Tout ceci ressemble diablement à une expérience artistique. Noir et argent. McKendrick referma l’occulte ouvrage, avec un mouvement d’une lenteur calculée. Ses yeux de lave embrassèrent le marbre froid des toilettes. Il avait l’euphorique impression d’être soûl, de tout percevoir en décalage. Des tas de phrases ressurgirent de son passé, mais il n'y prêta pas attention. Ses yeux se fermèrent, et il soupira. C’était fini. Son esprit miaula. Il se leva, les jambes meurtris, et tituba vers le miroir des toilettes. Il avait du mal à croire qu’il venait de faire ce qu’il venait de faire. Qu’il était là où il était. Qu’il pensait ce à quoi il pensait. Il percevait les choses de deux points de vue. Celui de spectateur, et celui d’acteur. Il… Selgorn. Ce nom, sonnant comme un opéra de glas heavy metal, lui fit l’effet d’une douche de mercure. Il se retourna brusquement. Son front, ses joues, son cou, tout son corps était moite, brûlant, incandescent, éthéré. Il ne parvenait pas à se voir dans le miroir. Selgorn, bordel ! Tu es drogué ou quoi ? Réagis ! Il était seul. Il savait que si il lui avait pris l'envie de retourner dans le bar, il n'aurait trouvé personne. Et si il s'était précipité dans la rue, sous le coup d'une panique inexplicable (ou tout du moins inexpliquée), pas un passant n'aurait été présent pour le rassurer d'un regard torve, suspicieux, ou bien méfiant. Il aurait pu trépigner, beugler, hurler, courir, sans qu'une seule âme ne vienne lui faire écho. Aussi resta-t-il dans les toilettes, en proie à une terreur grandissante, insoutenable, mais réel. Et c'est alors qu'ils arrivèrent. D'abord, McKendrick n'entendit qu'un grattement. Continu. Insistant. Grattement. Gritchi, gritchi, gritchi. Cela venait de la porte. La porte qui séparait le bar des toilettes pour hommes. Celle là même sur laquelle était peint le célèbre "petit homme", ce sage qui vous indiquait où jeter vos ordures, quand traverser, et bien sûr où uriner entre congénères du même sexe. Ce sacré petit bonhomme chauve. McKendrick était défiguré. Un innommable rictus lui barrait le visage. Son cerveau répétait en boucle : "Si je ne bouge pas ils ne rentreront pas. Si je ne bouge pas, ils ne rentreront pas. Si je ne bouge pas, ils ne rentreront pas...". Mais il était bien trop tard. La poignée bougea, s'abaissa. Ils entraient. McKendrick voyait tout, percevait tout. En transe. La poignet était maintenant au plus bas. Le loquet allait relâcher la clenche, et la porte s'ouvrirait. Mais, contre toute attente, d'un air presque moqueur, la poignée ne s'arrêta pas. Doucement, elle continua à tourner, pointant bientôt vers le bas, revenant sur elle même, formant un angle absurde et ridicule, presque douloureux. La poignée fit encore deux tours complets, puis un déclic se fit entendre, et la porte s'entrebâilla. Grincement, plainte de rouille et d'acier. Finalement, la porte s’ouvrit. Et vomit. La porte vomit une incroyable marée vivante, noire, et miaulante. Une marée de chats. Un type n’ayant que ça à faire aurait dénombré plusieurs centaines de ces sinistres félins. Mais McKendrick n’avait pas que ça à faire. Il fallait enrayé le charme, comme dans un de ces foutus conte de féés. * * * On aura beau dire, le temps est un sacré boute-en-train. Il virevolte, s’arrête, ralentit ou s’emballe, au gré des états d’esprits, battant la mesure au stress de l’homme en retard, ou soulignant méticuleusement l’ennui du prisonnier. « Une minute loin de toi, mon amour, c’est comme une heure passé la tête dans le four », chantent les poètes. On n’a rarement chanté quelque chose d’aussi vrai. « Tout est relatif », afin de compléter la célèbre maxime de notre ami Albert il semble important d’ajouter « Oui, mais surtout le temps, quand même ». Et alors seulement, nous serons à même de comprendre ce qui arriva à l’inspecteur McKendrick, à cet instant précis. Le temps se figea, contrastant avec l’intense activité qui se mit en branle dans le cerveau agile de l’inspecteur. « Je suis dans les toilettes d’un bistrot crasseux, assis sur une cuvette à la propreté contestable. Je viens de lire l’œuvre d’un homme qui s’est donné la mort d’une façon pour le moins originale (saugrenue ?) il y à moins de 8 heures. Cette œuvre, est une compilation d’histoires aussi irréalistes qu’absurde (saugrenues, oui), ayant pour titre MAUDIT. Par l’encadrement d’une porte (à la poignée chafouine), couinant et hurlant, une horde de chats noirs s’apprête à me dévorer. Me dévorer ? Evidemment, me dévorer. Ne suis pas maudit, pour avoir lu ce livre ? N’est il pas d’une logique implacable que ces chats noirs sont Aristide Selgorn, le biographe damné. N’est-ce pas évident que son esprit cherche le salut, en volant à un pauvre innocent (oui, moi) sa vie, son corps, son identité, et surtout son nom ? Une fois l’escalier de la démence dévalé quatre à quatre, en dos crawlé, il va bien sûr de soi, que tout cela n’est qu’une immense malédiction patronymique, sautillant d’un quidam à l’autre, avec la gaieté d’une sauterelle sous ecsta. Maintenant, mon petit gars, pose toi la question : est-ce que tu as envie de clamser façon « saugrenue », dans des toilettes aussi accueillantes que ma belle-mère en robe de chambre un jour pluvieux ? Ok, ma vie est insignifiante, mais justement, c’est tout ce que j’ai. Et je crois que le moment est particulièrement bien choisi pour réaliser que la différence entre « insignifiant » est « rien » peut parfois atteindre des sommets à faire pâlir un mont Everest, même déjà recouvert de neige. Bon, je veux m’en tirer, c’est déjà un grand pas, mais j’avoue que la question que le petit rigolo avachi au fond de ma cervelle, prêt du radiateur de mon sur-moi, viens de lancer, ne manque pas de piquants : COMMENT ? ? ? » Fin du temps mort, comme on dit. Et voilà que celui-ci, ressuscitant avec la célérité d’un Lazarre caféiné, se précipite sur McKendrick, prenant la forme d’un belliqueux matou, moiré et grimaçant. PLAF-CRASH, c’est approximativement le bruit que fit le choc du chat s’écrasant sur la porte de la cabine des toilettes, que l’inspecteur venait tout juste de refermer sur lui, mu par un opportun réflexe. Le « plaf » correspondant au corps caoutchouteux de la bête, se plaquant violemment sur le bois un peu gris, et « crash » soulignant vraisemblablement l’incongru passage de sa tête au travers du battant de faible épaisseur. Le panorama, du point de vue de l’inspecteur, vira de « simplement fascinant » à « totalement sidérant » : enfermé dans sa cabine exigu, il se tenait tant bien que mal à distance de la tête de l’affreux animal, qui étirait son cou et tendait ses crocs afin de le happer à la gorge. Voici ce que le chat pensait : « attraper la chaire, il faut que j’attrape la chaire et que j’insuffle. Selgorn, peut-être, mais pas pour longtemps. Cet idiot d’humain va crever, hihihi. Que je suis méchant. ». C’était un chat méchant. Et McKendrick une victime. Logiquement, les choses s’arrêtent là, la victime meurt, et la morale est sauve. Comment puis-je briser le charme, se demandait l’inspecteur ? Comment ôter leur réalité à mes dizaines de bourreaux ? Simple, il faut que je fasse preuve de confiance en moi, que je méprise ma terreur ! « Shazaam ! » s’exclamat McKendrick en croisant deux doigts vainqueurs sous le museau de la bestiole baveuse. Celle-ci ne se le fit pas répéter deux fois, ouvrit grand la gueule, et happa la main tendue en un claquement sec et spongieux. Le coumichaire manchot n’eut même pas le temps de pleurer sur le fantôme de sa main, tellement le pressait l’urgence de trouver une solution, et vite, parce que la bête se rapproche, quand même, et que j’aime pas la manière dont elle se lèche les babines, en suçotant mes doigts ! C’est alors que l’effroyable évidence passa dans le regard du chat. Celui-ci venait de comprendre comment l’Inspecteur pourrait l’anéantir à coup sûr, d’une manière joliment symbolique, et donc tout à fait dévastatrice. L’animal poussa un ou deux rugissements rauque, mais la conviction n’y était plus : il ne pouvait s’empêcher de couler des regards angoissés en direction de l’ouvrage sombre et compacte, qui avait glissé de « feu les doigts » de l’inspecteur. Ce dernier finit par se rendre compte du manège de la bête, et comprit enfin. Ouais, ça c’est du symbole ! Il saisi le volume de sa main valide, et sur un coup de tête, le balança dans les chiottes. Et il tira la chasse. Sans fioritures. La gorge un peu noué, peut-être. Mais pas trop. Shlouuourouloump… Shlourmp. Le livre, bien trop volumineux pour passer à travers le trou d’évacuation, glissa pourtant avec l’aisance d’une grenade à fragmentation le long du gosier d’un Selgorn. Encore quelques shlourmp, et MAUDIT ne fut plus qu’un souvenir, flottant dans les égoûts de la mémoire de McKendrick. Le chat fit une grimace exaspérée, poussa un ou deux « tss tss » plein de mépris, puis retira sa tête de la porte. Encore un « shlourmp » irréel. Il n’y eut bientôt plus un bruit dans la salle. Au bout d’une minute, quelque chose dans ce silence intrigua l’inspecteur. Il était trop parfait. Il manquait un son qui lui était familier… Mais lequel ? Ha bien sûr ! McKendrick se remit à respirer. Une cigarette éteinte à la bouche, le moignon caché (comme un secret honteux ou une pierre précieuse) dans la poche, l’inspecteur McKendrick se massait les méninges, au contact de l’air froid et un peu piquant de la grande rue. Tout était étrangement réaliste dehors, tout se déplaçait avec une surprenante fluidité, une prétentieuse cohérence. L’inspecteur avait, bien sûr, la désagréable impression que quelqu’un lirait son histoire, quelque part. Il donna un grand coup de pied dans une boîte de conserve. Et ma foi, il n’existe strictement aucune preuve que celle-ci retomba un jour. [c]FIN[/c]cune preuve que celle-ci retomba un jour. [c]FIN[/c]