Il est reparti ce matin vers la côte atlantique. Il a pris le bus pour Lisbonne. La chair de mes yeux a foutu le camp. Combien de départs déjà ? de froissements mécaniques sur le bitume, comme une craie qui dérape sur le tableau noir ? Et toujours ce sel, ce salaud qui me brûle les joues quand l’ombre chinoise derrière le carreau se fond dans le gris infernal de ce quai désert…Retour dans la chambre vidée de sa magie, de sa couleur. Un faible rayon caresse le plancher et sa crasse. Le café en intraveineuse n’a pas l’effet escompté ; je tombe dans les limbes épaisses d’un sommeil nerveux. Je ne pars pas. Je reste collée à mon rocher comme une saleté de coquillage; et j’entame une vaisselle à grandes eaux. Je lave le peu de désir qu’il me reste et souris en le voyant succomber dans un ultime rot d’évier. Puis, proprement posée sur un canapé vermeil, j’attends le coup de téléphone qui m’enverra au turbin et me paiera le loyer de cette prison de moquette. Les livres et les chaussures sont en grève dans des recoins obscurs ; m’interdisant tout voyage mobile ou immobile. Le rayon solaire, dernier compagnon d’infortune, se tire dans un battement d’aile de pigeon par derrière les toits. Ma rue à marée basse n’est plus qu’un cimetière d’automobiles et de crottes. Pas un souffle pour remuer cette plage de béton, pour l’envoyer aux quatre vents. Mais déjà... La couleur de la pierre se dilue dans les eaux fraîches, liqueurs translucides de la Méditerranée en hiver. Nous sommes assis sur le balcon du septième étage, contemplant l’horizon remué par le mistral. Marseille. Superposition des lignes et de la lumière, du souffle et du béton immuable. L’avenir a ce parfum d’impossible, de grave, de perte. Tout sent la mort, poisseuse comme du sucre de cane attendant d’être raffiné. Sur le port, au loin, par delà les bâtiments enlacés et la foule piétinante, des cageots débarquent en masse, s’entassent. Comme mes ancêtres en fuite, en mouvement, des ponts venteux des bateaux jusqu’aux plages de bitume. Sous un autre soleil. Pour s’installer dans les poulaillers de la République, se nicher et tâcher d’oublier. Se teindre les cheveux, s'acheter de belles voitures, se retrouver autour d’une grande table bien dressée sous un lustre de pacotille. Parler layettes et voyages confortables, loin des ponts grouillants et glissants d’un autre temps. Non, moi je continue à fuir. Retour rapide. La plage est déserte, froissée par le vent et le soleil d’automne. Toujours ce vent qui dévore les yeux, s’accroche à la peau. Une cabane en bois flotté, secouée de sanglots. Nous sommes deux sous les draps chauds, deux dans la sueur hormonale de nuits lactées. Tu as cru à l’union sacrée des amants le dimanche sous la pluie, mélasse de rouge et de gris. Pauvre fou occidental, cherchant du réconfort dans un corps étranger et croyant le trouver ! Tu es seul aussi et tu le sais. Il n’ y a pas d’amour heureux. Seulement accidentels. Mais au fond, on s'en fiche de ces lieux communs. On est là, comme deux ivrognes courant après les premiers rayons du jour et tu bois ton café comme un nectar. Et tu souris...je crois. On sirote gentiment le noir et le sucre, recroquevillés dans nos langes, on a six ans à nous deux. On s'est rencontrés hier dans le bar de Pessoa. Tu m'amènes à la gare routière et sur la plage arrière tu me dis.... Minuit. J'en ai plein les bottes de ce sable. Il fait froid mais j'ai envie de mordre une vague. Ca fait combien d'années qu'on marche vers cet instant, vers cet ultime plongeon? Je me jette dans l'Atlantique et me laisse porter par le courant, électrique. Je vais et je viens, entre ces années de fuite, d'abandon. Je pense à ces histoires d'amour qui s'effacent à marée basse et je coule. Avance rapide. J'ai froid. Je ne me souviens plus très bien. J'étais à Marseille, nous regardions droit derrière nous...Puis nous étions sur un lit, un radeau peut-être. J'ai bu la tasse et j'ai vu les étoiles s'éteindre une à une dans ce ciel liquide. Soudain, ton souffle sur ma bouche, sur la plage arrière de ta voiture rouge, incandescente, indécente...Plus d'allers-retours, c'est terminé....Alvaro.... La pluie sur le pare-brise, quelque part entre l'Océan et la Mer. Oui, laisse-moi ici.