Putain d’échelle. Je ne savais pas que quelques bouts de fer pouvaient à ce point foutre une vie en l’air ! C’était un dimanche après midi comme j’en ai souvent vécu depuis ma retraite. Le soleil, très présent pour cette fin d’octobre, brillait haut dans le ciel sans nous accorder la chaleur attendue. Clara était à l’intérieur et préparait du chocolat bien chaud en prévision de la pause que j’espérais prendre avant d’attaquer la dernière face de cette maudite maison. Je ne sais pas au juste ce qui c’est passé. Le fait est que, quand j’ai repris connaissance, j’étais allongé dans un lit d’hôpital paralysé sous la ceinture. On m’a expliqué qu’un des barreaux avait cédé et que ma colonne avait suivi. Jamais plus je ne marcherai ni ne courrai ni ferai l’amour à ma femme. C’était comme si je me résumais à une tête et deux bras ; j’étais devenu une moitié d’homme, incapable de se mouvoir, de se lever, rien qu’un grabataire seulement bon à se pisser dessus. Rapidement, les médecins m’ont annoncé que le lit sur lequel je passais mes journées serait le mien durant encore six bons mois. Le temps de me remuscler… Je vous demande bien ce qu’ils espéraient remuscler. A ce moment là, j’aurais donné beaucoup pour qu’on me foute la paix, la vie avait perdu le goût de la fête et dans ma tête, le temps n’était pas à se remuscler. Malgré ma femme et de rares amis, les premières semaines furent assez dures, tant pour moi que pour Clara. En plus de mes problèmes physiques, venait s’ajouter un état dépressif plus ou moins latent au début et carrément présent par la suite. J’étais assommé de médicaments nuits et jours ; analgésiques, antidépresseurs… Mes seuls moments de lucidité étaient noirs, tristes ; morne retour à une vie absente de tout, emplie de rien, sans sens, ni début, ni fin. Jusqu’à lui… Il est arrivé un matin d’avril. A cette période, ma seule occupation lorsque je pouvais réfléchir tandis que la douleur me laissait en paix, était de trouver un moyen d’en finir tout en sachant que ce moyen devrait être assez bon pour que je n’ai pas à sortir de ce putain de reposoir à tronc. J’ai ouvert un œil, commencé à grogner et je l’ai vu. Il regardait par la fenêtre à travers laquelle je n’avais jamais rien pu voir, ne pouvant me déplacer et refusant toute aide extérieure. Ma fierté d’handicapé m’interdisait de demander ce qu’il y avait derrière. Et puis de toute façon, après seulement quelques jours, ma curiosité se résumait à deviner le menu du prochain repas. Lui se tenait là, et ne disait rien. Sans se retourner, il me parla, sachant que j’étais réveillé. Ce qu’il voyait, lui seul pouvait le décrire, et il le faisait avec une voix si chaude, si mélodieuse, si empreinte de joie que pour la première fois en plusieurs mois, quelque chose vibra au plus profond de mon être. Ce matin là, je ne grognais pas. Un lac, il y avait un lac, sur ce lac, il y avait des cygnes, des canards et tout ce qui peut être livré avec un plan d’eau. Autour, un grand jardin s’étendait et, quand le soleil se levait, l’eau claire miroitait de mille éclats, les gouttes de rosée faisaient briller l’herbe d’autant de minuscules diamants. Je fermais les yeux et je sentais aussi cette odeur de terre. Un jour, une fanfare passa sur le chemin. Il m’en décrivit chaque note, chaque mélodie. Plus les jours passaient et plus le jardin s’animait, les enfants accompagnés de leurs mères venaient en promenade respirer un air frais et vivifiant. J’ai suivi leurs jeux de balle, leurs cache-cache, leurs farces ou leurs querelles. Ces quelques heures ou nous étions ensemble suffisait à me donner envie de vivre, avec lui j’étais vivant, je me sentais renaître. Toutes ces merveilles, toutes ces peintures de vie, je les garde au fond de mon cœur, comme un trésor. Je les ranime par moment et les contemple. Je n’ai jamais su de quoi il était mort. Un matin, je l’ai attendu en vain. A l’infirmière qui venait me faire mes soins quotidiens j’ai demandé des nouvelles de mon ami, celui de la chambre à coté. Mort !! De nouveau la tristesse, de nouveau la peur. Ce à quoi je ne pensais plus revenait me hanter. Mon seul rempart contre la folie venait de s’écrouler, mon dernier point de repère était perdu, il m’avait abandonné. Bientôt son lit passa dans le couloir, je devrais dire cette nuit là car il ne fallait pas être témoin de la mort, c’est mauvais pour notre moral d’handicapé. Tout en ressassant mes idées noires en injuriant mes jambes disparues, j’entendais les infirmières : « pauvre homme, si heureux malgré ses problèmes. Aveugle de naissance et mourir ainsi, pauvre homme.» Aveugle !! Ce ne pouvait pas être possible. Il fallait que je sache. A la première heure, je demanderai à ce que l’on me conduise à la fenêtre. Il le faut. Un mur, un putain de mur en briques rouges. Tu parles d’une vue, je vais demander à ce que l’on me rembourse. Je sors de l’hôpital mercredi, Clara viendra me chercher et j’emporterai un mur dans mon cœur. Ce même mur qui a été tant de choses : une fleur, un arbre, un enfant. Je n’ai plus de colère, plus de dégoût, juste de la joie et de l’espoir. Si je ne marche plus ici, je marcherai ailleurs. Il me reste tant de promenades a faire, les briques ne sont-elles pas des lacs, les aveugles ne peuvent-ils pas voir… …