[g] Mardi, 7h35 pm, la journée est terminée. Trombones et crayons jonchent mon bureau, vaste, froid et bourreau de mes journées. Je regarde l’agencement des objets, tous plus hétéroclites les uns que les autres, et même avec toute l’imagination du monde, je n’arrive même pas à imaginer un motif qui me ferait penser à autre chose que ce pauvre bureau. Je scrute tous les horizons de mon cubicule à la recherche d’une trace de lumière que la nuit aurait oublié de me reprendre. Au-dessus de mon écran, trône, ternie par le temps, la photo de Clausius, mon cocker (… mon ex-cocker ….). Lui, au moins, savait mettre un peu soleil à travers ma collection de nuages…peut-être un jour, j’en achèterai un autre. J’agrippe mon manteau aux teintes du ciel de novembre et j’éteins toutes les lumières sur mon chemin alors que je me dirige vers la sortie. Derrière moi, il ne reste que les lumières du photocopieur qui éclairent faiblement un coléus. Ironiquement, c’est le seul à avoir bonne mine dans ce bureau!! À l’extérieur, évidemment il pleut! Je me dirige en courant vers la bouche de métro qui me ramènera bien au sec chez moi. Il me semble que je monte dans le même wagon depuis la nuit des temps. Le même wagon qui me traîne d’un endroit X vers un autre encore plus Y. Je m’accroche à une poignée qui à la longue des millénaires a pris la forme de ma main. Les stations filent et moi j’attend. Les gens entrent et sortent, je ne prends plus la peine de regarder, je vois le même visage sur toutes les têtes. « Et puis bon, j’n’ai rien a perdre » me dit ma tête sans trop d’espoir. En levant péniblement la tête, j’entrevois une jeune femme qui se tenait devant moi, belle et radieuse. Son sourire m’éblouissait, j’observe cette créature d’un autre monde à travers de la mince ouverture que formaient mes paupières. « Bonjour » me dit-elle avec un accent qui laissait trahir qu’elle n’est pas d’ici. Mon cœur se remit enfin a battre, je lui retourne la politesse. Devant moi, elle est tout ce qui existe. Tout ce que je n’ai jamais touché. Elle est l’odeur de la mer que je n’ai jamais humée. Elle est les montagnes que je n’ai jamais gravies. Elle est le sable du désert qui n’a jamais glissé entre mes doigts. Elle est le Nord, le Sud, l’Est et l’Ouest. Elle est toutes ces contrées que je n’ai jamais vues. Plus qu’une station avant la mienne. Le métro s’arrête, peut-être des gens monteront d’autres descendront, qui sait. Moi, je goûte cette transe, échantillon de paradis. Au départ, le métro s’enfarge dans ses rails et je sens la secousse. La jeune femme perd l’équilibre, et peut-être n’est-ce pas le hasard, mais je la rattrape. Je ne veux plus jamais ouvrir les bras de ma vie. Je retiens mon souffle pendant des décennies et finalement je l’aide à se remette sur ses pieds. Un « Merci » voluptueux flotte dans les airs et se pose à mon oreille. Pendant un court instant, j’ai goûté au fruit défendu. J’ai exploré l’occident, l’orient. J’ai été couronné roi du plus beau des royaumes. J’ai volé plus haut qu’aucun oiseau n’a volé. Les portes du wagon s’ouvrent, je prends ma mallette et je sors. Ce soir, mon dîner congelé sera un festin. Je plane jusqu’à la rue… et si j’allais m’acheter un chien! [/g] un chien! [/g] un chien! [/g]