[c] [b]Manuel[/b] [i](se retournant du côté de la jeune femme étendue à côté de lui) [/i] Alors ? [b]Léa[/b] [i](ouvrant les yeux) [/i] Alors quoi ? [b]Manuel[/b] [i](dans un murmure) [/i] Il existe encore, ce Nous ? [b]Léa[/b] On a tiré fort sur ce fil de lin, tu sais. [b]Manuel[/b] [i](sans cesser de fixer Léa)[/i] Il a résisté ? [b]Léa[/b] [i](d'une voix lasse) [/i] Affiné à l'extrême, tendu, qui se crispe et se cramponne afin de continuer de nous relier, mais il a survécu. [b]Manuel[/b] [i](insistant) [/i] Plus de cette puissance et de cette rondeur d'avant ? [b]Léa[/b] D'avant quoi ? [b]Manuel[/b] [i](après un silence) [/i] D'avant le franchissement du palier. [b]Léa[/b] [i](se recroquevillant contre lui) [/i] Tu crois qu'on l'a mal franchi ? [b]Manuel[/b] [i](la repoussant doucement) [/i] Je sais pas. Ton lin blanc est devenu bleu. On a un Avant, maintenant. C'est important, peut-être. On pourra plus refaire vivre le bel oiseau, innocent, pur. On peut plus revenir en arrière. [b]Léa[/b] [i](le fixant) [/i] Mais pour toi au moins, biologiquement, ça n'a rien changé. On ne doit pas se résigner, maintenant. On doit continuer d'être. [b]Manuel[/b] [i](Il s'assied au bord du lit, allume la lampe de chevet)[/i] Pas vivre dans l'souvenir de cet instant. De ce moment gourmand et rond, rond comme toi. On peut avancer plus loin que ça ? [b]Léa[/b] [i](se redressant à moitié) [/i] Non, non Manu, on a fini de découvrir. On peut que s'aimer, maintenant. [b]Manuel[/b] Sublime programme... [b]Léa[/b] [i](retombant sur le matelas, en soupirant) [/i] Après avoir tout exploré... [b]Manuel[/b] [i](toujours assise au bord du lit, regardant le mur)[/i] Maintenant, ça va être étrange. On va faire semblant de ne plus s'engueuler, parce que si on se quittait, ça serait trop grave. On va faire semblant de durer longtemps, d'être parfaits ensemble. On va jouer notre propre rôle. Parce que quelque chose a changé. [b]Léa[/b] [i](ramenant le drap sous son menton) [/i] Sois pas si pessimiste. On dirait que tu meurs déjà d'ennui. [b]Manuel[/b] [i](fredonnant)[/i] Le temps qui passe, et l'habitude, regarde-les, nos ennemis... [b]Léa[/b] [i](l'interrompant)[/i] Oh, et puis, il y a des tas d'autres petits moments heureux. Des petits plaisirs, des petits riens qui font le bonheur. C'est sûr qu'on aura plus jamais le droit de le refaire, mais tout n'est pas ça. [b]Manuel[/b] [i](jetant un rapide coup d'oeil à Léa)[/i] On pourrait ne pas suivre cette loi stupide. Les hommes ont bien eu plus d'un seul enfant dans leur vie ! [b]Léa[/b] [i](secouant la tête)[/i] C'est pour notre bien, tu sais que je ne veux pas désobéir. [b]Manuel[/b] [i](considérant son caleçon jeté négligeamment sur la moquette gris clair) [/i] Tu pourrais, toi, te contenter des gestes simples ? Je veux de l'intense, comme cette nuit, je veux ta peau, je veux ressentir les frissons et les soubresauts de ton corps sur le mien. [b]Léa[/b] [i](tournant subitement le dos au jeune homme) [/i] Manuel ! [b]Manuel[/b] [i](enfilant le caleçon et se levant) [/i] Brisons la routine qui frappe à notre porte. Chassons le futur pour préserver notre présent. Provoquons une rupture. Soyons autre chose que ce que les autres sont. [b]Léa[/b] [i](sans se retourner) [/i] Pourquoi un tel besoin d'originalité ? Le seul acte original que tu pourrais faire, ça serait de mourir. Voilà vraiment du jamais vu. [b]Manuel[/b] [i](Il fait quelques pas à travers la pièce, évitant de regarder le grand lit défait) [/i] Mourir ? Et pourquoi faire ? Se languir pendant de longs siècles, encore, dans le même tombeau, dans un même ennui ! Vivre ou mourir n'a plus de sens, c'est entre routine et imprévu qu'il nous faut choisir, Léa ! Si la mort nous apportait de l'inattendu pour alimenter notre relation, lui redonner un but fini, alors, oui, je mourrais. Mais au bout de quelques temps, nous nous lasserions même d'être morts, et tout serait à recommencer, en beaucoup plus difficile cette fois, car se distraire dans l'au-delà doit-être encore plus difficile que s'amuser ici. [b]Léa[/b] [i](ironique) [/i] Je vois d'ici le tableau : Un même sourire se dessinerait sur nos lèvres noires et sèches, dans notre linceul commun, et à chaque fois on viendrait nous fleurir des mêmes azalées jaunes et bleues. [b]Manuel[/b] [i](volte-face vers Léa)[/i] L'originalité nous boude, ou nous boudons l'originalité peu importe, mais le Nouveau, cet élan salvateur de tant de couples, a décidé de nous laisser nous débrouiller seuls. [b]Léa[/b] [i](s'adossant contre le mur, à demi-nue)[/i] Les couples, comme tu dis, n'ont besoin que d'un seul élan salvateur, et nous venons de lui donner l'impulsion. [b]Manuel[/b] [i](faisant un pas dans la direction du lit)[/i] Alors baiser, c'est garantir l'éternité de notre Nous ? [b]Léa[/b] [i](après avoir regarder le réveil aux chiffres rouges et fins) [/i] Si Nous réussit à cette épreuve, il pourra bien réussir à tout ce qui suivra. [b]Manuel[/b] Tout ce qui suivra ? Je sais ce qui suivra. Je vais rêver, chaque soir où tu te coucheras à mes côtés, que tu me quittes, juste pour égorger l'habitude qui serait en train de nous ronger. Que tu claques la porte. Que tu couches avec n'importe qui d'autre. A cent à l'heure, sur des banquettes arrières de taxis, et que je sois fou de jalousie. Mais tu ne le feras pas, et on finira ensemble, déssechés, si loin de l'idéal pour lequel on avait commencé. [b]Léa[/b] [i](haussant les épaules)[/i] L'habitude n'est pas une si mauvaise chose. Elle apporte le confort, la sécurité. [b]Manuel[/b] [i](se crispant et lui crachant, en appuyant méchamment les mots) [/i] On vivra ensemble, longue coutume instaurée d'abord par notre envie commune -tu vois, là, maintenant, j'ai envie de vivre avec toi-, puis par besoin et enfin par sécurité. On n'évoluera plus, toujours les mêmes, un baiser chaque matin, puis une journée à s'ignorer, et un second le soir, en allant nous coucher. Même cette chambre, où notre première et dernière fois s'était jouée, sera déclarée terrain neutre. Léa, bordel, c'est ça que tu veux ? [b]Léa[/b] [i](d'une voix douce)[/i] Je veux un boulot tranquille, une vie sereine, un gamin calme et un mari aimant. C'est trop te demander ? [b]Manuel[/b] [i](lui tournant le dos, et se dirigeant vers la porte bleue) [/i] Tu divagues. Va crever. Le pire, tu verras, c'est qu'on n'aura même pas besoin de tenir un conseil de famille pour se rendre compte qu'on stagne. On le saura tous les deux. On partira en voyage, pour faire une pause dans notre immobilité ! Une pause pour se reposer de ne rien fouttre. D'être comme tout le monde. [b]Léa[/b] [i](s'enfonçant sous les draps)[/i] C'est toi qui divagues. Rien n'a commencé que tu envisages déjà la fin. [b]Manuel[/b] [i](revenant à son chevet)[/i] C'est ce qui nous distingue de l'animal. [i](Il s'allonge tout contre elle)[/i] Avec le caractère unique de l'acte sexuel. [b]Léa[/b] [i](passant sa main dans les cheveux de Manuel)[/i] Tu aimerais faire ça à longueur de temps ? Comme n'importe quelle bête sauvage ? [b]Manuel[/b] [i](lui carressant la poitrine)[/i] Bien sûr que non, pas à longueur de temps. Lorsque je me consumerais de la belle flamme que tu es. Quand on sera seul. Putain, Léa, tu es brûlante! [b]Léa[/b] [i](chassant sa main, et se détachant lentement de lui)[/i] Il est six heures. Je dois partir pour la Station. [b]Manuel[/b] [i](la suivant des yeux)[/i] Et... c'est tout ? [b]Léa[/b] N'oublie pas les croquettes pour Eddy. A ce soir. [i](Elle s'habille rapidement et sort de la pièce. On entend ensuite une porte qui claque. Manuel tourne le bouton de la radio. On entend des gresillements, puis une voix grave débite : ) [/i] [b]Voix [/b] ... stable, après une épreuve. Puis, lentement, une tension se crée et augmente, non pas par étape mais comme une longue vague constante. Au plus haut de la tension, on assiste à l'excès. Puis la tension descend beaucoup plus rapidement qu'elle est montée et le morceau se termine dans le silence, comme il avait commencé. C'était « Ces gens-là » de Jacques Brel, chanteur du deuxième millénaire. --------------------------------------------------- [b]Manuel[/b] [i](se retournant du côté de la jeune femme étendue à côté de lui) [/i] Alors ? [b]Léa[/b] [i](ouvrant les yeux) [/i] Alors quoi ? [b]Manuel[/b] [i](dans un murmure) [/i] Combien je te dois ? --------------------------------------------------- [/c] lors ? [b]Léa[/b] [i](ouvrant les yeux) [/i] Alors quoi ? [b]Manuel[/b] [i](dans un murmure) [/i] Combien je te dois ? --------------------------------------------------- [/c] ---- [/c] lors ? [b]Léa[/b] [i](ouvrant les yeux) [/i] Alors quoi ? [b]Manuel[/b] [i](dans un murmure) [/i] Combien je te dois ? --------------------------------------------------- [/c]