[j]- J’arrive, j’arrive, … pétez pas la porte, j’arrive ! … pas moyen de faire un somme tranquille... Il est quatre heures et quart, je me sens comme si j’avais pris un train en pleine gueule. - Carla ? Qu’est-ce que tu fais là ? (Carla c’est ma sœur aînée) - Rien, je passais par là, faisais des courses. - Carla, raconte pas de conneries t’habites à plus de deux heures d’ici ! - Peu importe ce que je fais ici, qu’est-ce que tu fais, TOI ? T’as l’air d’une merde ! - Je fais, je fais… je fais de l’origami avec du contreplaqué en jonglant avec des vélos tout en faisant de la couture… t’as vu le beau costume, j’suis déguisé en meeeerdeeeee ! - C’est ça, c’est ça….Tu me laisses sur le pas de la porte, ou je peux entrer ? - Pardon… allez entre. Mon appartement était tout à fait propre, mis à part deux ou trois trucs qu’on devait enjamber pour accéder au salon. - Fais pas attention au ménage - Ménage, quel ménage ? - Arrête ! - Non attends, laisse-moi compter … hummm… y’a exactement zéro chose de rangée chez toi. Bravo ! C’est quoi ton appart, un camp d’entraînement pour Indiana Jones en devenir ? - Tu fais chier ! - Moi aussi je t’aime, tu veux que je te prépare un truc à manger ? - J’sais pas, fouille dans le frigo. (Plutôt inutile ! J’ai pas fait les courses depuis trois semaines) Je retournai m’asseoir, me coucher… enfin une position à peu près intermédiaire qui me permettait de roupiller sur le divan tout en regardant la télé. - Alors, qu’est-ce qu’on a ici, un pot de cornichon, un œuf et un morceau de melon d’eau pas de la bonne couleur ! - Fais-moi une omelette aux cornichons. - T’es dégueulasse, une chance que j’aie fait les courses avant de venir ici. Carla, malgré sa grande gueule avait un cœur d’or et le pouce… comment on dit ? Ceux qui s’occupent des plantes ont le pouce vert mais ceux qui font de la bouffe ? Peu importe, disons rouge. Carla, c’est un vrai chef. Elle me prépara un bon bœuf braisé avec des pommes de terre au four. Il y avait aussi une salade, une salade de pâtes avec des tomates et des poivrons. Les effluves émanant de la cuisine me transportaient vers un autre monde. Je revoyais la maison des parents quand j’étais gamin et que maman, dans son tablier bleu, préparait le souper au moment où je rentrais de l’école. Je me régalai du copieux repas. C’était le meilleur repas que j’eus mangé depuis des mois, à vrai dire c’était le premier repas de plus d’un ingrédient que je mangeais depuis des mois. Après le repas, nous retournâmes au salon. Enfin, ce qui me servait de salon/dortoir/salle à manger/penderie/limite salle de bain. Je me remis dans mon nid, en position de détente optimale. Les coussins et oreillers moulés de façon à guider mon corps vers une immobilité transcendante. Carla prit place dans une chaise patio. Chaise qui appartenait à mon voisin de balcon avant que je lui - emprunte, chaise qui servait de poteau numéro deux de corde à linge de salon. - Qu’est-ce qui se passe avec toi ? - Qu’est-ce qui se passe quoi ? - Regarde-toi, t’as l’air d’un clochard et tu ne retournes même plus tes appels - Pardon, je voulais t’appeler hier, j’ai pas eu le temps - Ca fait un mois, que je t’appelle, ça fait un mois que t’as pas le temps ? - Tu peux pas comprendre… - Et au bureau c’est comment ? - Bah tu sais… - Essaie pas, tu n’y vas plus au boulot ! - Ouais, c’est que, ouais bon…, en fait, ils m’ont viré. Ils appellent ça « congé maladie » mais c’est pareil. J’essayai de lui faire comprendre qu’elle ne pouvait pas comprendre mais elle me fit comprendre qu’elle avait tout le temps de comprendre. - C’est que je suis, enfin, j’étais, non je suis… - Tu es… - Tu vois, il y a cette femme… - NON, t’es amoureux, tu rigoles ? Mon petit frère amoureux c’est la meilleure … tu as raconté ça à quelqu’un ? - À qui tu voulais que je le dise, j’ai personne. Y’a bien Kelso pour m’écouter mais c’est pas pareil. Au fait, il est passé où lui ? … Kelso ! Viens mon chien ! - Mais je suis là moi ! - Pour te foutre de ma gueule ouais ! La remarque la saisie pour un moment, mais Carla revint à la charge. - Est-ce qu’elle le sait ? - Y’as pas vraiment de elle… - C’est un lui qui se déguise en elle ? Je doutais que ce fût une vraie question, plus une incitation à être un minimum explicite dans mes réponses. À ce moment, j’avais deux choix, répondre une connerie ou répondre quelque chose qui n’aurait pas trop l’air d’une connerie. Je décidai donc de lui raconter l’histoire dans tous les détails, la genèse de ma misère. Ceci me ramenais au premier carrefour : comment tout raconter ? Comme la grosse connerie que c’était ou de façon à faire passer le tout de façon à peu près élégante ? Y aller avec l’inspiration du moment était la meilleure solution et advienne que pourra. - Tu n’y es pas du tout… alors je revenais du boulot quand j’ai vu cette fille dans le métro… attend lis ça [i]Les jours passent et se ressemblent. Je vis encore confortablement dans la bulle magique de ma rencontre. Danser jusqu’au photocopieur, fredonner dans la douche, dire bonjour au concierge, regarder une feuille tomber. Le bonheur s’essouffle au bout d’un moment, s’égratigne et se dissipe. Tandis que l’arc-en-ciel redevient gris, je cherche à m’accrocher aux dernières teintes de jaune pour planer encore un moment. Je t’adopte Kelso, une dose de méthadone pour m’aider à tenir un temps de plus.[/i] Je lui fis lire ces quelques mots, ce vœu, que j’avais écrit au dos d’un magazine pendant que la dame du chenil finissait de remplir les papiers. L’image était parfaite pour quelle comprenne à quel moment j’ai glissé dans une toile qui me retenait de plus en plus. La fille, Elle, n’était plus importante maintenant, Carla doit comprendre. Je lui expliquai donc comment, je me suis mis à quitter le bureau à 7h35 tous les soirs, comme la première fois, dans l’espoir de recroiser son chemin. Comment je me suis mis à sauter d’un wagon à l’autre aux stations de métro pour couvrir plus de terrain. Comment, je me retrouvai à sortir du métro à n’importe quelle station, au cas… Si cette chasse était uniquement guidée par le hasard, je m’efforçais d’en piper les dés. - Au bout d’un moment, je prenais les après-midi de congé au bureau pour passer de plus en plus de temps dans le métro, la traque avait pris le dessus sur le jeu. J’étais même devenu le phénomène de foire des conducteurs de train. Je lui fis comprendre que ma quête était devenue une vraie obsession. - Je devais procéder avec ordre et méthode. Je me suis mis à aller marcher dans les quartiers environnants les différentes stations pour trouver La maison, sa maison. À ce moment, j’arrivais encore à justifier mes actes, me répétant que Kelso avait besoin d’exercices. L’expérience tenait plus de la divination que de la recherche propre de la bonne maison. Les marches devenaient de plus en plus longues et moins erratiques. Je traînais sur moi un calepin dans lequel je notais tout, des noms de rue, des adresses, les personnes que je croisais. - Un soir, il s’est arrêté comme ça et s’est mis à renifler un gant bleu qui traînait sur le trottoir. Je l’ai ramassé et mis dans ma poche, je doutais que Kelso puisse se tromper, c’était à Elle. J’ai mis le gant sur mon cœur, j’espérais qu’il me guide comme un bâton de sourcier. C’est pas des histoires, regarde sur la télé, il est là, le gant !!! Je marchais de plus en plus, travaillais de moins en moins, pour finir par ne plus travailler du tout. - Et puis un jour, comme ça, je me suis réveillé sur le canapé et j’y suis resté et puis voilà ! Carla réfléchit un moment, se leva dans un mutisme gênant et marcha un moment dans la pièce et enfin brisa le silence - Fais tes valises, tu viens chez moi. Dans une explosion de bottage de derrière verbal, je fis mes valises et en moins de deux nous étions dans la voiture.[/j] [c]***[/c] [j]Aujourd’hui, c’est mon retour au bureau. Grâce à Carla, grâce à une semaine de cure, une semaine d’auto exorcisme passée dans sa maison de campagne à couper du bois, ramasser des feuilles. Je suis sevré. Peut-être qu’au fond, j’ai rêvé, Elle n’est qu’un songe. Quel con je fais, j’étais amoureux d’un fantôme ! Bien rasé, bien propre, la cravate ça va, je suis prêt. C’est drôle je me sens comme un gamin le matin de sa rentrée scolaire : Retrouver les copains, retrouver les professeurs, retrouver les classes et la cour d’école. À la différence que dans mon cas, c’est plutôt retrouver les collègues, le patron, retrouver mon cubicule et la salle à café. Malgré cela, j’ai du mal à réprimer cette angoisse qui ternit la fébrilité du moment. Que vont dire les collègues ? Je les entend déjà chuchoter, il m’épie du coin de l’œil, font semblant de lire de travailler. Je crains Marcel et ses impertinences comme le voyou qui volait mes lunchs à l’époque le midi à la cantine. Je me jette à l’eau, tout va bien se passer ! Je vérifie une dernière fois mon costume et sors de la salle de bain. Au passage, je jette une pointe de pizza qui restait dans le frigo, dans la gamelle de Kelso. - Désolé mon chien, j’ai que ça pour toi. Je t’achète un gros sac de bouffe en rentrant, promis ! Je sors en agrippant ma mallette mais surtout en souhaitant qu’il ne soit pas malade un peu partout sur le tapis. Est-ce que les chiens mangent de la pizza ? On verra ! Je me rends jusqu’au coin de la rue où l’autobus ne tarde pas à passer. La première étape se passera à merveille, je monte à bord, on m’ignore. Bingo ! Je suis un parfait n’importe qui qui gonfle le volume de la masse sans en changer les caractéristiques. Je me fonds entre l’adolescent au Walkman qui joue du - air drum et la vieille dame. Je gage qu’elle va faire son marché, les vieilles aiment bien aller faire leur marché quand les autobus sont pleins : ça embête les gens ! Le chauffeur décharge la majorité de sa cargaison à la station de métro. Moi et mes amis de la masse procédons avec ordre vers les escaliers roulants. Nous glissons doucement sous terre. L’air solennel ou trop concentré à ne pas croiser le regard d’un autre et être obligé de dire bonjour ? Je vote pour B. J’avance vers la ram au son des badauds modernes qui vivent de monnaie lancée au passage, de charité désintéressée, on fait un cas de conscience. Le métro part devant moi, ce n’est pas grave je prendrai le prochain. Les yeux rivés à mes souliers, je me distrais avec trois mégots de cigarette qui traînent. Je les déplace sur le sol du bout du pied pour faire des formes géométriques. Je n’obtiens guère mieux que des triangles. Brisant la ludicité du moment, un parfum papillonne jusqu'à mon nez. - C’est Elle Le temps se fracasse et tombe en pièce coupante - C’est Elle S’enclenche le combat du cœur et de la raison. - C’est Elle Une cacophonie de "mais non, mais non" s’entrechoque au " C’est Elle" au rythme de mon sang pulsé de plus en plus rapidement. - C’est Elle Je n’ose pas me retourner, je me noie dans l’odeur. Obéissant à l’abandon, ma mallette tombe sur le sol, mes genoux fondent. Je me recroqueville sur le béton sale. - Monsieur, monsieur, est-ce que ça va ? dit Elle Ferme les yeux, elle disparaîtra, surtout garde les fermés. Shhhhut shhhhhhhut ferme les yeux. - C’est Elle[/j] a ? dit Elle Ferme les yeux, elle disparaîtra, surtout garde les fermés. Shhhhut shhhhhhhut ferme les yeux. - C’est Elle[/j] [/j] a ? dit Elle Ferme les yeux, elle disparaîtra, surtout garde les fermés. Shhhhut shhhhhhhut ferme les yeux. - C’est Elle[/j]