau à la main… et il m’a semblé que je grandissais, que ma taille s’amincissait, que mon visage devenait plus anguleux, mes yeux étaient verts, ou gris, mes cheveux longs d’un noir brillant et mes lèvres étirées en un sourire tranquille. Mes mains étaient blanches, fines, à peine tremblantes. Pour la première fois depuis des jours, j’étais vraiment quelqu’un. Je me suis dit que j’avais dû rêver le sang et lorsque j’ai senti une présence bestiale, derrière moi, j’ai tout de suite compris ce qu’il fallait dire. _ Comment tu me trouves, Yvan ? [espace]Il a dévoilé ses crocs dans un sourire courtois. _ Tu es parfaite, Charlotte. [espace]J’ai souri au reflet d’Yvan qui me tenait par la taille. En tournant un peu la tête, en fermant les yeux à demi, on peut découvrir la supercherie. Je n’ai pas exactement son sourire assuré, ni même cette lueur énergique dans l’œil… et mon profil… Malgré son instinct, le lycaon ne s’est douté de rien. Il a quand même regardé autour de lui avant de me demander où était Antilope. La fenêtre était ouverte sur le jardin, la nuit était claire, avec une lune basse, ronde et brillante. _ Elle est sortie… Nous la verrons peut-être en rentrant. [espace] Je l’ai entraîné vers la porte d’entrée, son bras autour de mon cou. Qui suis-je ? Je suis un monstre. Un caméléon. Une chimère. J’appartiens au monde des rêves. Voleuse de corps. Voleuse d’âme. [/j][c]*[espace][espace][espace]* *[/c][j] [espace] Les jours passent, sans ennui, ni regret. Je mène la vie bien remplie de Charlotte avec une aisance folle. Parfois, quand il est question de la subite disparition d’Antilope, j’élude les questions avec une adresse admirable. Je suis belle et sage. Je joue avec Yvan, je me repais des mélodies les plus sombres, les gens m’adulent et je les méprise à raison. La vie est une série de détails. La vie est très belle. Les études, la photographie, le dessin. Je gaspille mon temps avec une bande de cinglés. Je collectionne les objets anciens. Je lis beaucoup. Tous les soirs, je retrouve mon loup-garou de fiancé. Je l’aime comme je n’ai jamais aimé personne. J’ai une famille, une mère patiente, un père maladroit, séparés tous les deux, un petit bout de frère, aussi blond que je suis brune, avec des cheveux longs et des pantalons trop larges. J’écoute une musique de sauvages. J’apprécie l’été qui vient. [espace] Téléphone qui sonne. Coup de fil d’Yvan. Il arrive, il vient. Je sais que Charlotte, l’autre Charlotte, aurait continué de lire, sagement, dans son fauteuil, en attendant la venue du loup-garou. Mais moi, j’aime à être parfaite. M’extirpant de mon livre, je retourne dans ma chambre et farfouille pour trouver peigne et parfum. Mon sourire se fige lorsque j’aperçois mon visage dans le miroir. Les yeux verts redeviennent plus opaques, bleus, brouillés… et je reconnais mes yeux d’avant. La transformation est inéluctable. Je ne panique pas tout de suite. La différence se voit à peine. Je redeviens Antilope. Je redeviens un mythe. Une illusion dépourvue de vie propre. Une erreur. Je me contemple. Je perds en consistance. Et aussitôt, consciente de ma perdition, j’attrape le couteau sur la commode. Il me faut quelqu’un d’autre. Tuer Yvan. Devenir Yvan. Prendre ses crimes. Vivre les nuits de pleine lune, les chasses dans les rues sombres de la ville, l’éviscération d’innocents égarés dont le sang à un arrière goût d’alcool. L’idée est tentante. Je veux Yvan. Yvan qui sonne déjà à la porte. [espace] J’ouvre avec un sourire. Ses yeux jaunes brillent dans l’ombre du couloir. Il s’efface encore pour me présenter un ami. Un de ces garçons maigres et gauches que je trouve sans intérêt. _ On ne peut pas rester longtemps. [espace] Je les laisse entrer non sans réticence. Le monstre m’embrasse du bout des lèvres, se montre froid et distant, demande à m’emprunter un album qui lui plaît bien, disparaît avec son compagnon, me laissant bouillante et hystérique. Un éclair, Yvan. L’instinct l’aura prévenu. Les heures passent. Je finis par sortir. Je ne rentre pas. A quoi bon ? C’est la maison de Charlotte et Charlotte n’est plus qu’un souvenir vague, inconsistant. Déjà j’oublie… Des prénoms qui ne s’accordent plus aux visages, des silhouettes qui se brouillent et qui fondent… Je marche à travers la ville, comme à travers un nuage, ombre glissée dans l’ombre. Une ombre qui s’amenuise. Le petit muret, le trottoir, la fontaine m’apparaissent comme des révélations. Je suis revenue à mon point de départ et j’entends les voitures, au loin, je vois les lumières qui tombent. Et alors, je me sens sale. Mes pensées se tordent et s’encrassent. Tout finit toujours par s’effacer et il ne reste plus que ça. L’essence gluante du crime. La malédiction qui revient avec brutalité, qui s’attaque à mon esprit et qui ronge. Je m’assois et j’attends. La tête sur mes genoux, je me raconte des histoires. Au ralenti. Je n’ai pas faim, je n’ai pas soif. Je me sens simplement un peu vide. Recroquevillée sur moi-même, je me balance doucement d’avant en arrière, jetant aux passants pressés des regards innocents. Les jours peuvent passer. Je reste là. A demi endormie. Sale et léthargique. J’attends. _ Salut… [espace] Un jeune homme à la crinière brune me contemple avec un petit sourire nerveux. Je vois mon reflet dans ses yeux d’émeraude. _ Bonjour, ai-je murmuré. [espace] Ma voix était enrouée… une voix qui ne ressemblait pas à une voix de sirène. _ Depuis plusieurs jours que je passe ici, je ne peux m’empêcher de te regarder. _ Ah ? [espace] Il s’assoit à côté de moi et je me recroqueville. Qui sait ? Peut-être que la saleté est contagieuse ? L’Antilope qui contamine un corps sain, ça s’est déjà vu. Il me donne son nom, me considère étrangement lorsque je lui confie le mien d’une voix tremblante. Le soir même, je dors dans la petite chambre d’amis aux murs roses. Demain, il me présentera ses amis. Dans quelques temps, je trouverai une identité nouvelle. [/j] aux murs roses. Demain, il me présentera ses amis. Dans quelques temps, je trouverai une identité nouvelle. [/j] aux murs roses. Demain, il me présentera ses amis. Dans quelques temps, je trouverai une identité nouvelle. [/j]