I. Mets ta plus belle robe, et accompagne-moi, La nuit est belle encor, tes amis sont sortis, Je connais un château où l’on danse et l’on rit, La fête y peut durer bien plus de douze mois. Des convives muets aux dominos d’argent Réveillent le désir dans le clair de tes yeux, Amie, viens donc ici te mêler à nos jeux, Tu sembles intimidée, suis-je donc si troublant ? Mon murmure amoureux ne te rassure point, Mon sourire forcé rappelle les pantins, Et derrière le loup, mes yeux sont ceux d’un fauve, Tu t’échappes et tu cours vers la foule impavide, Crois-tu ma belle enfant que ces ombres te sauvent ? Ce ne sont pas des hommes et leurs masques sont vides. II. Je ne veux pas d’avenir, je ne veux que ta nuque, mon adoré, ta nuque au creux de mes doigts RAIDES et que tombe notre rideau. (Ah, le carnaval sans masque !) III. Les ombres de Paris sont roses comme un ventre, Comme une bouche aussi, de salive brillante, Le ciel porte en parure un collier d’améthyste Qui trouve son miroir dans les toits faits de schiste. Quand le soir vient sur Londres, on trouve la lumière Dans les flaques de pluie, flaques des lampadaires Qui éclatent partout comme des fleurs dorées Et coulent à l’infini en longs rubans moirés. On peut aller à Rome, à Budapest aussi, Il n’y a qu’à Venise où il fait vraiment nuit, Venise et ses secrets dans l’encre des canaux, Où les morts dansent et rient sous les porches des cloaques, Où les ombres en sortie mettent de lourds manteaux, Venise où le plaisir lui-même porte un masque. IV. J’ai froid dans ma bouteille au fin fond des canaux Les doigts contre le verre et le ventre en lambeaux J’ai froid dans ma bouteille au fin fond des canaux Arlequin délavé, visage de Pierrot Je meurs dans ma bouteille et vis dans mon tombeau Et je vois le soleil inédit à Venise Le soleil fatigué dans les cercles de l’eau Même l’astre du jour porte un masque à Venise Je suis le pantin nu de la désillusion Mon visage est brûlé par les feux d’autrefois Et mes bras sont cassés d’avoir été tendus Je suis le pantin rose au fond de la bouteille Malade et fatigué, moi j’exauce les vœux Des plus grands amoureux, des plus grands alcooliques V. Le temps se délie et t’emporte La fille en blanc sonne à ta porte Ma bientôt morte VI. Arrache mes poumons et sonne-leur la messe : Quand on n’a pas de cœur, ils servent à aimer. Catapulte le sang sur le blanc des caresses, Et découpe à la scie nos passions pâmées, Assèche les serments qu’on sait quand on est soûls, Car ils valent plus chers que bien d’autres promesses, Hardi ! Crève l’espoir qui nous guette en dessous Comme un animal froid et lent qui se redresse. Mords ! et le venin bat les rêves qu’on découd Comme un serpent qui meurt, accroché à ton cou, Pour allumer enfin la dernière mèche. Si tu es l’assassin, je serai le bourreau, Car dans le creux des reins, dansent les archerots Qui des os des amours ont façonné leurs flèches. VII. Danse sans moi demain je suis trop las sais-tu Des pourpres et des gris des fumées des éclats De rire ou de couleurs des sarabandes las Des rondes infinies je ne supporte plus La sueur et les cris le flux et le reflux Des hommes – cette nuit opéra d’outre-tombe Est la dernière nuit enfin le masque tombe Parle moi de tes jeux je ne t’écoute plus Danse ! et n’attends pas d’autres tours de folie Le vert des grands canaux sans cesse m’indispose Tout comme les pantins et les chansons j’oublie Les regards sous les loups l’ombre des velours roses La fureur des flacons le poison et la lie Si tu savais comme j’envie ceux qui reposent VII Bis. I’m getting deaf, darling, I’m getting so much high, And the mask is still falling. VIII. Je danserai sans toi parmi les foules mortes La ronde bien menée de nos vingt ans s’essouffle Et les alexandrins se brisent sous nos pas (Comme du verre) Ton absence s’étire comme un chat langoureux Ton absence m’étire comme un grand linge blanc (Reviens, je te veux Je te veux Je te veux sans rythme Et avec heurts) Je claquerai du pied dans le creux de ton cœur Je blanchirai le sang sous l’ardeur de la danse (J’aimerais bien mourir à l’intérieur de toi) Mes jupes saigneront d’avoir longtemps volé Mes jupes en lambeaux sous l’ardeur de la danse Et à la fin des temps je serai là encore A contempler nos amours mortes aux pieds blessés (Sans toi.) IX. Quand on a ramassé nos vieux corps distordus, Quand les pantins brûlés cessent leur sarabande, Quand les esprits follets regagnent leur tombeau, Nous enlevons les masques. Quand les bouteilles vides roulent sur le carreau, Quand les chats paniqués filent comme des flèches, Quand ta voix se mourant implore mes caresses, Nous enlevons les masques. J’étais un as de cœur dans la main du dieu ivre, J’étais la roue qui tourne Le hasard sans sommeil, Je suis le carnaval quand le matin se lève. La gorge et les yeux noirs des cendres de la nuit, Les narines blanchies de flocons ou d’étoiles, J’ai entrevu le ciel qui battait la mesure, Et l’ange artificiel retirant ses haillons. L’univers se retourne, Nous enlevons les masques, Toi, moi et le bourreau. Où est le nord, mon sang ? Nos bouteilles sont vides, Le bas devient le haut, Les rois sont des voleurs, Pierrot est un salaud. Les hommes se rassemblent sur la place du monde Je crains mes désirs fous, Et le vide béant des nuits qui se transforment En soleil. X. La fin du carnaval C’est un rire d’acier Qui arrache le drap aux corps des arlequins Un rire bref et haut Qui suspend les pantins (De nos amours mon cœur de nos amours) La fin du carnaval C’est l’onde lente et forte Qui roule leurs iris dans leurs orbites mortes Qui roule dans les rues Comme on roule un linceul (Et nos amours mon cœur et nos amours) Car je ne t’aime plus, et c’est la fin du monde Et l’on voit le carton sous l’argent bleu du loup Je suis la fin du carnaval La paix à nos amours XI. Je flotte et le vide en linceul inonde le tombeau Araignée tisse du velours pour marcher sur les toits du monde Araignée tisse du velours tel est le monde Je suis le monde (et le linceul) Je suis le jour et je vois la lumière je descends au tombeau (et vous tous à ma suite) La fin du Carnaval, ai-je dit autrefois La fin du Carnaval il n’y a rien que le vide et je suis son berceau il n’y a rien que le vide de part et d’autre du tombeau Ne croyez pas que ça m’importe Les dieux sont morts et Nietzsche aussi D’autres l’ont dit et assez dit Si ce refrain vous plaît, écoutons-le encore il n’y a rien, mon cœur, sous les loups des convives et il n’y a rien, mon cœur, dans le sang des convives Ne croyez pas que ça m’importe Moi je m’en fous il n’y a rien à penser il ne faut pas comprendre et souviens-toi, soleil, il ne faut jamais dire Les Silences La vie palpite entre les mailles du monde il faut sentir, c’est tout et voir les yeux fermés Ne croyez pas au vide Pièces de Carnaval Nos masques ont des couleurs des perles et du velours Le vide du dessous n’a que peu d’importance. XII. Je suis devenu vieux sans devenir plus sage, Le masque d’Arlequin plaqué sur le visage, Je fais semblant de rire et me pose en héros, De l’or sur mon habit et dans le cœur Pierrot. J’étincelle au soleil, tout de pourpre et de feu, Je connais mille tours, mille chants, mille jeux, Mais regardez plus près, sous le pli du manteau, Des larmes de Pierrot tachent mes oripeaux. Je suis las de Venise et de ses vieux hérauts, Le petit pantin nu sanglote dans mon âme, Je deviens chaque jour plus blanc et plus infâme Et je jette ma vie dans le bec des corbeaux, J’oublie tout des refrains, des chansons enfantines, Je tombe en désamour, adieu la Colombine. XIII. Le moindre de mes mouvements Conduit le monde à basculer Pantins nous ne faisons qu’aller De Carnaval en Carnaval