[j]Une douleur intense vrillant ses tempes tira l’homme de sa profonde torpeur. Ouvrant les yeux, il dut immédiatement les refermer sous la forte clarté solaire. Roulant instinctivement de côté en gémissant, il cligna plusieurs fois des paupières afin d’adapter sa vision. Se redressant lentement en observant son environnement, il constata qu’il se tenait sur une route. Cette dernière se trouvait manifestement en altitude car la vallée se cachait sous un moutonnement de nuages, donnant l’impression que le chemin flottait très loin du plancher des vaches. Effectuant un long regard circulaire, l’homme dut se rendre à l’évidence: il était seul! Vers le bas, la voie à peine carrossable s’enfonçait rapidement dans le brouillard. Vers le haut, elle disparaissait derrière une bosse du terrain. Tout en se massant les tempes pour essayer de faire disparaitre sa migraine lancinante, il sentit un liquide poisseux sous ses doigts. Les ramenant devant ses yeux, il reconnut sans mal du sang. Un accident! Cette réalité explosa dans sa tête douloureuse. Il avait eu un accident. Tournant son regard vers le sol, l’homme remarqua les traces de pneus quittant la route terreuse en direction du vide. S’avançant, il constata qu’une falaise brisait la continuité de la montagne à cet endroit. Quasiment verticale, la déclivité s’enfonçait dans les nuages bas, rendant caduque toute tentative d’apercevoir le véhicule accidenté. Sans doute un camion à en juger par la largeur des traces. Aucun souvenir! Seconde pensée bondissant dans l’esprit de l’homme. Etait-il conducteur ou passager? Peut-être un simple piéton finalement… Il n’en savait rien. Un gouffre noir siégeait à la place de ses souvenirs. Même son nom se trouvait inaccessible. Observant ses vêtements une certitude apparut: il était militaire. Sa tenue kaki et ses lourds rangers en témoignaient. Sur sa poitrine, il arborait une bande nominative indiquant B. Good. «Enfin du concret!» songea-t-il. Son nom, mais impossible de se souvenir de son prénom. Regardant machinalement sa montre, il y lut 01:21 avant de sursauter: le chiffre venait de passer à 01:20. Se frottant les yeux un instant, il reporta son attention sur le cadrant. Pas de doute, une nouvelle minute venait de disparaitre. Comme si le temps reculait au lieu d’avancer. Incroyable! Appuyant sur l’un des boutons de sa montre, il fit apparaitre 15:29, vraisemblablement l’heure normale. L’homme poussa un soupir de soulagement. Une poignée de secondes, il s’était cru tombé en pleine [i]Quatrième Dimension[/i] si chère aux romanciers de Science-fiction. Curieux néanmoins, il exerça nouvelle pression sur le bouton et l’autre série de chiffres revint diminuée encore d’une minute. Avant l’accident, il avait donc réglé sa montre pour y lire une sorte de compte à rebours. Dans quel but? Il ne s’en souvenait plus… En haussant des épaules avec fatalisme, Good effectua quelques pas en direction de la bute lui dissimulant le reste de la route montante. Son nouvel horizon amena un sourire sur ses lèvres minces: un village se tenait sur l’autre versant à une distance ridiculement courte. Sans attendre, l’homme s’y dirigea. Malgré la douleur irradiant toujours dans son crâne, Good atteignit rapidement le village. Incontestablement montagnard, ce dernier paraissait même hors du temps tant les façades s’avéraient rustiques. Tout en encorbellements et en pignons de bois sculptés, les maisons se dressaient autour d’un petit clocher dont le toit brillait sous le soleil d’altitude. Pressé de rencontrer quelqu’un capable de l’aider, Good couvrit les derniers mètres en petites foulées. Avisant une demeure assez large ornée d’une enseigne de fer forgé représentant un lit, il sourit. L’établissement en question s’appelait [i]Auberge du bout du monde[/i], un nom prédestiné pour ce bourg isolé. L’homme amnésique en poussa la porte joyeusement. La salle où il entra s’avéra entièrement décorée d’objets de bois et meublée de même. Plusieurs petites tables entourées de chaises occupaient la surface séparant l’entrée du comptoir. Good alla se poster devant en slalomant entre le mobilier. —Bonjour! lança-t-il pour attirer l’attention du propriétaire. Il y a quelqu’un? Je suis… un client! Ohé! Il n’y a personne ici? N’obtenant aucune réponse, il appela plus fort. Tout en écoutant intensément, il remarqua l’absence totale d’ampoule électrique. Le soleil entrant par les fenêtres laissait bien peu de zones d’ombre, pourtant, les murs paraissaient seulement équipés de logements contenant de simples lampes à huile. Sans doute le caractère isolé du village expliquait cette carence. —Ohé! Il y a quelqu’un? hurla-t-il, sans résultat notable. Finalement, tout en s’étonnant du lourd silence régnant dans l’auberge, il contourna le comptoir pour se servir un verre. L’alcool agressa sa gorge, l’aidant à la débarrasser de son arrière goût de sang et de poussière. —Je me suis servis! cria-t-il. Je laisse de l’argent sur le comptoir. Il n’y a donc personne ici? Refusant de comprendre, Good quitta l’établissement en quête d’un villageois. Dans sa joie de trouver une auberge, il avait traversé la rue sans un regard alentour. Pourtant, à présent qu’il prenait le temps, il trouvait le bourg étrangement silencieux. Pire encore, même les bruits de la nature paraissaient faire défaut au lieu. L’absence de passants et de véhicules dans les ruelles donnait un aspect de ville fantôme à ce village de montagne. La pénurie de poteaux électrique lui apparut également comme une évidence. Sans doute trop loin des mégapoles, le hameau demeurait à l’écart du progrès mondial. —Ohé! ne put s’empêcher de brailler l’homme amnésique. Il y a quelqu’un? Il y a forcément quelqu’un! Tenaillé par une crainte viscérale de la solitude, Good consulta sa montre. 00:49, le chiffre se rapprochait incontestablement du zéro. Il lui restait manifestement moins d’une heure avant un événement important. Mais lequel? —Si seulement je me souvenais! maugréa-t-il pour lui-même. Un bruit déchira brusquement le silence de mausolée l’entourant, faisant sursauter Good comme si la Mort incarnée venait de poser sa serre squelettique sur son épaule. Une cloche égrenait ses coups sourds se propageant autour d’elle à la manière de vagues concentriques. Tournant la tête, le regard de l’homme croisa le clocher de l’église et son horloge ancienne indiquant quatre heures. Une simple manipulation de sa montre confirma la concordance entre les deux instruments à mesurer le temps. En retournant au compte à rebours, Good frissonna en y lisant la diminution inexorable des chiffres. S’ébrouant pour penser à autre chose, son regard glissa sur un poste de police représentant l’angle d’une rue à quelques dizaines de mètres de lui. Tout village se devait d’avoir à disposition un moyen de communication. Et où le trouver ailleurs que chez les représentants de l’ordre? Au petit trop, Good gagna l’établissement tout en criant à tue-tête pour essayer d’attirer l’attention d’un éventuel habitant. À son grand dam, le poste de police s’avéra vide. Un court instant lui suffit pour en faire le tour en vain. Personne! ni dans les pièces ni dans la petite prison en annexe. Seul élément étrange, un cigare achevant de se consumer dans un cendrier posé sur le bureau principal. Imaginant le pire, Good étudia les lieux plus en détail, cherchant des traces de lutte sans en trouver aucune. Ce faisant, il constata l’absence de moyen de communication. Ni radio ni téléphone, rien ne permettant de contacter quelqu’un. Sentant ses nerfs proches du point de rupture, l’homme s’élança dans la rue. Dehors, le soleil déclinait lentement vers les montagnes escarpées formant l’horizon proche. Autour de lui, le silence pesant écrasait les lieux, les transformant en une parodie d’un enfer spécifique. —Il y a quelqu’un? hurla-t-il d’une voix vibrante. Je suis tout seul! Au secours! Malheureusement, seul un frémissement de vent vint lui ricaner aux oreilles. Le bourg demeurait impitoyablement silencieux. Good se mit brutalement à courir en criant des appels de plus en plus désespérés, cognant contre les portes des maisons à s’en blesser les mains. Dans sa détresse, il tomba plusieurs fois, se meurtrissant les genoux et les paumes. Lors de l’une de ces chutes, il remarqua un objet sombre au pied d’un escalier. S’en approchant, il reconnut un petit ours en peluche. Simple perte ou abandon suite à un départ précipité? Essoufflé et démoralisé, il regagna la place centrale du village sans y rencontrer âme qui vive. Machinalement, il avait conservé la peluche en main, la serrant involontairement pour se raccrocher à l’instant présent. Les lieux totalement déserts le rendaient nerveux. Il n’y comprenait rien. Il était militaire, certes. Cependant, une guerre ou des émeutes ayant justifié l’intervention de l’armée auraient défiguré la bourgade. Même une épidémie galopante laissait des traces. Aussi, en dehors d’autres causes plus rocambolesques les unes que les autres, il restait peu de possibilités. Un étrange pressentiment lui fit lever la tête. Le ciel clair lui apparut dans toute sa splendeur. L’altitude lui donnait une transparence exceptionnelle où de légers points lumineux commençaient à scintiller faiblement. Les lueurs des étoiles luttaient contre celle du soleil en train de disparaître derrière les pics escarpés entourant la bourgade. Bientôt, les astres de la nuit seraient assez forts pour transformer la voute céleste en tapis de velours cousu de diamants. Brusquement, les yeux de Good se fixèrent sur un objet incongru dans ce dôme magnifique coiffant les nuées. Tandis que son cœur s’emballait dans sa poitrine, la barrière de l’amnésie se brisa brutalement et l’homme comprit enfin ce qu’il faisait là. Sa mission consistait à évacuer les ultimes habitants avant qu’advienne la catastrophe. Une simple erreur de trajectoire du camion dans un virage avait transformé cette action altruiste en tragédie. Seul survivant, Good se retrouvait justement à l’endroit qu’il fallait quitter. Hélas, le temps lui manquait à présent. Il n’avait nul besoin de consulter sa montre pour savoir que le compte à rebours indiquait 00:00, sa vision lui suffisait. Il avait rendez-vous avec sa destinée mortelle…[/j]