Trois jours durant, des tempêtes de sable ravagèrent l‘erg sec. Dans les oasis, scorpions, araignées et fléaux du désert se ruaient sur les hommes pour tous les dévorer ; certains en réchappaient, qui se jetaient dans les puits aux seules fins de s’y noyer. Enfin les caravaniers s’enlisaient le plus souvent dans des sables meurtriers. Habitants du désert et voyageurs des sables, nul ne fut épargné. Puis un brasier incandescent s’est incarné sur le crâne chauve des sages déguisés. Les rues sont en feu. Une âpre lueur rouge monte tout doucement de la ville. Un être au loin a pu observer tout cela. Il y avait beaucoup de fumée qui décrivait des cercles bleus et gris sur le fond mat de l’horizon mutique, et les corbeaux avaient l’air de rebondir sur les nuages assombris telles des balles de fer sur des murs calcinés. Les hommes mouraient les uns après les autres. Leurs cendres. Leurs cadavres desséchés. Des épidémies étranges, des maladies jamais recensées, se déclenchaient sans raisons apparentes dans les cités. Toutes les cités. Les êtres se cristallisaient. Leur sang séchait, et leurs veines explosaient. Les membres s’éparpillent en désordre dans les rues. Un enfant aux yeux tombants, reliés à leur orbite par un mince filet blanc, est assis dans le caniveau. Il se relève, se met en marche, trébuche alors sur le trottoir pour s’assommer contre le mur ; une main sort de son veston, c’est ce qu’il garde de son père. Quelques jours auparavant, sa sœur, rongée par la folie, lui a dévoré les orteils dans son sommeil ; il n’a pas saigné, il n’a pas crié, il l’a laissé terminer, puis est allé l’enterrer sans prendre la peine de la tuer. Ce sont ces scènes que l’on retrouve, dans chaque rue, dans chaque ville, dans chaque pays, partout. Et la Mort ne pouvait que contempler et se taire face à ce qu’elle engendrait. « J’œuvre pour vous, Maîtres » -Et tu œuvres bien -Vous m’avez fait appeler -Oui Silence -Tu as toujours aimé les hommes, Ehrézel, et c’est tout à ton honneur -Maîtres -Nous savons que tu nous as toujours également respectés Approuves-tu encore nos décisions -Inconditionnellement Elles ne se sont jamais révélées infructueuses -Le breuvage est amer, ces derniers temps, pour toi Nous le savons Nous en souffrons de même Mais le cheval n’est pas entièrement descellé, Ehrézel -Maîtres -Nous sommes au courant, Ehrézel Tu as voulu nous tromper Cela ne nous a pas échappé Nous ne t’en blâmons pas -Je ne sais pas si je peux -Tu le dois -Ne peut-on les garder -N’aie crainte Nous sommes les Idées, les Essentiels et les Gardiens de la Sève Sacrée qui coule en l’Arbre-Souche Nous sommes des agents des desseins de l’Immanent Il ne doit pas se résorber si prêt du but Nous comptons sur toi -Mais les hommes ne sont-ils pas inclus dans ses desseins Pourrait-il continuer sans eux -Dis-nous, Ehrézel, ne reconnais-tu pas en nous les Essences -Si, bien sûr Vous ne pouvez insinuer -Eh bien Silence -J’œuvre pour vous et l’Immanent, Maîtres Une petite colline, surplombant un lac. Un arbre torturé, au tronc noueux, tout prêt, là, sur le rivage. Une ferme. Une cheminée. Un peu de fumée. Paisible. Une silhouette vague descend de la colline. Elle se passe un doigt dans les cheveux. Lisses. Silencieux. En passant auprès de l’arbre, elle glisse ses mains dans son feuillage, et ses pieds dans les fourrages. D’un revers de sa manche gauche, elle s’essuie les yeux, puis sort une fiole de son manteau de neige. Elle se baisse, le pose par terre, délicate, en ôte son bouchon de liège qu’elle place précieusement, à côté. Alors elle se relève, dirige son regard vers la ferme, et s’élance, effroyable, rapide, tout en sortant sa faux. La Mort est traditionnellement belle, mais en ce jour, elle est sublime, gracieuse, et si triste. Elle vole. Elle vole et à chacun de ses bonds, ses cheveux prennent un peu de longueur, un peu d’inconsistance, un peu d’irréel. La porte est ouverte. Un tentacule s’y engouffre. Il fait bon. Il fait nuit. Tous sont assoupis. Une respiration s’éteint. Puis une autre. Les enfants s’éveillent, pleurent, et se rendorment tandis que leur ventre explose. Les seins de la mère sont coupés. Ils ne donneront plus jamais de lait. Son abdomen ouvert laisse entrevoir un fœtus déchiré. Dans ses convulsions, le père s’est coupé la langue et brisé les doigts. Une petite colline, surplombant un lac. Un arbre torturé, au tronc noueux, tout prêt, là, sur le rivage. Une ferme. Une cheminée, éteinte. Paisible. Une silhouette vague gravit la colline. Elle se passe un doigt dans les cheveux. Lisses. Silencieuse. Au sommet, elle s’arrête un instant et observe le petit lac luisant, sous la lune, le ciel qu’il reflète, et sort une fiole de son manteau de neige. Pleine de sang. « Dieux, puissiez-vous être dans le vrai » Elle repartit sur son chemin pour les étoiles.