Je suis née il y a longtemps, si longtemps que j’ai quelquefois du mal à m’en souvenir. Comment pourrais-je me rappeler de tout ? Comment ma mémoire pourrait-elle conserver tous les instants précis de mon existence centenaire ? Aussi, il ne faut pas s’étonner si certains de mes actes m’échappent, si je ne me souviens pas d’avoir dit ceci ou cela, si enfin je ne me souviens pas de vous. Ce que je garde, mon trésor unique et par conséquent si précieux et que je protège d’âges en âges, c’est mon identité. Je sais parfaitement ce que je suis et posséder une certitude, c’est déjà beaucoup. Couleurs, musique, éclats de lumière, paysages nocturnes, accumulation de poésie, voilà les valeurs autour desquelles ont été bâties mes nombreuses existences. Je rends des cultes à Hécate, dont je me veux la protectrice, gardienne de tout un panthéon ancestral. Proclamée hérétique, j’ai cependant lié connaissance avec cet homme maladif dont la mort sur la croix, un jour sans soleil, entraîna le déclin d’un royaume mystique. Des sirènes, j’ai hérité une voix curieuse qui m’aide à attirer les pécheurs au plus profond de l’océan de mon indiscrétion ; d’Orphée, j’aimerais bien posséder la lyre pour apitoyer Perséphone et ranimer les cadavres de mes fées évadées, puériles illusions. Je me veux sorcière. Mes malédictions sont simples et efficaces. Je peux dompter les lycaons bestiaux d’un simple battement de cils, et certaines couleurs de mon œil changeant peuvent les plonger dans un trouble délectable. Je crois aux fantômes et je crains ces esprits d’octobre, fatigués d’exister, qui font trembler les arbres nus. Je suis une enchanteresse ambitieuse, désireuse de dialoguer avec les nanches et de leur arracher leurs secrets. Semblable à Faust, mon désir de savoir et ma curiosité optimiste m’amènent parfois à invoquer des démons vénérables que je ne peux contrôler et qui sèment le désordre dans ma santé mentale. Saule chez les Gaulois, crocodile au Tibet, les astres assurent tous ma mélancolie indéniable et ma faim d’esthétisme qui me conduit à chercher la beauté jusque dans la destruction. Je ne connais personne qui partage mon goût pour la difformité, qui s’extasie comme moi sur le violet nuancé d’une scarification profonde et qui considère avec attendrissement les lutins grotesques et libidineux des cavernes obscures. Ensorceleuse, j’ai peur du noir ; un de mes pouvoirs est de ressusciter les fantômes contenus dans les livres. Lorsque je repose un roman, lorsque mes volets sont bien clos et les portes bien cadenassées, je sais que les personnages se dissimulent dans les recoins de ma chambre, peu envieux de retourner à leur monde plat d’encre et de papier. Je crains la solitude car elle est plus propice que les ténèbres au retour de mes frayeurs. J’aime m’entourer de chimères, de gens inattentifs à mon comportement puéril, dans une atmosphère saturée de bruits et de fumée. Je suis devenue insomniaque, par amour de la nuit et par crainte des délires de mon inconscient, et cela n’a fait que renforcer mes faiblesses. Ce manque de sommeil, paradoxalement, me plonge dans un rêve perpétuel et voilà pourquoi il m’arrive de douter du monde et des êtres étranges qui y rampent. Longtemps hypocondriaque, il subsiste de ce temps-là une envie de maladie, de folie, d’insanité dans lesquelles il m’arrive de me baigner. Parfois, je me sens trop manichéenne pour consentir la présence de bon et de mauvais au sein de ma seule personne. Alors, je m’invente des frères et je dialogue avec moi-même, partiellement schizophrène. Je bois et je ne suis jamais ivre, je mange et je ne suis jamais rassasiée. J’aime prêter une oreille attentive aux ombres mortelles qui m’entourent. Je me souviens de ce garçon échevelé, entre vingt-cinq et trente ans, et qui se pensait empoisonné. Paranoïaque, il m’a expliqué qu’un venin transformait son sang en poudre et qu’il ne s’abreuvait de sang humain que pour rester en vie. Son suicide en prison dans les années 80 m’a emplie d’effroi et je le sens, souvent, la nuit, qui rampe près de moi, monstrueux, revenu des Limbes. Fascinée par la Mort, amoureuse de la Démence, il m’a souvent été donné ce qualificatif de macabre, toujours prononcé avec cette pointe de dégoût par des têtes bien-pensantes. Je crois que c’est parce que j’apprécie le calme béni des cimetières et cette façon majestueuse dont se dressent les croix et ces étranges petites maisons des oiseaux. Je ne suis pas insensible et on m’a quelquefois entendue porter la justice en religion. Il me paraît absolument légitime d’être punie de mon adoration pour des dieux infernaux. Lorsque voyeuriste, je contemple un carnage dans les médias, voilà que naît une empathie poussée avec les martyrs. Le châtiment, c’est cette boule douloureuse dans mon ventre et qui semble grandir au fil des ans, fruit de ma mauvaise conscience, et qui me conduit à vomir mon mal-être dans les caniveaux. Une malédiction me poursuivrait-elle m’empêchant d’accomplir mon essence nuisible ? J’en ris la première et m’inquiète bien peu car je sais que mes idoles, qui dispensent signes et symboles sur mon chemin, veillent à l’accomplissement de mon destin. Alors, pour mieux comprendre les augures, j’aime à les consigner sur des pages blanches, mots disgraciés ou mélodiques…ques…ques…