[d] [i] A toi que j'ai aimé, merveille, Depuis longtemps, jusqu'à aujourd'hui, Entre deux couchers de soleil, Et au cœur de la nuit. [/i] [/d] [c] I [j] - A bord, Isvian ! Après les dernières recommandations de Mère, et une chaleureuse tape sur l'épaule de Père, Isvian s'engagea enfin sur la passerelle qui menait au navire. Il ne portait en bandoulière qu'une simple sacoche de voyage, toutes ses affaires ayant déjà été transporté dans sa cabine. Grand jeune homme aux cheveux noirs et aux yeux d'argents, il revêtait l'uniforme noir et bleu marine des officiers impériaux. Il traversa la longue passerelle qui reliait la station d'embarquement au navire en courant, et s'arrêta au garde à vous devant le capitaine, qui l'avait interpellé un instant plus tôt. - Officier de bord Isvian, au rapport. Vous prendrez en main la manœuvre de décollage. - Moi ? S'exclama Isvian, qui tentait maladroitement de faire passer son enthousiasme pour de l'étonnement, en vain. Mais ce n'est que mon premier... - Allons, Isvian, j'ai vu de quoi vous étiez capable sur Antarès, ne me racontez pas de blagues ! Tachez juste de penser à décrocher les relieurs cette fois-ci. Je ne suis pas sur que le chef de station apprécierait qu'une corvette impériale lui arrache ses pompes à carburants ! [c] *** [j] Sina éclairait de ses reflets argentés l'océan de nuages. La seconde lune de Midonehm, la plus petite, brillait d'un bleu argent qu'on ne voyait nulle part ailleurs dans tout l'univers connu. Au centre de la cité des nuages, capitale et unique ville de la planète, sur un balcon de l'ambassade royale, se tenait une jeune fille qui portait une longue robe de cette couleur. Elle avançait lentement, les yeux fixés sur l'horizon, un verre plein à la main, un cœur vide, les pieds nus. Elle s'appuya contre la rambarde et y posa son verre. Elle posa un pied, puis l'autre, et s'y mit debout. D'un coup de talon, elle envoya son verre dans le vide, et le regarda tomber entre les immeubles minces, les arches, les ponts de la cité aérienne, avant de le voir disparaître dans l'océan de nuages. La jeune fille étendit ses bras pour mieux sentir le vent qui caressait sa robe et ses cheveux. Puis, comme un oiseau qui s'envole, elle s'élança en avant, et plongea à une vitesse incroyable, entre les immeubles qui défilaient, puis à travers l'océan de nuages, avant de sombrer dans l'immensité des champs de voyelles. [c] *** [j] Isvian fut réveillé par la petite lampe rouge et violette au-dessus de sa couchette, d'ailleurs installée et allumée à cet effet. Il sauta de son lit et atterrit le plus silencieusement possible - c'est à dire d'une façon passablement bruyante - sur le sol en plastique de la chambre. Il jeta rapidement un coup d'œil à sa voisine qui occupait la couchette du dessus et vit que sa réveilleuse était éteinte. Il se dirigea vers son armoire et en tira son uniforme bleu et noir, qu'il enfila. Il gagna rapidement le poste de pilotage par la coursive de l'équipage. Lorsque la porte s'effaça devant lui, le capitaine l'accueillit et lui désigna l'écran géant qui tenait lieu de vitre, sur lequel on pouvait voir une grande planète grise argentée, munie de deux petites lunes. - Et voici Midonehm ! Le voyage n'avait duré que deux semaines, car les corvettes impériales étaient les vaisseaux les plus rapides de la flotte - si l'on exceptait les vaisseaux de guerre, bien entendu. C'est pourquoi elles étaient souvent utilisées lors des déplacements de hauts fonctionnaires impériaux. La corvette où Isvian était navigateur conduisait un ambassadeur pour représenter l'Empereur Tyhrien au mariage et au couronnement du Prince de Midonehm. - Capitaine ? - Oui, mon garçon ? Quelques instants plus tard, Isvian et le capitaine étaient assis à une table où ils sirotaient deux boissons colorées, un mok rosé pour le jeune homme, et un café d'obtempria pour le capitaine. Les manœuvres d'approche et d'amarrage à la station impériale ayant été brillamment exécuté par Isvian, les bagages étaient débarqués sur la planète. La corvette impériale était trop importante pour entrer dans l'atmosphère d'une planète et y atterrir directement, elle restait donc en orbite et les déplacements se faisaient grâce aux petites navettes de débarquement qui transportaient bagages et passagers. - Croyez-vous aux rêves prémonitoires, capitaine ? - Pourquoi cette question, Isvian ? - Et bien, cette nuit, j'ai fait un rêve où j'ai nettement vu Midonehm, la cité des nuages et les champs de voyelles, alors que je n'y ai jamais mis les pieds ! Le capitaine resta pensif un instant, sans dire un mot. - Peut-être en avez vous vu des reproductions holographiques ? - De la planète, bien sur, à l'école d'astropilotage, mais des vues de l'espace, jamais des vues de la cité elle-même. Il y avait tellement de détails ! Et il y avait cette jeune fille, à son balcon, qui... Un long silence s'installa pendant lequel Isvian replongea dans des bribes de rêves et le capitaine semblait gagné par la nervosité. Autour, quelques rares officiers de pont vaquaient à leurs occupations sans prêter attention à eux. - Mais, reprit Isvian, qui voyait le visage du capitaine rongé par l'inquiétude, ça n'a peut-être aucune importance. - Je crois au contraire que ça en a. Je n'aime pas beaucoup cette planète, on dit qu'il s'y passe de drôles de choses, des gens disparaissent sans laisser de traces, ou pire... - Ça me paraît..., commença Isvian, à qui ce genre d'histoires paraissait ridicule. - Certaines personnes disent que c'est à cause des sorciers, enchaîna le capitaine sans prêter attention au début de remarque du jeune homme. - Des sorciers ? - Les souverains de Midonehm se sont toujours beaucoup intéressés à la magie. Le souverain actuel a fait réunir neufs grands sorciers pour qu'ils mènent des expériences dans un édifice qu'il a fait bâtir pour eux. On dit que des retombées de puissances magiques sont évacuées sous la cité. Pour moi, ce ne sont que les fumées des drogues qu'ils fument ! - Vous ne croyez pas à la magie ? interrogea Isvian. - Quand on a passé autant de temps dans l'espace et vu autant de mondes différents, de bizarreries de toutes sortes, il vaut mieux ne croire qu'à la science et aux chiffres, sans quoi on devient irrémédiablement fou ! Si je peux me permettre de vous donner un conseil, faites attention à vous. - J'en prends note... - Vous comptez descendre sur Midonehm, n'est ce pas ? s'inquiéta le capitaine. - Si vous m'en donnez l'autorisation... - En tant que capitaine de ce navire, étant donné que je n'ai pas besoin de vous ce soir, je n'ai aucune raison de vous retenir, à condition que vous soyez remonté avant deux heures du matin, à l'heure de Tyhr, sans quoi nous serions obligés de partir sans vous. En tant qu'ami, par contre, je vous recommanderais vivement de ne pas descendre là bas. Peut-être que si Isvian avait vu les yeux du capitaine tournés vers lui et emplis de crainte, il aurait changé d'avis. Mais ses yeux à lui étaient tournés vers l'écran qui montrait la planète et ses deux lunes qui venaient de se lever. Sa décision était prise. Il voulait voir à tout prix la magnifique cité dont le rêve troublait ses rêves depuis dix jours. [c] *** [j] La nuit était tombée sur Midonehm et la cité arienne. Au centre de la ville, sur l'un des balcons de l'ambassade royale, Nathyl contemplait l'horizon, un verre rempli d'un liquide rouge rubis à la main. Elle vida le verre d'une traite, et, d'un geste gracieux, elle lança le verre par-dessus la rambarde du balcon. Il disparut entre les édifices élancés de la cité. En trois enjambés, elle fut sur la rambarde. Elle jeta de rapides coups d'œil autour d'elle, pour s'assurer que personne ne la voyait. Elle ouvrit la sacoche qu'elle portait autour du cou et en tira un petit objet noir, dont elle pressa l'unique bouton, ce qui eut pour effet de neutraliser le champ de force de l'immeuble. Puis, elle prit une lente inspiration, et sauta dans le vide... [c] *** [j] Isvian poussa la porte du bureau de poste. Derrière un comptoir, se tenait un homme gigantesque, chauve, pourvu d'une paire de lunettes et d'une casquette décorée des symboles royaux de Midonehm. Au sifflement de la porte qui s'ouvrait, il leva la tête. - Je voudrais envoyer une lettre à mes parents, sur Tyhr, dit poliment Isvian. - Faites la queue, comme tout le monde. Le jeune homme repéra à ce moment là deux vieilles dames qui attendaient leur tour, assises sur des chaises devant le comptoir. Il prit lui aussi une chaise à côté d'elles, et ne put s'empêcher d'entendre leur conversation. Les vieilles parlaient de courses de chevaux. - Et c'est ainsi que Laid quitta Syon. - Comment ? A une semaine du couronnement du Prince ? - En effet, la galaxie n'est pas aussi vaste qu'on le croit... Soudainement, les deux vieilles se levèrent et quittèrent le bureau de poste. L'homme derrière le comptoir appela Isvian. - Je voudrais envoyer une lettre sur Tyhr, à mes parents. - Bien sur, fit l'homme en ouvrant un tiroir, laquelle ? - Pardon ? - Quelle lettre ? précisa l'homme en pointant le mur derrière lui. Isvian se souvint que le système postal de Midonehm était radicalement diffèrent de celui qu'il avait toujours connu sur Tyhr. Heureusement, ses parents, qui étaient déjà venu sur la planète pour leur quatrième lune de miel, lui en avaient longuement parlé. Isvian observa un moment le mur avant de se décider. - Je crois que je vais prendre un Y. - Avec accents, trémas,... ? - Non, juste un Y, nature. L'homme derrière son comptoir fouilla dans le tiroir et en tira divers papiers. Il releva la tête. - Consonne ou voyelle ? - Comment ça ? demanda Isvian, à qui ses parents n'avaient parlé ni de voyelles ni de consonnes, dans leurs explications au sujet du système postal. - Et bien, le Y est considéré à la fois comme une consonne et une voyelle, expliqua calmement le posteur. Vous pouvez choisir celui que vous préférez. Isvian parut hésiter un instant. - Vous n'avez qu'à prendre le plus rapide, conclut-il. - Alors, ce sera une consonne. [c] *** [j] ... pour atterrir sur le balcon de l'étage en dessous, où l'attendait une servante qui tremblait, sans doute plus de peur que de froid. Elle ouvrit la bouche pour donner son avis sur la situation, mais Nathyl la fit taire d'un geste autoritaire. La jeune fille prit de ses mains une cape sombre qu'elle passa au-dessus de sa robe bleu argent, trop voyante. Elle releva le capuchon, ce qui la rendit méconnaissable. Elle détacha la corde roulée à sa ceinture pour la nouer autour d'un des piliers du balcon et en jeter l'autre extrémité dans le vide. Après un dernier geste rassurant à l'intention de la servante, elle passa par-dessus la rambarde, et, s'agrippant, à la corde, se laissa glisser doucement jusqu'au sol. Arrivée en bas, sur le trottoir, elle fit signe à la servante qui détacha la corde. Nathyl la rangea dans un coin sombre de la rue, et, sortant à nouveau le petit objet noir à bouton unique, réactiva le champ de force. La servante, au balcon, disparut. Nathyl éclata d'un rire joyeux et s'élança en dansant. Elle fit le tour de l'ambassade, et déboucha dans une grande avenue où elle jugea préférable de ne pas se faire remarquer. La nuit ne faisait que commencer et les trottoirs de la cité aérienne étaient noirs de monde. Nathyl se fraya un passage le plus rapidement possible à travers la foule, passant facilement inaperçu, grâce à sa cape sombre. Les rues de la cité n'étaient composées que deux trottoirs séparés par un grand vide où circulaient les pédalopodes, pousse-pousse antigrav, et autres véhicules qui n'existaient que sur Midonehm. Des ponts enjambaient les allées de vide pour permettre aux nombreux piétons de se déplacer dans la ville. Traversant les rues comme une ombre, Nathyl atteignit rapidement sa destination : une petite ruelle oubliée par la foule, totalement vide, traversée par un antique pont de pierre, qui offrait une vue magnifique et parfaitement imprenable sur l'océan de nuages. Comme chaque soir, depuis qu'elle était arrivée sur cette Midonehm, dix jours plus tôt, la jeune fille grimpa sur le pont, et s'assit au milieu, les jambes pendantes dans le vide. Elle rabaissa le capuchon qui cachait son visage pour profiter de la brise. Il ne passa qu'un très court instant avant que Nathyl ait soudainement la nette impression qu'on l'observait. Un frisson lui parcourut le dos. Elle n'osa pas regarder autour d'elle, ce qui aurait révélé à son observateur qu'elle l'avait remarqué. Elle préféra plutôt sauter simplement sur le pont, et s'éloigner en tentant de paraître le plus naturel possible. Elle sursauta en entendant les pas qui la suivaient. Ce fut pire, lorsqu'elle entendit une voix derrière elle, lui crier : - Mademoiselle, attendez ! [c] *** [j] Lorsque Isvian émergea du bureau de poste, il remarqua qu'il faisait déjà beaucoup plus sombre. La nuit tombait bien plus rapidement sur Midonehm que sur Tyhr, sa planète natale. Il ne fut pas énormément surpris de s'apercevoir que la cité des nuages était exactement telle qu'il l'avait vu en rêve : une ville flottante suspendue vingt mille mètres au-dessus du sol de la planète juste au-dessus d'une couche de nuages. La cité était un dédale de petites ruelles, d'arches, de ponts, qui se croisaient en tout sens. On pouvait rarement marcher devant soi, les yeux fermés, sur plus d'une centaine de mètres sans faire une chute mortelle dans le vide. Isvian marcha un long moment, jusqu'à ce qu'il ait la sensation d'être totalement perdu. Il se trouvait alors dans une toute petite ruelle, totalement vide. La nuit était maintenant tombée et les rues étaient par des lampions qui pendaient aux immeubles. Isvian s'assit au bord du vide et leva les yeux vers le vieux pont en pierre qui enjambait le vide, au-dessus de lui. Il repensait à son rêve, ce rêve qui revenait régulièrement pendant le voyage de Tyhr à Midonehm. A peine arrivé sur la planète, il s'était rué vers l'ambassade. Il avait immédiatement reconnu le balcon mais aucune jeune fille ne s'y tenait. Déçu, il était parti à l'aventure dans les petites rues excentriques de la ville. Peut-être qu'en y retournant plus tard, il aurait plus de chances de... ou mieux encore, il aurait voulu qu'elle apparaisse là, devant lui, à ce pont de pierre. Il imaginait très bien la scène, elle se jetant dans le vide, la lui secourant héroïquement, la raisonnant, la consolant. Lorsqu'il releva à nouveau la tête vers le pont, il sursauta. Une ombre grise venait de s'y installer. Elle ne l'avait pas vu. Sans savoir vraiment pourquoi, Isvian se releva et recula le plus discrètement possible dans un coin sombre du pont. L'ombre releva son capuchon et le cœur d'Isvian cessa de battre. Il reconnut sans hésitation ses cheveux courts et noirs, ses yeux bruns, et l'étrange objet qui retenait ses cheveux en arrière découvrant ainsi sur son visage un sourire serein. Mais, soudainement, son sourire disparut et son visage prit une teinte anxieuse. Elle sauta de nouveau sur le pont et disparut du champ de vision d'Isvian. Il remonta rapidement le petit escalier de pierre, pour la voir s'éloigner dans la ruelle. Il s'élança à sa suite et cria : - Mademoiselle, attendez ! Pour toute réponse, elle accéléra le pas. - Mademoiselle, je... je vous ai vu en rêve ! cria Isvian qui ne savait pas quoi dire de mieux. - Ils disent tous ça ! Isvian s'étrangla. La jeune fille marchait toujours plus vite. - Mais moi, c'est vrai, je vous le jure ! Vous étiez sur votre balcon, à l'ambassade, debout, dans une robe bleu argent, comme la lune, et vous teniez à la main... Elle s'engagea dans une nouvelle ruelle. Isvian la vit s'éloigner et se demanda s'il devait ou non la poursuivre. Il n'avait quitté son vaisseau que dans le but et était descendu sur Midonehm que dans le but de la rencontrer, tout en gardant à l'esprit qu'elle n'existait sans doute pas, qu'elle n'était qu'un morceau de rêve. Et voilà qu'elle lui apparaissait soudainement, comme par magie, et qu'elle le fuyait. Il finit par s'asseoir sous une grande arche de métal, pour ruminer tous ces événements. C'est alors qu'il entendit le cri. [c] *** [j] - Je vous ai vu en rêve ! Cria-t-il. Nathyl sourit, mais ne s'arrêta pas pour autant. Ils étaient nombreux, ces temps-ci, ces admirateurs qui la voyaient en rêve. Elle se dit soudainement qu'elle n'aurait jamais du rabaisser son capuchon et courir le risque de découvrir son visage. Maudissant son imprudence, elle cria au jeune homme : - Ils disent tous ça ! - Mais moi, c'est vrai, je vous jure, commença l'autre derrière elle, vous étiez sur votre balcon, à l'ambassade, dans une robe bleu argent, comme la lune, et vous aviez... Nathyl fut surprise par la précision et le nombre de détails des propos du jeune homme. Elle frissonna. Peut-être était-il un genre de malade qui l'espionnait, chaque soir, lorsqu'elle sortait sur son balcon et qui la suivait lors de ses escapades nocturnes. Elle fut prise d'une soudaine peur panique. - Laissez-moi tranquille ! cria-t-elle d'une voix tremblante. Elle se mit à courir, décidée à le semer dans les ruelles de la ville. Elle s'engagea dans la première rue et courut, toujours plus vite, jusqu'à ce qu'elle n'entende plus derrière elle les pas qui la suivaient. Elle s'arrêta un instant pour souffler, s'assit sur une marche d'où elle lançait des regards angoissés aux fenêtres. Elle avait maintenant l'effroyable impression que tout le monde l'observait, que des malades se tenaient à chaque coin de rue pour l'égorger, ou pire. Et c'était effectivement le cas. Dans sa panique, elle ne vit pas les trois hommes arriver. Ils la saisirent, lui arrachèrent sa cape grise. Elle tenta de hurler, mais son cri fut interrompu par un bâillon que l'un des hommes resserra autour de sa bouche et de sa nuque, pendant qu'un autre nouait ses poignets. Le troisième la saisit et la fourra dans un grand sac de toile dont il s'empressa de refermer la fermeture magnétique. Nathyl tenta tant bien que mal de se débattre mais fut rapidement immobilisé par les hommes qui portaient le sac. Elle se sentit transporté pendant un long moment, avant d'être déposé au sol. Elle entendit ses trois ravisseurs discuter sans pour autant pouvoir saisir un seul mot de leur discussion. Elle se sentit à nouveau soulagée, puis, impuissante, sentit le monde basculer autour d'elle et le début d'une longue chute désespérément longue et inexorablement mortelle vers les champs de voyelles de Midonehm. [c]II [j] Isvian se pencha pour ramasser la cape grise de la jeune fille et se mit à courir. Il avait nettement vu les hommes la saisirent, l'attacher, et l'enfermer dans un grand sac de toile blanche. Après quoi, ils avaient emporté le sac. Épouvanté, Isvian les suivit sans vraiment réfléchir à ce qu'il faisait, jusqu'au pont de pierre, où il les vit poser le sac et discuter dans une langue qui lui était étrangère. Puis, ils saisirent à nouveau le sac et le jetèrent dans le vide, par-dessus le pont, sous le regard aussi horrifié qu'impuissant d'Isvian. Une seconde plus tard, les trois hommes avaient disparu, aussi rapides qu'efficaces, et Isvian bondit de sa cachette et se précipita sur le pont. Il baissa la tête pour voir le paquet blanc devenir de plus en plus petit. Le jeune homme releva la tête, grimaçant, serrant les poings, fermant les yeux, cherchant à toute vitesse une solution. Il n'en trouva aucune. Il aurait simplement voulu défier les lois physiques et voir le paquet ralentir sa chute, jusqu'à s'arrêter dans sa course, et remonter lentement, jusqu'au pont. Il imaginait très bien la scène, à chaque détail près, malheureusement, quand il ouvrirait les yeux, le paquet serait toujours... devant lui. Quand Isvian ouvrit à nouveau les yeux, le sac blanc se tenait effectivement devant lui, flottant comme par magie au-dessus de vingt kilomètres de vide. Il sursauta, recula de quelques pas, refusant d'y croire, et vit le sac blanc commencer à descendre lentement. Il se reprit et tendit les bras avec un sourire gêné. Le sac se stabilisa. Il agita frénétiquement les bras et observa l'effet étonnant que ses gestes aient sur le sac. Puis, il fit de grands gestes, à la manière d'un administrateur de spatiodrome aux heures de pointe, espérant secrètement que personne ne le voyait. Le sac se déplaça lentement dans les airs, jusqu'à se poser à ses pieds. Isvian resta un moment immobile, n'osant plus faire un seul geste, comme s'il avait peur que le sac lui saute dessus. Il jeta des regards étonnés autour de lui, se demandant s'il ne venait pas d'halluciner, n'osant pas vraiment croire à ce qu'il venait de faire. Il sursauta et poussa un cri en voyant le sac s'animer et pousser de petits gémissements aigus. Remis de sa surprise, il décida d'ouvrir le sac qui commençait à s'impatienter. Il s'avança, se pencha, et après avoir vainement tenter de comprendre comment fonctionner la fermeture magnétique, il sortit un allumeur de sa poche, et s'en servit pour faire une grande entaille dans la toile. La première chose qu'il vit alors, après avoir arraché d'un vigoureux geste une grande partie de la toile, furent les yeux de Nathyl qui lui souriaient. [c] *** [j] Mère tapotait impatiemment l'écran du receveur tandis que le message se chargeait. La lettre apparut à l'écran et elle sourit, puis rit doucement, avant de retourner à la cuisine où Père se débattait avec un robot cuisinier. - J'ai reçu une lettre d'Isvian, fit-elle. - Ah oui ? Qu'est ce que c'est ? - C'est un Y. Père leva les sourcils, étonné. - Un Y comment ? - Nature, répondit Mère. Père éclata alors d'un rire tendre et paternel. Il congédia le robot cuisinier, sortit d'un placard une bouteille remplie d'un liquide vert, et en servit deux verres. - Bon, alors je suppose que tout va bien pour lui. Réponds à ce petit plaisantin un F, et dit lui que son père l'attend de pied ferme à la maison, fit-il, toujours en riant. [c] *** [j] Isvian regarda le sac de toile blanc aux fermetures magnétiques tomber lentement et devenir de plus en plus petit, avant de disparaître complètement. - Vous n'auriez pas du le jeter, dit-il. Il aurait pu servir de pièce à conviction. Nathyl haussa les épaules. - Je crois que ceci est à moi, dit-elle. Isvian regarda autour de lui, sans comprendre, au début. Puis, il se souvint de la cape grise qu'il avait ramassé. - Oh oui, dit-il, confus, en lui tendant le vêtement, excusez-moi. - Merci. Et maintenant, allons-y. - Où donc ? demanda Isvian. Et bien, je suppose que vous allez vouloir savoir qui je suis, ce qu'une jeune fille comme moi fait dehors toute seule à une heure pareille, qui étaient ces gens qui m'ont sauté dessus, et j'imagine que vous comptez me raccompagner chez moi. Isvian la rejoignit alors qu'elle commençait déjà à s'éloigner. - Vous êtes Tyhrrien d'origine ? demanda-t-elle avant qu'il n'ait le temps de poser la moindre question. - Oui, fit-il, comment l'avez vous ... - Vos yeux, répondit-elle. Leur couleur argent. - Bien sur, j'oubliais. - Savez vous pourquoi ils ont cette couleur ? - A vrai dire, je ne me suis jamais posé la question. - Le livre des futurs, commença Nathyl, raconte qu'autrefois, bien avant que Tyhr ne soit la capitale de l'Empire, vos ancêtres étaient soumis à l'esclavage, par des êtres venant d'une galaxie lointaine. Un incident météorologique très important avait, encore bien plutôt, transformé le sol de Tyhr en une ressource presque inépuisable et ces être lointains se servaient de leurs esclaves pour récolter le métal précieux. - Puis, l'éclipse, la révolte et la liberté, coupa Isvian, j'ai étudié l'histoire de Tyhr à l'instructorium, mais je ne vois pas le rapport avec nos yeux argentés. - Et bien, continua Nathyl, c'est un chose que l'on sait rarement, mais c'est le travail répété dans les mines et le contact direct avec le minerai qui a transformé vos pupilles. - Je ne savais pas cette histoire, dit Isvian, sincèrement impressionné par le savoir de la jeune fille. - Ce n'est qu'une anecdote ... - Mais vous connaissez l'histoire de Tyhr mieux que moi, alors que j'y suis né et que j'y ai passé toute mon enfance ! - Il faut dire, j'ai étudié l'histoire de la galaxie pendant trente-neuf ans. Isvian s'étrangla. Nathyl éclata de rire. - Trente neuf ans ? - J'aurais du vous le dire, dit-elle, toujours en riant, j'ai quatre vingt neuf ans. Je viens de Denyem. - J'aurais du m'en douter, dit Isvian, en souriant. On ne pouvait faire de plus habile compliment à Nathyl : Denyem, une province de Midonehm, une petite planète verte, était connue pour abriter les plus belles femmes de la galaxie. - Étrange, tout de même, dit Isvian, de penser que vous avez presque soixante-dix ans de plus que moi ... - Ce n'est qu'apparence, répliqua Nathyl, sur Denyem, on dit que deux esprits peuvent se trouver à des années de différence et être pourtant tout à fait complémentaire. Parlez-moi un peu de votre monde natal. - Tyhr ? Ce n'est pas vraiment ce qu'on pourrait appeler un monde intéressant. Rien que des immeubles et des milliers de kilomètres de désert. J'aurais préféré y vivre avant le Cataclysme, mais ... Parlez-moi plutôt de Denyem ! - Vous n'y êtes jamais allé ? - Pas une fois. Tout ce que je sais de votre monde, c'est ce qu'on en dit dans les couloirs de l'instructorium de Tyhr. - Quoi donc ? demanda Nathyl, soudainement intéressé. - On dit qu'on y trouve les plus belles femmes de la galaxie, et que c'est pour cette raison qu'on y vit jusqu'à cinq cents ans. Nathyl rit de bon cœur. - Je sais que la deuxième partie est vraie, mais je ne suis pas sur que la raison soit très officielle. Un silence passa, pendant lequel les deux jeunes gens marchaient tranquillement entre les longs et minces immeubles de la cité. A un moment, Nathyl s'apprêta à reprendre la discussion là où ils l'avaient laissé, mais Isvian fut cette fois plus rapide. - Vous ne m'avez toujours pas dit ce que vous faisiez ici, ni pourquoi on a voulu vous jeter dans le vide, tout à l'heure. Le visage de Nathyl s'assombrit, mais il garda la trace d'un sourire totalement dépourvu d'humour. - Vous savez que le gouverneur va marier et couronner son fils cette semaine ? - Le gouverneur ? Vous voulez parler du Souverain de Midonehm ? - Midonehm était autrefois, avant d'acquérir son indépendance, une colonie de l'Empire Tyhrrien, et le Souverain est toujours officiellement Gouverneur. Seulement, il déteste qu'on l'appelle ainsi, ce qui me fournit une bonne raison de le faire. - Je ne peux pas rivaliser avec vous en histoire, fit Isvian en souriant. - Le gouverneur, donc, veut marier son fils et pour cela, il a fait venir les plus belles jeunes filles de ses quatorze provinces. Un éclair de lucidité passa dans les yeux d'Isvian. - Vous êtes ... l'une des quatorze ... ? Nathyl hocha tristement la tête. - Et une rivale a tenté de vous éliminer, continua-t-il, dont l'esprit brumeux commençait à assembler les pièces du puzzle. Mais c'est un ignoble crime ! Vous devez porter plainte ! - Un crime est ignoble, quelqu'il soit, de toute façon, mais au contraire, c'est très bien ainsi, on me croit morte. Ce n'est pas pour rien si c'est moi qu'on a tenté de faire disparaître. Je suis consciente d'avoir le plus de chances d'être choisie par le Prince. Ainsi, j'échappe au mariage. Une fois que le Prince sera marié et couronné, là seulement, je pourrais resurgir, dénoncer le complot pour faire tomber ma rivale, et peut être même Midonehm ! Ses yeux brillaient. - Mais ..., commença Isvian. - Allons, venez, essayons de trouver un restaurant sympathique. [c] *** [j] Depuis le hangar de la corvette impériale, on avait une vue formidable sur Midonehm et l'espace environnant. De là, le capitaine scrutait le vide étoilé. Un officier s'approcha de lui et l'interpella poliment. - Allons, capitaine, rentrez, ne restez pas là. - Mais pourquoi vous inquiéter ? Vous lui avez dit de rentrer à deux heures, ce qui lui laisse encore une bonne demi-heure ! L'officier de point semblait agacé par toute cette histoire et ne comprenait pas pourquoi le capitaine s'inquiétait pour un petit jeune qui était aller profiter de sa permission dans le premier bordel. - Je n'aurais pas du le laisser descendre. Le capitaine gardait les yeux rivés sur l'espace devant lui, sursautant à chaque fois qu'une navette quittait l'atmosphère de la planète, et pestant à chaque fois que, quelques secondes plus tard, elle se dirigeait vers la station orbitale ou vers un autre vaisseau. - Mais enfin, qu'est ce qui vous fait croire que ... ? - Un mauvais rêve, grommela-t-il. [c] *** [j] Isvian et Nathyl se penchèrent sur le robot qui leur présentait un menu, à l'entrée du restaurant. Le jeune homme fit non de la tête et le robot s'éloigna. - Si vous refusez tous les restaurants où l'on propose des oiseaux de grands airs, on ne risque pas de ... - On voit que vous n'y avez jamais goûté. Ils ne mangent rien d'autre, ici ? - Il faut croire. Où voudriez-vous qu'ils attrapent du poisson ? Isvian marmonna, et tenta de se frayer un chemin à travers la foule qui se bousculait devant le restaurant de luxe, en vain. - Ce qu'il nous faudrait, dit-il, c'est une belle voiture, pour circuler ici. Il se retourna et se retrouva face à un homme très grand, d'âge mur, qui portait une grande et longue robe noire ainsi qu'un petit chapeau rond et très court reposait qui sur son crane chauve. - Voici les clefs, dit-il en tendant une carte à Isvian et en pointant une voiture du doigt. - Pourquoi est ce que cet énergumène m'a donné ses clefs ? demanda Isvian en se tournant vers Nathyl, lorsque l'homme s'éloigna. - C'est un des neuf grands sorciers ! murmura-t-elle. - Ca ne change rien au problème, fit Isvian, visiblement vexé. Est-ce que j'ai une tête de robot à garer les voitures ? Nathyl le détailla de haut en bas, et sourit. - Un peu. Et puis, surtout, l'uniforme, expliqua-t-elle. Isvian sourit à son tour et se tourna vers la voiture. Jamais il n'avait osé espérer même approcher une telle voiture. Et voilà qu'un des neuf grands sorciers de Midonehm venait lui donner les clefs. Il n'allait pas cracher sur l'occasion. Il ouvrit la portière, s'assit, et se mit à l'aise sur le confortable siège rembourré. Il lui sembla pourtant qu'il manquait encore quelque chose, et il chercha quoi. Puis, en voyant Nathyl qui attendait dehors, il se maudit lui-même, surgit complètement confus de la voiture, en fit le tour et ouvrit la portière passager, sous les yeux étonnés des passants. Nathyl s'installa à la place du mort avec un sourire. Isvian retourna enfin à sa place et observa le tableau de bord. - Je sais pilote des navettes et des corvettes impériales, mais une voiture, et sur Midonehm ... Nathyl rit et lui montra où insérer la carte clé. La voiture s'activa et s'éleva légèrement au-dessus du sol, sans un bruit. Puis, elle glissa sur le côté, jusqu'à se retrouver au milieu de la rue, au-dessus du vide. Isvian jeta un regard mal assuré sous la voiture. - Ne vous inquiétez donc pas tant ! Vous avez bien des voitures à suspension sur Tyhr aussi, non ? - Oui, répondit Isvian, en avalant péniblement sa salive, mais sur Tyhr, le sol est au plus, à un demi-kilomètre, pas à vingt. - Alors dites-vous que, de toute façon, que vous tombiez de un demi ou de vingt kilomètres de haut, votre mort sera tout aussi affreuse, seule la durée de l'agonie changera. Le jeune officier appuya doucement sur l'accélérateur et guida l'appareil jusqu'à l'aire de rangement de véhicules du restaurant. Comme ni lui, ni Nathyl n'avait faim, ils décidèrent de passer la soirée dans la confortable voiture de luxe à grignoter, à boire, à profiter du service automatisé de la voiture, et à se raconter leur vie. - Parlez-moi encore de Denyem. - Et bien, c'est l'une des rares planètes où l'on trouve encore des fleurs. - Il y en a aussi sur Tyhr. Je me rappelle avoir visité une usine quand j'étais enfant. - Je veux parler de vraies fleurs qui poussent dans des champs, pas de fleurs synthétiques. - Comme dans les champs de voyelles ? - Non ! Des fleurs avec des pétales ! Un jour, je vous emmènerais sur Denyem. Je me rappelle qu'il y avait derrière ma maison un grand champ de coquelicots, dans lequel je jouais avec mes frères. - Vous avez des frères ? - Vingt-deux. - Vingt-deux frères ? - Regardez-là bas ! Isvian tourna la tête vers la vitre de la voiture, suivant le regard de Nathyl, et aperçut le sorcier propriétaire de l'engin s'approcher. Il n'avait pas l'air de particulièrement bonne humeur. - Je crois qu'il est temps de rendre la voiture, dit Isvian. - Dommage, commenta Nathyl, l'air rêveuse. Nous aurions pu nous échapper, et en vendant la voiture et tout son matériel, nous aurions pu vivre un bon moment. Un étrange déclic se produisit dans l'esprit d'Isvian lorsqu'il réalisa que ce que disait la jeune fille était vrai. - Je plaisantais, ajouta-t-elle. A en juger par son regard et ses yeux brillants, Isvian, lui ne plaisantait pas du tout. Il se sentait à l'un des rares moments de sa vie où il pouvait la contrôler, la faire basculer pour toujours. S'il faisait quelque chose, jamais rien ne serait plus comme avant. Au contraire, s'il ne faisait rien, cet instant resterait un autre de ces souvenirs dont il se demanderait s'il ne l'avait pas rêvé et regretterait amèrement toute sa vie d'avoir agit ainsi, d'avoir été si proche du bonheur et de l'avoir laissé filer si facilement. Mais non, pas cette fois. - Si vous voulez m'enlever, continua Nathyl, vous avez intérêt à avoir une bonne raison. - De toute façon, vous avez été assassinée, non ? Alors, Isvian se pencha vers elle, lui saisit le visage, et l'embrassa. Cela valait bien tous les arguments du monde. [c] *** [j] N'elgor était le genre d'homme qui n'aimait pas qu'on se moque de lui. Aussi, quand il sortit du restaurant et qu'il vit que le jeune homme à qui il avait confié sa voiture n'était pas là, il était partit d'un pas résolu, bien décidé à faire valoir son importance pour faire licencier le garçon. Il entra donc dans le hangar, traînant sa longue robe de ville. Il chercha sa voiture dans la pénombre et la vit au milieu de l'aire de rangement. Il espérait qu'au moins, le garçon avait laissé les clefs dans la voiture. En effet, les vitres fumées l'empêchaient de voir à l'intérieur de la voiture. Il fut donc extrêmement surpris de voir la voiture s'élever toute seule et ne compris que trop tard ce qu'il se passait. Il eut à peine le temps de se jeter sur le côté quand la voiture fonça sur lui à toute allure, et arracha la porte du hangar qui n'avait pas eu le temps de s'ouvrir. Le sorcier se releva et courut vers la porte fracturée qu'il enjamba difficilement à cause de sa robe. Arrivé sur le trottoir, il se mit à gesticuler en tout sens en hurlant : - Au voleur ! Ma voiture ! Police, police ! Puis, à force de courir et de sauter en tout les sens, arriva ce qui devait arriver : il se prit les pieds dans sa robe et s'étala de tout son long sur le trottoir. Son petit chapeau rond roula un instant sur le sol, et lorsqu'il en eut atteint le bout, entama une interminable chute vers l'océan de nuages. [c] *** [j] La fille qui monta dans la voiture de police, soutenue par l'un des agents, était fort peu habillée. Une douzaine d'autres qui attendaient sur une plate-forme, derrière la voiture, d'être choisie à leur tour, lui lançaient des regards jaloux. - Il paraît qu'à Tyhr, la police arrête les putes, et nous, on les embauche ! beugla le conducteur de la voiture, en lançant un clin d'œil à son coéquipier, qui éclata de rire. - Dites donc, mes mignons, vous bossez pas à cette heure là ? demanda la fille installée sur la banquette arrière. - On est en service, oui, mais il se passe jamais grand-chose à cette heure là. C'est justement au moment où il achevait sa phrase qu'une forme floue passa en trombe juste au-dessus de leur voiture, rugissant comme une tornade, éclairée comme une boule de feu. - Merde, c'était quoi, ça ? Un chasseur ? - J'sais pas. On aurait dit une voiture. L'ordinateur, doté d'une ravissante voix, qui n'était autre que la voix de la fille du conducteur, dramatiquement décédée six mois plutôt lors de la chute d'une famille de pachydermes maniaco-dépressifs, se mit à couiner. - Vol de voiture sur l'avenue de la Justice. Le véhicule se dirige sur l'avenue de la Fuite et sa vitesse est supérieure à la vitesse autorisée. - Et merde ! La voiture de police démarra en trombe, la portière claqua un instant dans le vide avant de se refermer et le psychophare s'alluma au milieu de la rue, projetant des ondes sonores qui déviaient les courses des voitures gênantes. La poursuite ne fut pas longue. Le voleur conduisait vite, mais il conduisait extrêmement mal. Par miracle, il ne blessa personne, et les dégâts ne furent que purement matériel (en sachant, que, sur Midonehm, les enfants de moins de vingt quatre mois sont considérés comme matériel, et donc que le convoi de quarante trois nourrissons handicapés qui furent déchiquetés par le missile tiré par les policiers ne fut pas pris en compte dans les dégâts humains). Les canons à plasma des Forces de l'Ordre eurent tôt fait de venir à bout des réacteurs du véhicule volé. Sur la banquette arrière, la fille à présent complètement dénudée hurlait de plaisir lorsque que les policiers fonçaient dans les entre les ponts et dans les ruelles étroites. Elle applaudit en gloussant lorsque les lambeaux de chair de bébés retombèrent sur les vitres de la voiture. Devant, la voiture volée, qui venait de perdre un réacteur en flammes, s'était miraculeusement écrasée entre le trottoir et un pont ce qui l'empêchait de basculer dans le vide, mais ce qui en faisait, d'un autre côté, une proie facile pour le lance-missiles de la voiture de police. - On aura pas récupéré la voiture, mais le voleur sera bien puni, fit le conducteur en adressant un clin d'œil à son coéquipier. Ce dernier ricana, et, manipulant quelques boutons, chargea deux nouveaux missiles dans le lanceur, le premier s'étant préalablement chargé, pendant la poursuite, de faire faire un bon à la mortalité infantile de la cité des nuages. Sous les yeux ébahis des passants et les cris surexcités de la fille de la banquette arrière, deux fusées partirent en direction de la voiture. L'un d'elle s'écrasa sur le pont, heureusement fui depuis un moment par les passants. La seconde s'explosa juste sous la voiture volée, ce qui eut pour effet de la faire basculer dans le vide et de la précipiter vers les champs de voyelles de Midonehm à une vitesse bien supérieure à celle autorisée. [c] III [j] L'office du tourisme de Midonehm organisait des randonnées sous la ville dont les touristes étrangers raffolaient. Des cabines aux énormes vitres étaient suspendues au-dessus du vide par des câbles extrêmement solides, d'où on avait une vue imprenable sur la ville, mais par en dessous. A l'intérieur de l'une de ces cabines, un guide commentait les différents panoramas qui s'offraient aux passagers. - Parfois, disait-il, on voit des déchets tomber de la cité. En tombant, ils accélèrent, et vu la vitesse qu'ils atteignent à cette distance là de la cité, avec le frottement de l'air, ils s'enflamment et on voit de belles comètes qui foncent vers le sol. - Quel genre de déchets ? demanda une petite fille à ses pieds. - Oh, ce que les gens jettent, des canettes, des pièces de monnaie, des enfants qu'ils ne peuvent plus mourir ou des belles-mères qu'ils ne peuvent plus supporter, jamais rien de très spectaculaire. - Est-ce que ce n'est pas dangereux pour la cabine ? interrogea la mère de la petite. Le guide s'apprêtait à répondre de façon rassurante, mais aucun son ne sortit de sa gorge. Au loin, un grondement se faisait entendre et semblait se rapprocher à une vitesse plus qu'inquiétante. Rapidement, la cabine fut pris de tremblements convulsifs. Dans un fracas éblouissant et une explosion de lumière assourdissante, une tornade de feu folle furieuse caressa langoureusement la cabine. Une traînée de feu, plongeant vers le bas, rétrécissait, puis finit par disparaître. Plus tard, des ingénieurs remarquèrent que la cabine avait atteint son seul de dégâts critique et qu'à moins d'une seconde près, elle se serait désintégrée. Fort heureusement, les occupants actuels de la cabine n'en savaient rien. - Et ça, c'était quoi comme débris ? demandait la petite fille. - J'sais pas, répondit le guide, les lèvres tremblantes. On aurait dit une voiture. [c] *** [j] - Bon, fit Isvian. Je crois que nous allons mourir. Il régnait une étrange ambiance dans la voiture. La gravité artificielle qui servait à maintenir en place les estomacs des passagers dans les virages serrés, maintenait pour l'heure les deux jeunes gens en position normale, sans aucune gêne, alors que la voiture plongeait vers l'avant. L'ordinateur diffusait une musique chaleureuse et rassurante tandis que le climateur tentait de maintenir une température agréable malgré les énormes langues de feu qui léchaient la voiture et lui donnaient une jolie allure de comète. - Alors, continua Isvian, avant ça, je voulais que vous sachiez que... que vous... - Pas si vite, coupa Nathyl. - Quoi ? - Écoutez, il y a des choses qu'on a vues tous les deux et qu'on ne peut plus continuer à nier. Moi aussi, je me disais que tout était fini, quand j'étais catapultée vers le sol dans mon sac de toile. Pourtant, un instant plus tard, j'ai ouvert les yeux, et là... - Mais, je n'ai... - Je suis sur que vous pouvez le refaire ! Comment avez-vous fait ? - Je n'en sais rien... je... bégayait Isvian. - C'est de la magie, non ? Ne me dis pas que tu n'as pas fait exprès ! Isvian, confus, ne répondit rien. Nathyl, réalisant soudainement à quel point leur situation était désespérée, soupira, et appuya sa tête contre la vitre de la voiture. Elle la retira très rapidement, en laissant échapper un petit cri aigu : la vitre était brulante. - Je peux essayer d'imaginer la voiture qui s'arrête de tomber... - C'est ça, oui, essayez ça. - Je vais essayer. Il tenta de visualiser la voiture qui s'arrêtait de tomber et remontait jusqu'à la cité des nuages, comme il l'avait fait pour le sac. Quand Isvian rouvrit les yeux, il y eut un grand bruit gazeux et le feu qui entourait la voiture avait disparu, remplacé par des gouttelettes d'eau qui glissait sur les vitres. Isvian explosa : - J'ai réussi ! - Pas du tout, nous venons simplement de traverser la troisième couche de nuages, la plus dense, ce qui a eu pour effet de refroidir la voiture. Mais nous tombons toujours aussi vite. - Je n'y arriverais jamais. - Essayez autre chose ! Je ne sais pas, moi, pensez à l'avenir ! Isvian tenta à nouveau de se concentrer, mais cette fois, sur son avenir, mais en vain. Il fermait les yeux pour ne plus voir Nathyl, et c'était toujours Nathyl qu'il voyait. Il revoyait son rêve comme la première nuit, la première fois qu'il vit la jeune fille, debout, dans sa robe bleu argent, sur son balcon, un verre à la main. Il la voyait monter sur le bord du balcon et envoyer d'un coup de pied le verre dans le vide. Puis, il la voyait elle-même sauter et plonger désespérément, toujours plus bas. Mais il ne voulait plus la voir tomber, il voulait, pour une fois, qu'elle s'arrête de chuter, que tout arrête de bouger, que le temps lui-même s'arrête, pour qu'ils puissent s'asseoir tranquillement enfin, pour qu'il puisse la serrer dans ses bras. Il n'y eut soudain plus aucun bruit. En dehors, bien sur, de la petite musique chaleureuse diffusée par l'ordinateur de bord. [c] *** [j] - Capitaine, il est trois heures trente, nous ne pouvons vraiment plus attendre. Toujours impassible, le visage du capitaine semblait figé pour l'éternité, face aux étoiles. Ses yeux perçants fixaient la planète bleue comme s'il espérait pouvoir y percevoir un infime détail. - N'est-ce pas vous qui disiez qu'il reviendrait ? - Si nous ne partons pas immédiatement, nous allons rater la fenêtre de lancement pour Antarès, et retarder tout le convoi impérial. Le capitaine se retourna furieusement et s'avança à grandes enjambées vers le transporteur le plus proche. - Très bien, alors larguez les relieurs et mettez le cap sur Antarès. Vitesse maximale. Qu'on quitte au plus vite le système de cette fichue planète ! - Et pour Isvian ? - Porté disparu, cracha le capitaine. Et qu'on me foute la paix, sinon, il ne sera pas le seul. [c] *** [j] - Vous savez à quoi je pense ? - Ne pensez pas trop, si vous ne savez pas quel effet ça pourrait avoir sur la situation. La voiture volée, dont la belle peinture blanche avait laissé place à une couleur évoquant le charbon, se tenait à vingt centimètres du sol. Nathyl voulut ouvrir sa portière mais elle se brisa, et Isvian, qui se tenait juste en dessous d'elle, au sol, eut la présence d'esprit de faire un pas de côté pour l'éviter. Puis, il tendit ses bras à la jeune fille et il perdit l'équilibre lorsqu'elle sauta pour y atterrir. Ils roulèrent entre les longues tiges, enlacés, riant comme des enfants. Mais Isvian se mit debout et tira Nathyl par le bras. - Ne traînons pas ici, dit-il. Mon imagination a des limites. En effet, à peine avaient-ils dévalé la pente jusqu'en bas de la petite colline, qu'Isvian se dit qu'il était logiquement impossible qu'une voiture propulsée quelques secondes auparavant à une vitesse incroyable vers le sol, soit maintenant suspendue dans les airs, immobile, comme par magie. L'instant d'après, la voiture, obéissant à la logique qui regagnait l'esprit d'Isvian, s'écrasa contre le sol à une vitesse proche de celle du son, dans un fracas épouvantable. Des boules de feu s'envolèrent dans les airs et des débris en fusion s'écrasèrent dans le champ, enflammant les longues tiges de voyelles. L'espace d'un instant, la nuit fut éclairée comme en plein jour. Le vent soufflait doucement sur les champs, tandis que les deux jeunes gens s'éloignaient de leur aire d'atterrissage improvisée et embrasée. - Je me demande ce qu'ils peuvent bien faire de toutes ces voyelles, remarqua Isvian qui observait les champs s'étendant à l'infini. - Elles ont beaucoup d'utilités, expliqua Nathyl. D'abord pour la poste, qui en use énormément. Mais aussi pour de nombreux poètes, qui s'en font envoyer par paquets. On dit que les vapeurs de voyelles stimule l'inspiration. Isvian regarda la colonne de fumée qui montait de l'endroit où la voiture s'était écrasée et les champs autour qui commençait à s'embraser. - Alors, si ce qu'on dit sur les vapeurs de voyelles est vrai, dit-il, la cité des nuages ne va pas tarder à se transformer en nid de poètes. Nathyl rit. Isvian leva les yeux. - Dommage qu'on n'ait pas d'étoiles, dit-il, avec tous ces nuages... Isvian ne fut qu'à moitié surpris en découvrant, lorsqu'il ouvrit à nouveau les yeux, que la couche nuageuse avait disparu. Il ne restait qu'une ombre noire, la cité des nuages, et les deux lunes, rouge, et bleu. - Dino et Sina, fit Nathyl, en les désignant. Les dieux qui veillent sur Midonehm. Ils avancèrent quelque temps entre les tiges, main dans la main. Isvian, remarqua, en haut d'une autre colline, un endroit où les tiges de voyelles penchaient de façon étrangement inhabituelle. - Regarde, quelque chose a du tomber là-haut. - Non, je ne veux pas monter sur cette colline. - Ça pourrait nous être utile. On ne peut pas rester éternellement ici. Viens voir ! Isvian s'élança à travers les longues tiges de voyelles, sans prêter attention aux appels de Nathyl. Il monta la longue côte qui menait au sommet de la colline. Là, il découvrit le sac de toile blanche où était enfermée Nathyl, quelques heures plus tôt, qui avait brisé plusieurs tiges en tombant. - Ce n'est que le sac de toile que tu as jeté du pont, cria Isvian à Nathyl. Il est tombé ici! Il s'approcha du sac et envoya un coup de pied dedans. - Ah non, celui là est plein, il y a quelqu'un dedans, remarqua Isvian pour lui-même. Ils ont du exécuter quelqu'un d'autre. Et cette fois, je n'étais pas là pour... - Non, trancha une voix derrière lui. C'était Nathyl, toujours vêtue de sa cape grise au capuchon abaissé, qui venait de le rejoindre et d'émerger des tiges de voyelles. - Non, répéta-t-elle, le sac n'est pas vide. Non, ils n'ont exécuté personne d'autre. Non, ce n'est pas une autre personne. - Mais si, insista Isvian, regarde, il y a quelqu'un de... Nathyl s'était laissée tombée à terre, laissant son regard mélancolique partir à la dérive. Elle plongea une main dans sa cape et en sortit un petit objet rouge, fin, et doux. - Regarde, dit-elle. Je t'avais promis de t'emmener sur Denyem pour te montrer de vraies fleurs. C'est un pétale de coquelicot. Isvian lui saisit le poignet et Nathyl lâcha le pétale, qui s'envola au-dessus d'eux, porté par le vent. Des larmes coulaient sur les joues de la jeune fille. - Qu'est ce que ça veut dire ? Tu es devant moi, pas dans le sac ! [c] *** [j] - L'expérience semble avoir réussi, seigneur N'elgor, dit l'apprenti. - Bien, bien, montrez-moi ça. N'elgor venait de rentrer de son dîner en ville, ramené dans une voiture de policier, car on avait volé la sienne. Il posa sa cape de ville sur le portemanteau et poussa un juron quand il voulut prendre le chapeau sur sa tête, se rappelant qu'il l'avait perdu lors de son accrochage. Il en commanda un nouveau à un de ses serviteurs puis entra dans un petit vestibule. Quand il en ressortit, quelques minutes plus tard, il portait sa robe de travail rouge et or. - Par ici, dit le l'apprenti. Il mena N'elgor dans une salle voisine. Au milieu de la pièce, sur un promontoire, une pierre de lune, bleue argent, était le départ d'un arc électrique qui se divisait pour rejoindre divers objets plantés dans les murs. - Voici la Matrice des Réalités que nous avons activée il y a une dizaine de jours, commenta l'apprenti. Comme vous pouvez le voir, de nombreux nouveaux arcs électriques sont apparus. Ils sont le signe de réalités différentes qui sont créés à chaque fois par les gens de Midonehm. Le champ de cette matrice là est si puissant qu'elle couvre toute la planète. - Et comment fonctionne-t-elle ? - C'est bien simple, il suffit que quelqu'un désire très fort quelque chose pour qu'une nouvelle réalité soit créée, dans laquelle le vœu du sujet sera réalisé. En retirant la Pierre Réel de son socle, toutes ses réalités diverses se rejoindront et la Réalité Vraie remplacera toutes les autres. N'elgor hocha la tête, admiratif. - Voilà qui fera un beau cadeau pour le mariage du prince. - Je vais la désactiver, en attendant, alors. - N'est-ce pas dangereux de détruire ces réalités secondaires ? - Non, fit l'apprenti en ricanant. Pas dangereux pour nous, en tout cas. Et, d'un air dégagé, l'apprenti se dirigea au centre de la pièce et arracha d'un vigoureux coup de bras la pierre à son socle. [c] *** [j] - Je vous aime, Nathyl. Debout au milieu des champs de voyelles, Isvian serrait désespérément la cape grise qu'il avait trouvé dans la ruelle où il avait aperçut pour la dernière fois la jeune fille. Sur le devant, l'une de ses jeunes sœurs avait brodé « Nathyl », à la main, avec application. Des manches de la cape vide, tombaient d'innombrables pétales de coquelicots, qui, portés par le vent, s'envolaient vers l'horizon, montaient vers les étoiles, et disparaissaient, au cœur de la nuit. grise qu'il avait trouvé dans la ruelle où il avait aperçut pour la dernière fois la jeune fille. Sur le devant, l'une de ses jeunes sœurs avait brodé « Nathyl », à la main, avec application. Des manches de la cape vide, tombaient d'innombrables pétales de coquelicots, qui, portés par le vent, s'envolaient vers l'horizon, montaient vers les étoiles, et disparaissaient, au cœur de la nuit. grise qu'il avait trouvé dans la ruelle où il avait aperçut pour la dernière fois la jeune fille. Sur le devant, l'une de ses jeunes sœurs avait brodé « Nathyl », à la main, avec application. Des manches de la cape vide, tombaient d'innombrables pétales de coquelicots, qui, portés par le vent, s'envolaient vers l'horizon, montaient vers les étoiles, et disparaissaient, au cœur de la nuit.