-Je ne suis pas, poursuit-il, la personne qui te convient. Sophie baisse les yeux et hoche la tête, donnant raison au jeune homme assis en face d'elle, dont nous ne voyons que le dos. Ils sont à une petite table ronde, en fer forgé, sur laquelle deux hauts verres de limonade attendent d'être bus. La cour où ils ont pris place accueille une douzaine d'autres tables, certaines occupées, d'autres tendant les bras aux passants assoiffés. De Sophie, nous pouvons distinguer le visage entre les délicates mèches de ses cheveux, et à travers ces fines lames blondes deux grands yeux bruns, implorants et redoutant la suite du discours de son interlocuteur. Ses mains s'égarent sur les quelques piècettes du pourboire, les faisant rouler sur la table, dans un geste de nervosité incontrôlé. Parfois même, le regard de Sophie fait passer le jeune homme en second plan, et elle nous regarde avec envie, car nous ne vivons pas, spectateurs muets et immobiles, le même drame qu'elle. Sophie ne veut plus jouer, elle veut vivre, vivre comme nous, sans avoir à subir jour après jour des échecs et des épreuves. Elle se met à détailler le visage de son compagnon, s'arrêtant sur nous-ne-savons-quel beau front, sur ses traits peut-être fins, peut-être pas. De toute façon, elle sait, comme nous savons aussi, qu'elle ne le reverra jamais. La voix dorsale parle à nouveau: -Tu es une fille absolument exceptionnelle, Sophie, et je n'arriverai jamais à te rendre tout l'amour que tu me donnes. Sophie s'attarde sur les oreilles rondes du jeune homme, puis descend jusqu'à sa gorge puissante, pour buter contre la frontière du col de sa chemise blanche, arrêtant son voyage en bas de son cou. Comme si elle voulait qu'il lui rende son amour! Qu'il le garde, elle, elle n'en a que faire. Il faut bien qu'elle se décharge un peu de ses trop-pleins de sentiments. Elle secoue un peu ses cheveux, et ses lèvres tremblent doucement. Il continue, la tête haute, les coudes sur la table et les mains qui se croisent et se décroisent en un jeu infini: -Entre nous deux, tu as dû remarquer que c'était plus comme avant. Je pense qu'il faut prendre nos responsabilités, et qu'avant que ça tourne au vinaigre, faire une pause dans notre relation. Elle rebondit sur chacun de ses mots, en sentant les syllabes l'emporter bien loin de ce brun, bien loin de cette table, bien loin de ce café du centre-ville, à des centaines de kilomètres de la cité-pieuvre, toujours plus loin, jusqu'à la Mer, jusqu'à l'Océan. Elle continue de le fixer, sans expression, vide, vidée, avide de ce semblant de drogue qu'il lui verse par petits à-coup, maintenant. -J'espère que tu me comprends, quand je te dis que je fais ça pour nous, reprend-il, gêné visiblement par son silence. Mais elle continue de se taire, petite gamine effrontée, perdue devant la destruction de sa cabane en bois, qu'elle avait construite seule en pleine forêt, dans ce territoire inconnu que constitue le flot masculin. Nous la voyons se fondre, se dissoudre avec complaisance et pitié, dans un élan de compréhension de l'humanité banale. Elle trouve encore le courage d'agiter la tête de haut en bas, comme si elle était là, comme si elle était d'accord, comme si ça n'était qu'un autre départ de plus, comme si c'était provisoire. De notre place, nous sentons le dos de l'interlocuteur tressaillir, et il se lève enfin: -Tu es un ange, je suis sûr que je te regretterai, mais la vie doit suivre son cours. Au revoir, Sophie. Il repousse sa chaise et rejette ses cheveux en arrière. Nous distinguons maintenant son visage aimable et attristé par ce qu'il vient de faire. Il est bien bâti sans être très musclé, et porte un simple jean noir. Il noue ses cheveux bruns en une queue rapide, contourne la table. Sophie se lève aussi, en terminant sa limonade. Le goût sucré et pétillant s'arrête quelques instants sur sa langue, et elle ferme les yeux en savourant la petite vague de fraîcheur. Ils sont maintenant très proches, et le moment critique se déroule sous nos yeux. Le jeune homme pose sa main sur l'épaule de Sophie, et approche son visage. Elle ferme les yeux, redoutant et attendant le contact sur ses lèvres moites. Cependant, il se contente de coller avec application sa joue contre la sienne, en faisant un sombre bruit de bouche, et pareil de l'autre côté. Sans oser la regarder, il s'éloigne prestement, serrant contre lui un porte-documents en cuir. Sophie reste là, sans bouger, sans essayer de comprendre. Peut-être qu'elle essaye de le retenir, peut-être pas. De notre place, nous la voyons se rasseoir, et commander un thé au serveur qui vient reprendre nos verres. Âcre, la petite Sophie est égarée dans un désert qu'elle ne peut pas comprendre, qu'elle ne comprendra pas, une plaine aride où elle ne pourra s'acclimater. Malgré la chaleur insupportable, elle tremble en prenant son thé. Elle boit par petites lampées, sans s'arrêter, sans reprendre sa respiration. Ses yeux brillent, et, après avoir reposé sa jolie tasse bleue avec précaution, elle enfouit sa tête dans ses mains, faisant buter le cendrier contre son coude, dans une petite plainte métalique. Sophie reste longtemps sans relever la tête, dans un monologue de fin, la fin d'un acte qui avait pourtant bien commencé. Elle se cache, se noie dans la chair rose de ses paumes. De nouveau, nous pouvons l'apercevoir, et ses yeux brillent et d'étranges goutelettes ont tracé sur ses joues de petits serpents. Dans sa robe légère, elle gémit sans bruit, comme un chat à la patte écrasée par un passant malveillant ou inattentif. Sophie se lève, Sophie s'agite, Sophie laisse quelques pièces. Elle part, elle s'en va, en courant presque, fuyant la malédiction de cet endroit, de ce café, de cette terrasse, de cette table. Je soupire, puis nous payons la note. Tu me touches le bras et nous nous levons. Le soleil, qui avait été caché par un nuage, réapparait, faisant revenir notre lumière sur la scène. Mais le projecteur n'est plus sur Sophie, il est braqué sur nous. Allons nous perdre, nous aussi, dans un de ces endroits brûlants où rien ne compte pour de vrai. Allons, quittons les autres qui nous hantent, ou faisons semblant pendant une nuit de n'avoir plus besoin d'eux. Tu sais, seul le lourd rideau de velours nous sépare de Sophie... sépare de Sophie... sépare de Sophie...