_ Je sais que tu ne me croies pas, mais c’est la seule et unique solution. Je tourne la tête vers lui et je tente de trouver ses yeux, dans l’ombre qui efface son visage. J’aimerai lui décocher un regard, un regard insoutenable, que je reste pour lui un souvenir amer. Je veux que mon visage le hante, par delà les années à venir et le ronge, et le dévore comme des flammes de haine. C’est sans doute impossible. Je n’ai jamais réussi à soutenir son regard, aussi loin que remontent mes souvenirs. Alors, je baisse la tête, et j’attends. J’attends qu’il allume une bougie et qu’il s’accroupisse à côté de moi, j’attends qu’il me raconte, qu’il me conte n’importe quoi, qu’il m’abreuve de mensonges. Cependant, le temps s’étiole et il ne dit rien. Le silence est lourd, le présent en semble distordu. Je me lève, lui tourne le dos et m’approche de la fenêtre. Dehors, la nuit a étendu sa vague insidieuse sur le monde. Au loin, brillent des flambeaux. La procession se rapproche. Nous pouvions entendre des chants funèbres lorsque nous étions encore dans les ruelles. J’ouvre la fenêtre et me penche. Je sais qu’il me regarde. Le monde danse, vibre autour de moi, comme les flammes dans sa pupille rouge. _ Et si je sautais, et si je sautais maintenant ? Tu crois que tu pourrais m’en empêcher, tu crois que ta magie te servirait ? Crois-tu que tu pourrais encore contrôler le temps, après ça ? Et peut-être, peut-être qu’après, c’est toi, qu’ils tueraient ! J’éclate de rire, sans trop savoir pourquoi. Il hausse les épaules et s’assoit à côté de ses grimoires, son visage rongé par l’obscurité ambiante. Puis, mes yeux retombent sur la ville brumeuse qui s’étend à perte de vue. Le ciel noir du pré-hiver, la lune, les maisons et le brouillard… J’aimerai croire à leurs mensonges, ce serait tellement plus facile. Lorsque je relève la tête, je le surprends en train de me dévisager, plein de mépris. Il doit se dire que je ne serai bientôt plus qu’un mauvais souvenir, que le Rejah arrivera bientôt mais que, bon sang, il aurait pu se dépêcher. Il est agacé de devoir me surveiller comme si j’étais une enfant. Le feu naît à ses doigts, la lumière gicle, glisse sur sa peau, l’ombre se disperse, fuit à grands pas et se recroqueville dans un recoin de la bibliothèque. La lueur l’enveloppe. Il a un œil noir, si noir que la pupille en semble grise, noir et impassible, vide. Il a un œil rouge également, rouge comme si sa créatrice avait enfermé des flammes dans un globe et qu’éternellement, elles devaient danser, danser indéfiniment, en hommage aux dieux, danser pour tenter d’éclairer son visage sombre. Je ferme la fenêtre, stupéfaite. J’ai réussi à le mettre en colère. Voilà des siècles que je n’avais réussi à lui arracher ni larme, ni sourire, ni cri. _ Si tu crois que c’est facile, hurle-t-il, si tu crois que cela m’amuse d’en arriver là ! Tu crois peut-être que je m’en moque, que je veux sauver ma peau, comme les autres ? Non, moi, je ne crois rien, si ce n’est que… Il tremble, un peu. Je ricane, je viens de démontrer qu’il n’était qu’un homme comme les autres. Il tremble ! Il tremble ! Si le Rejah était là, s’ils étaient là, ils verraient tous que ce n’est qu’un homme tremblant ! Je lui en fais la remarque. Cette piètre victoire est tout ce qu’il me reste. _ Et alors ? Tu penses que ça m’amuse de te voir ainsi offerte, pour une cause qui n’est même pas la tienne ? Tu penses qu’au matin, je me réjouirai de penser que tu n’es plus qu’un tas de cendres ? Il se tait un instant, je me tourne vers la fenêtre. Les litanies montent maintenant jusqu’à nous, lentes, basses. Les flambeaux tremblotent, les étoiles aussi. La ville entière se balance au rythme des flammèches, doucement, immuablement. _ Cependant, reprend-t-il enfin dans un murmure, ton sacrifice est nécessaire. _ Nécessaire ?! Est-il vraiment nécessaire de croire à ces vieilles histoires ? Il secoue la tête avec dédain, ferme son œil rouge, son visage paraît s’assombrir. Je me laisse tomber contre le mur. Je crois que je vais pleurer, je veux qu’il me serre dans ses bras, je veux me taper la tête contre le mur jusqu’à ce qu’elle explose, je veux disparaître. J’aimerais que le Rejah arrive, qu’il me livre à la foule et que tout soit terminé. Je suis fatiguée d’attendre, de les attendre, d’attendre qu’ils me menacent, m’insultent de leurs milliers de voix, qu’ils me détruisent, qu’ils me crèvent avec leurs milliers de regards et qu’ils me lapident, qu’il mettent le feu à ma robe par la seule force de leur colère. Je sanglote. Le silence a été définitivement brisé par ces hommes qui psalmodient, dehors. Lui, il est redevenu impassible, il feuillette un roman aux pages jaunies. Il a un œil rouge qui brille, la pupille rosé va et vient, s’accroche aux lettres vertes. Son œil noir, vide, reste inanimé. Il lit, et quand le Rejah ouvre la porte, il se redresse à peine. … La lumière s’étale en flaque sur des pavés usés. Il a réussi à me rattraper, à m’emprisonner entre ses doigts et il me rapproche de sa poitrine. Moi, je tente de m’enfuir, de me disperser, de couler comme si j’étais un fragment de mer, de tomber au goutte à goutte sur mes propres cendres. Après, je pourrai rejoindre le soleil qui monte, là-bas, au-dessus des maisons, par delà les murailles. Je me débats, je veux hurler, je ne veux plus sentir ses doigts ensanglantés caresser mon âme dénudée, je veux qu’il me laisse partir, je veux m’enfuir, là-bas. Il a pourtant décidé de m’avilir encore. _ Tout va pour le mieux, calme-toi… C’était nécessaire… Il parle très bas, comme s’il était terriblement fatigué, comme s’il puisait dans ses dernières forces pour me garder sous son étreinte. Mais je ne veux pas me calmer. Tout est fini, j’ai fait ce qui devait être fait... Je redouble mes assauts et je me sens glisser, entre ses doigts, comme des grains de sable. Il s’en aperçoit lui aussi et comme il essaie de me retenir, je suis effarée par sa maladresse. _ Une part de moi est morte dans les flammes, gémit-il. Arrête, cesse donc, cesse donc de répéter des clichés, de clore ton œil rouge et de parler comme si tu connaissais la fumée et la chaleur des flammes, le feu qui dévore tes lambeaux de vêtements, qui glisse sur ta peau où ils ont craché, le feu qui veut ronger ton corps sale, comme pour le purifier… Cela, c’est de l’histoire ancienne. Je ne veux plus en discuter. C’était hier. Aujourd’hui, je veux partir. _ Je pensais… Le devenir de ces terres, mon allégeance au suzerain… La vie de tous ces gens… Va, va me quérir d’autres mots, d’honneur et de gloire, des mots qui sonnent comme une mélodie… Parle-moi de destin, de dieux et de dilemmes, comme dans nos romans… De regrets, hélas, trop tardifs, de la peine écrasante et de bien des choses encore... Tu peux m’abreuver de mots, une dernière fois, si tel est ton désir. Mais ne comprends-tu pas ? Je t’avais prévenu, je ne veux plus rester. Nous n’écrirons plus. _ C’était nécessaire… Dis-moi que tu nous pardonnes, dis-moi que tu reviendras sous d’autres formes, dis-le-moi, je t’en prie ! Il hurle, à genoux sur le sol, la tête enfouie dans ses mains. Tous ces hommes sauvés, cela t’importe peu à présent, c’est une évidence. Il peut rester un monde, je n’y appartiens plus. Tes actes étaient d’un illogisme, d’une naïve générosité. A moins que tu n’aies cru que je resterai, près de toi, que je resterai là à te murmurer des mots ? Que toutes ces nuits de veille, tous ces soupirs, toutes ces âmes consignées dans des recueils, le mystère qui t’entourait, oui, que tout cela me retiendrait ? C’est trop tard. Les dieux m’offrent bien plus à présent. Je m’éloigne, je t’abandonne. J’ai fini par comprendre les chimères, les illusions. Comme si nos rôles avaient été inversés par la nuit, les rumeurs et les autres. Oui, j’ai vu tout ça hier. Nous avons tous deux compris. Maintenant, la nuit me rappelle. Pleure, hurle, menace. Un souffle ne parle pas, mon amour, je ne te dirai rien… Un souffle ne parle pas. Tu devrais le savoir. as. Tu devrais le savoir. as. Tu devrais le savoir.