Un ultime regard sur cette humanité stroboscopique. La viande est parcourue d’ondulations, elle se trémousse sur des rythmes syncopés, galvanisée par ce qui a été de la musique un jour. Je sors de la boîte. L’atmosphère saturée de bruit et de fumée laisse place au calme de la nuit hivernale, que le néon colore de rouge par intermittence. Arrière goût de whisky et de nicotine. Mes tympans bourdonnent encore de la pression sonore, et des phosphènes, résidus de la lumière agressive, tracent des sillons lumineux dans la nuit noire. La fête refuse de me laisser partir. Des échos de la boîte me parviennent encore un moment, comme de vieilles pulsations fatiguées, et puis je tourne au coin de la rue et le cœur s’arrête de battre. C’est aussi bien ainsi. Etrange, ce que le monde peut être tranquille, parfois. Est-il très tard ou très tôt? J’ai oublié mon portable, et la montre à aiguilles que je porte se révèle illisible pour le fier produit de la génération numérique que je suis. Je me demande un instant ce que cet objet peut bien faire, accroché à mon poignet. Ah oui… il fait joli. Et puis c’est tout. L’alcool imbibe encore mon organisme et j’ai l’impression que mon corps s’arrête au niveau des genoux, que mes jambes ne font que suivre le dessin hypnotique des pavés sur le sol, que la révolution de mon être ne prend que le temps de passer d’un lampadaire à un autre. A présent que la boîte a disparu, je suis le seul à marcher, le seul à bouger dans un rayon de 100 mètres. C’est à la fois le risque et la chance que l’on peut avoir en rentrant à une heure où même les chats dorment : pour quelques instants volés, le monde nous appartient. Il fait intensément froid. Quelques étages plus haut, il fait 20°, les volets sont fermés, et seules quelques personnes dorment du sommeil du juste. Les autres, que l’on pourrait qualifier de majorité silencieuse, ont sacrifiés rêves et cauchemars sur l’autel du dieu psychotrope. Les seules voitures que je vois sont toutes rangées bien gentiment sur le côté de la rue, comme autant de paisibles ruminants après la transhumance, sans doutes épuisées par l’énergie qu’elles ont dépensé pendant qu’il faisait jour. Etant donné qu’aucun véhicule ne semble décidé à se réveiller, je descends du trottoir et marche au milieu de la route. C’est très agréable, d’avoir toute la route pour soi- et un peu mégalo aussi. Là-bas, dans le vide, des feux passent de l’orange au rouge. Fort civilement, j’attends qu’ils soient à nouveau au vert avant de continuer- on est citoyen ou on ne l’est pas. Je prends un soin tout particulier à marcher que sur les traits blancs qui séparent la route en deux : je sais parfaitement que si j’avais l’imprudence de poser mes pieds autre part que sur la ligne discontinue, je ferais une chute de cinq milles mètres et me romprais le cou. Je sors de ce bref voyage dans le passé aussi rapidement que j’en suis entré. Mes pas me guident jusqu’à l’exact milieu d’un boulevard désert, expression antithétique s’il en est. Je pense que, si par quelque miracle spatio-temporel, j’étais téléporté au même endroit en pleine journée, je me désintègrerais et l’on retrouverait des morceaux de moi jusqu’en Chine. Cette idée me fait sourire. Et soudain, je réalise que je suis heureux. J’ai envie d’embrasser, de posséder la seule chose qui m’empêche de sombrer dans le vide intersidéral à jamais. Ma veste puis ma chemise s’envolent et atterissent sur un jeune arbre dont l’unique vocation semble avoir été de tout temps de faire office de porte-manteaux. Comme il est agréable de se sentir chez soi! J’ôte ensuite ceinture et chaussures. Il est un peu plus difficile de se défaire d’un pantalon en marchant, et les chutes dues à mes tentatives me coûtent deux incisives. Le sang inonde ma bouche. Encore quelques mouvements supplémentaires et je suis nu comme au premier jour. Ma chair, rien que ma chair, toute ma chair, s’érige sous la morsure du froid. Dans un geste d’adoration, je pose un genou à Terre, et de tout mon long, je m’étale sur mon aimée. Mes lèvres sanglantes s’ouvrent et se referment sur le macadam glacé, dans un baiser aussi passionné qu’il est incestueux. Au bout d’un moment, je me couche sur le dos parce qu’il est douloureux d’avaler des gravillons et que ma langue menace de rester collée. Mon regard se perd dans une perspective qui se dissout dans l’infini. Je me demande s’il se trouvera quelque étoile pour l’arrêter, dans quelques années-lumières. Mais non. Là-haut, sous mes yeux, le ciel est si grand, si beau… On en oublierait presque qu’il est vide… resque qu’il est vide…