Calme. Sentir les longs effluves d'air froid entrer par les narines, et lentement, les faire ressortir, chauffées, par le même chemin. Recommencer, deux, trois fois. Ne pas paniquer. Je serre les poings, toute seule, dans le noir. Ils m'ont enfermée. Je leur ai fait peur. Un sourire victorieux s'attache à mes lèvres sèches. Peur! Ce sentiment si étrange, que je ne connaissais que par ouï-dire, je l'avais provoqué. Je regarde ma main droite. Elle n'a pas désenflé, et je ressens toujours les mêmes fourmillements langoureux, une sorte de vague, qui part, revient, part, s'efface, à un rythme irrégulier. Je retourne ma main, inspecte la paume. Un rai de lumière, une porte qui s'ouvre. Une ombre qui entre. Peur! -Juliette ? Cette voix, tremblante, apeurée, mal assurée... Même lui, j'ai réussi à l'effrayer ? -Papa ? Il avance, prudemment, s'arrête à une dizaine de pas de moi. -Ma chérie, ça va ? Arrête ton char, papa. Tes banalités ne m'intéressent plus. Tu es pitoyable, minable, aucune puissance, pas la moindre petite aura qui aurait ébahi mes yeux de petite fille. Rien! Tu n'es qu'un homme, pas pire peut-être, mais surtout pas meilleur que les autres. Tu ne vas pas voter, tu grommelles contre les étrangers, tu crois ce que dit le journal télévisé. Tu n'es rien! Tu n'as rien fait de ta vie... A part moi. Tiens, voilà, la seule chose que tu aies réussi, c'est moi. -Oui, ça va. Je ris intérieurement. Un long rire, quelque chose d'incontrôlable, de terrible, de raté. De faux. J'ai le pouvoir! Il fixe ma main, cet humain. -Et... ta main ? Je resserre mon poing, en repliant lentement les doigts un par un. Il semble hypnotisé. Il n'a pas compris que seule la volonté peut contrôler la main, que la force dépend de l'intelligence. Alors, en vivant, en ressentant l'énergie de ce petit membre de chair et de nerfs, j'ouvre brusquement la main. Quelque chose, devant, se dessine, apparaît entre mon père et moi. Je ne considère même pas la silhouette, je regarde mon père dans les yeux. Lui a perdu tout sens pratique, toute consistance. J'ai pour géniteur un mollusque sans volonté, sans aplomb, sans la moindre goutte de sang-froid. C'est ça, la race humaine ? Je comprends maintenant pourquoi j'ai passé le palier suivant. Evidement, je suis plus qu'humaine, plus qu'un ver gluant, rampant sur terre, avec pour seul but la nourriture et la perpétuation de l'espèce. Je ne vois pas comment une espèce animale si imparfaite, si fragile, sans aucun don, à part celui de détruire les autres, a pu survivre sur ce grand terrain d'épreuves qu'ils ont nommé Terre. Mais, pourquoi ces grandes réflexions sur l'humanité et son but ? Alors que j'ai maintenant le pouvoir. -'Liette! Qu'est-ce que tu fais ? Qu'est-ce que c'est ? hurle mon père. Je repasse en premier plan. La silhouette est une sorte de monstre, de grande taille, avec un seul oeil, deux bras et quelques jambes. Ca grogne, ça crache, mais ça ne bouge pas. Je referme la main, la chose disparaît. Je peux créer! Chaque mouvement de ma main, le moindre tressaillement de mon doigt veut dire quelque chose. Il me faudra du temps pour maîtriser, pour connaître chaque signification, pour fabriquer des créatures à peu près convenables. Un petit tour souple du poignet, la chose disparaît. Je m'avance vers "Papa". Il balbutie: -Tu, c'est toi qui... Une voix limpide, claire, sans détour, lui répond: -est-ce que c'est moi ?- -Oui, c'est moi qui peux créer, qui peut fournir la matière première, qui peut insuffler la vie. -Juliette... -Appelle-moi Dieu. *** Il assimile lentement, goûtant la phrase, digérant à petites doses. Sans comprendre. Enfin, un long, un très long courant de peur qui vient se briser contre mon visage, une marée montante qui s'écorche violemment contre les rochers. Il croit pourtant pouvoir garder contenance, bel homme, statue de pierre paniquée devant sa propre progéniture. Je t'ai échappé, Papa. Je suis loin, très loin devant. Maintenant, fais disparaître cette pâle ombre de toi qui arrive encore à m'agacer, cette petite mouche tremblante qui me contrarie en suçant mon Temps. Peut-être qu'un grognement sort de ma bouche. Peut-être que mon regard parle pour moi: -Tu veux... que je te laisse ? Dans un premier temps, oui. Je hoche la tête. Il recule, sans se retourner, et je sens son angoisse s'étaler un peu, se dissoudre. Finalement, il sort. Je reste seule, dans le noir protecteur, avec des réponses précises et concrètes. Qui ? Nous. Quoi ? Ceci. Comment ? En rêve. Pourquoi ? Car c'est moi. Où ? Dans le monde entier. Et après ? Mais après quoi ? Dois-je me soucier d'un après moi ? Si je suis Dieu, comment pourrait-il exister un Après ? Je ferme les yeux. Mon corps s'habitue lentement à cette nouvelle forme d'intelligence, à ce mode de pensée nouveau. Je n'ai plus conscience d'être une. Je suis multiple, maintenant, chaque morceau de moi, chacun de mes atomes a sa propre volonté, son but personnel, sans se soucier des autres et de leurs besoins. Je suis devenue une société. Et puis, quelques secondes passant, les atomes de même nature et de même fonction prennent conscience de leur ressemblance, s'entraident, s'unissent. Ils comprennent que leur finalité est très semblable, et bannissent l'envie ou la haine de leur univers. Des groupes d'atomes entrent en conflit, créant des erreurs, chaque côté, le Droit et le Gauche, essayant tour à tour de dominer, sans succès, vainement. Encore des secondes de vide. Enfin, une fusion: le Droit se voit complémentaire au Gauche, le Gauche devient vitale au Droit. La paix, la coopération, le respect de chaque organe, de chacun de mes membres comme essentiel, s'installent. Je suis redevenue Une, en ayant conscience de chaque changement. Mais Redevenir n'est pas Reculer. J'ai changé, pour aussi longtemps que Dieu existera. J'avance un peu, consciente de cette sorte de miracle qui vient de s'opérer. Un épuisement bleuté s'avance en balbutiant, s'abaisse devant moi et me demande de bien vouloir le laisser entrer. Il entre, et l'engourdissement réparateur m'envahit. Une lassitude de passage, je dois le faire, pour conserver encore quelques instants l'Humanité, afin de mieux la comprendre, afin de mieux la détruire. Un dieu a tout pouvoir, est tout juge. Je suis. Je sors de la chambre, déterminée sans but, décidée à rien. Je descends les quelques marches, traverse des pièces, des longs couloirs à n'en plus finir, cherchant dans un tressaillement l'extérieur, voulant m'affranchir de la prison humaine. Je débouche dehors, enfin, dans une fraîcheur salvatrice. Bleu de noir. Il y avait les ténèbres à l'intérieur, il y a du bleu dehors. Infime progression, éclaircissement à peine ébauché de leur destin. S'ils doivent vivre, (et quel si...) ils vivront dehors, car c'est à la surface que leur destin est le moins sombre, c'est de là qu'ils verront venir les montagnes et les gouffres à franchir, les trop et les pénuries. Humains! Si vous m'entendez, cessez de vous enfermer! Votre meurtre deviendrait trop facile! Sortez! Et je cours, encore, riant, une pièce d'or dans la gorge. Quelle drôle de chose que l'homme! rge. Quelle drôle de chose que l'homme! rge. Quelle drôle de chose que l'homme!