Comme il n’y a pas beaucoup de vent, la plage fleure bon l’huile solaire. Le spectacle de la nonchalance bronzante peut faire envie à des travailleurs saisonniers, à pied d’œuvre dès le matin. Leur journée, en saison, ne se termine jamais. Les moniteurs sont toujours prêts à user et abuser de leur disponibilité. C’est du service 24/24. Il n’est pas très professionnel de s’endormir à la tâche, mais quand on ignore le mal de mer, on peut s’assoupir même en présence des clients dans n’importe quel bateau. Ce scandale n’est pas toléré par le taulier de l’école de voile qui exige une présence efficace, conviviale et souriante. Jean, alter ego et néanmoins salarié, ne se sent pas concerné par ma ronflante. Quant à Gérald, plus jeune, il est sur la même longueur d’onde : la mer berce le marin. Ces deux-là vont tenter de mettre en échec ma gestion balbutiante des ressources humaines. Un stage dure quinze jours. En général, avec les stagiaires on rigole bien, on sympathise. Les deux moniteurs en question sont très efficaces et appréciés malgré leurs quelques somnolences. A la fin de la semaine, la moitié des clients terminent leur stage ; bonne occasion de fêter leurs nouvelles compétences par une ribouldingue à tout casser. En général, ce sont eux qui invitent, du moins les plus âgés qui pourraient être nos parents. Ce vendredi soir, chez Fifine, le drapeau noir flotte sur la marmite. La mutinerie se déclare. Les moniteurs annoncent que lundi ils seront en vacances. Ils vont partir se reposer et camper dans l’Ile Callot avec toute une bande. Faire contre mauvaise fortune bon cœur, trouver des remplaçants, au pied levé, pendant le week-end, être à pied d’œuvre lundi ; la nouvelle semaine va commencer envers et contre tout. Le moniteur, par essence, est joueur ; par conséquence et analogie de fait, le chef-moniteur aussi. Un plan machiavélique germe doucement. Il est de tradition, quand le temps le permet, de planifier une sortie à la journée, avec Tupperware et pique-nique dans les îles, pendant la deuxième semaine de stage. Les « anciens » encadrent les nouveaux équipages. On part à marée descendante dans la matinée et on revient, rouges comme des grosses crevettes bien cuites, le soir à la pleine mer. Nos déserteurs doivent ravitailler quand leur île devient presqu’île à marée basse et revenir sur le continent à ce moment-là. La synchronisation sera parfaite. La tradition des écumeurs de plage s’est éteinte au 19ème siècle, nous allons la remettre en vigueur. D’ailleurs, n’y a-t-il pas une fête municipale qui s’appelle, au cœur de l’été, « La course des corsaires », avec déguisements et enlèvements (volontaires), sur les plages, de filles à matelots ? Dans notre cas il n’y aura pas d’enlèvement, il s’agit de mettre à sac le campement des moniteurs et leurs complices, dans la plus pure tradition de la Course au large. Le débarquement a lieu à basse mer comme prévu. Des éclaireurs partent repérer le campement que des informateurs nous ont situé. Les chefs de bord maintiennent à flot les bateaux pour pouvoir s’enfuir rapidement et changer d’île. Les équipages ont comme consigne de démonter avec soin toutes les tentes, les plier, les ranger et les entasser sur place. Ce qui se trouve dans les tentes, absolument tout, est volé avec ordre. Quand les démissionnaires vont rentrer au camp, ils en seront quittes pour dormir par terre, sans rien, après avoir redressé leur abri. Le trésor est plus volumineux que prévu mais sa cachette est vaste. La Chapelle commémore une bataille entre les pirates danois et les bretons au cours du haut moyen âge. Cette chapelle, ouverte à tout vent, est très respectée ; il n’y a aucun risque de pillage. Notre-Dame de Callot, embauchée contre son gré, veille sur le butin entassé dans le confessionnal. A midi, les pirates reprennent la mer pour se goberger sur l’Ile Verte, uniquement accessible en bateau. Le soir, les stagiaires rentrent au bercail innocents comme des agneaux. Quel foin ! La nouvelle du raid fait le tour du bourg. A leur retour les campeurs ont découvert leur infortune. Mais ils sont coincés sur l’île par la marée montante. Trouver un téléphone chez un habitant, appeler les amis qui ne savent encore rien… Le piège a fonctionné à la perfection. En soirée la mèche est vendue, tout ce qui manque se trouve dans le confessionnal de la chapelle. Mais les victimes ne le sauront que le lendemain. Le cycle infernal des représailles va s’enclencher. Ils l’ont mauvaise les campeurs, mais une plaisanterie en appelle une autre et dans leurs cerveaux féconds cela phosphore à bloc. Le lundi suivant, avant neuf heures, je rejoins mon poste pour accueillir la nouvelle fournée de stagiaires. Dans le grand virage qui débouche sur la plage le panorama serait idyllique avec le beau temps, la mer qui scintille au soleil levant, si la vue panoramique, plongeant sur les bateaux, ne me donnait un coup, là, au cœur. Les bateaux… Plus un mât, plus un espar… Ils flottent sur leur mouillage, l’air bête et déshabillés. Pas besoin de s’interroger, espérons que les assaillants ont respecté l’outil de travail. Les « anciens » de la semaine précédente ont un sourire en coin quand je présente, comme un exercice d’apprentissage nécessaire, le fait de savoir gréer totalement un bateau avant de pouvoir l’utiliser. Je dois dire qu’il ne manque pas une manille et je me demande comment les saboteurs ont fait, en pleine nuit, pour arriver à ne rien perdre. Dans notre genre, nous étions tous de vrais professionnels. ons tous de vrais professionnels.