Mars 1944 Jules avance à pas lents. Ce matin, son nom a retenti dans les hauts parleurs et il a su qu'il allait mourir. Une prémonition. La peur lui noue le ventre, il se concentre pour empêcher ses larmes de couler. Lui qui revenait à Montpellier le coeur léger, tout heureux de revoir sa femme et sa fille. Il n'aura même pas pu les embrasser une dernière fois. "Je ne suis qu'un homme" murmure-t-il. Il repense à cette chaude journée de mars, il y a quatorze ans. Il repense à Pauline, à ses enfants, Benjamin et Bernadette. Benjamin a sûrement connu cette attente, lui aussi. Savoir la mort si proche mais ne pouvoir déterminer le moment précis où elle s'emparera de lui... La force – ou la folie – qui l'a soutenu ces derniers mois se réveille de nouveau en lui et il a envie de se battre, d'aller jusqu'au bout de sa cause, quitte à souffrir, quitte à mourir. Son pas se fait plus ferme, plus décidé et le tremblement imperceptible de sa main diminue. Hors de la prison, une traction noire l'attend. Le grand voyage a commencé. Jules Burrol ne sait pas quand il finira mais il sait où. Un nom que les détenus de la grande prison de Montpellier ne prononcent que du bout des lèvres, un nom mystérieux et maudit, la Villa Saint Antonin... Peu en sont sortis vivants et tous y ont subi les plus atroces tortures. "Komm !" Il suit le gradé allemand et soudain le reconnait, c'est Ian, Ian l'amant de sa fille. Ultime chance de s'en sortir ? Après lui avoir refusé la main de Bernadette, après avoir fait promettre à Morille de le tuer s'il lui-même ne trouvait pas l'occasion de le faire ? C'est quitte ou double. "Ian, Ian... Ich bien Bernadettes Vater. Helfen Sie mich, bitte ! -Je sais très bien qui vous êtes, monsieur Jules Burrol, répond l'autre dans un français teinté d'accent germanique, vous êtes un des chefs d'une organisation résistante cévenole." Sans ajouter un mot il le pousse dans l'enorme voiture. Jules sait que son dernier espoir est fichu. Il éspère que Pauline va bien, qu'elle s'en remettra, il espère que la France vaincra et surtout il espère que Morille tiendra sa promesse et descendra cet enfant de salaud, qui après avoir souillé la fille envoie le père à l'abattoir. Il serre les poings de rage. Par les fenêtres, Burrol voit le chemin qu'il parcourt, celui qui le mènera à la mort. Ils traversent Gambetta et le boulevard du Jeu de Paume, avant de remonter la Grand Rue. Ils vont se retrouver place de la Comédie. En un éclair, le prisonnier aperçoit le "Bon Coin" et un instant semble reconnaître une silhouette familière, deux nattes blondes qui se penchent pour servir le café. La traction imperturbable poursuit sa route vers le Boulevard Louis Blanc sans savoir qu'un homme qui n'a pas vu sa femme depuis de trop nombreuses semaines vient d'apercevoir ce qui lui donnera la force de survivre, le plus longtemps possible. Il se souvient de son arrivée à Montpellier dans la même charette qui l'avait emmené vers les Cévènnes et du contrôle des SS. Il repense à cette fois où, dans la clairière des aulnes, les frisés étaient au rendez-vous et craint pour ses compagnons là-haut, qui ignorent qu'un traître est sûrement parmi eux. La voiture continue rue Ferdinand Fabre avant de stopper au 6, avenue de Castelneau. On le fait descendre. Le portail qui s'ouvre, des talons qui claquent, des "HEIL HITLER", un bureau, une chaise en bois et des liens qui lui cisaillent les poignets. De l'autre côté, dans un beau fauteuil de cuir noir, un caporal dont il ne retiendra pas le nom. Dans sa tête, du Wagner. Qui lui a dit que Wagner est le compositeur favori d'Hitler ? "Bonjour, cher monsieur Burrol" voix douce, si douce, trop douce. "Nous allons parler, vous et moi." - NOIR - Et ensuite ? Et plus tard ? Plus tard, rien mais maintenant le dilemme tout avouer, dire les noms, les lieux et esperer mourir vite ou lutter, lutter toujours pour une cause qui désormais le dépasse, lui tenancier d'un bistrot, ancien ouvrier agricole ? Il ne sait plus, il ne sait rien, il se souvient du coup de matraque qui lui a ôté ses dernières forces et du sol humide du cachot où il vient de se réveiller. Nouvel interrogatoire. Ca n'en finira donc jamais ? L'officier qui relaie le caporal ne parle pas le français c'est donc un jeune milicien qui s'adresse à Jules. L'intérprète semble nerveux et Burrol se demande ce qu'il fait là, il n'a même pas vingt ans. Son regard est fuyant, son menton tremblote. C'est presque un bébé, il n'a pas encore perdu ses fossettes d'enfant. "Her Gaber voudrais les noms des autres membres de votre réseau, la cache principale. Des noms de lieux, d'hommes, des faits !" Jules se tait. Nouveau coup de matraque. Le gamin se penche et murmure quelque chose à l'officier qui acquièce. Claquement de doigts. Le résistant est emmené dans une petite pièce située dans la cave de la villa, au niveau des cachots. Au loin retentissent des hurlements. Herr Gaber le précipite contre un mur "Spricht !" Jules touche son front ensanglanté, se relève péniblement. Il a décidé de lutter. Lutter pour que ces années de résistances ne soient pas vaines, lutter parce que ce jeune interprète n'aurait pas du être là, pas du voir ça, vivre ça. Il a l'âge de Cyril, nom de code Tex. Qu'y connaissent-ils à la politique ces deux là ? Rien. Certains sont simplement un peu plus fous, d'autres plus lâches peut-être. Qui sait ? Le hasard a decidé pour eux, ils ne sont pas à leur place ni l'un ni l'autre, la guerre les a placés là et toute leur vie, ils en subiront les conséquences. Pour Cyril, mais aussi pour ce jeune milicien, Jules a décidé qu'il tairait ses secrets, qu'il ne crierait pas. Du moins, le plus longtemps possible. A peine relevé il est de nouveau precipité par terre. Il est battu, des ecchymoses bleuissent ses joues, ses yeux, du sang coule de son nez, de ses lèvres ouvertes. Son calvaire dure deux heures, au bout desquelles il est ramené dans son cachot insalubre. Dans la nuit, un chuchotement l'intrigue. "Je m'apelle Nicolas Aubiard et je suis l'inteprète de Herr Gaber, m'sieur Burrol. Va-t-en, petit J'ai connu votre fils Benjamin, il y a longtemps à l'école. Je vous en supplie m'sieur Burrol, dites leur ce qu'il veulent savoir. Ils vous tueront de toute façon. Evitez-vous la souffrance, m'sieur Burrol ! Dites leur ! Vous ne savez pas ce qui vous attend..." sa voix se casse, Jules entend les sanglots qui lui obstruent la gorge. "Va-t-en, petit" répète le résistant avant de se retourner face au mur. Il entend le gosse renifler et compte ses pas dans l'escalier. Lorsque la lourde porte qui mène à l'étage s'ouvre, Burrol entraperçoit un filet de lumière pâle. Bientôt le jour, Bientôt son calvaire reprendra. Mais non... Quatre jours, il attend sans savoir quelle heure il est, quatre jours d'incertitude, rythmés par les hurlements, les claquements de bottes, et cette porte en fer qui s'ouvre et se referme au gré des interrogatoires. Nicolas Aubiard n'est pas revenu.. Nicolas Aubiard sera retrouvé un matin, mort d'une balle dans la tête. Et Jules Burrol attendra quatres longues journées sans savoir quel sort on lui réserve. La porte s'ouvre et Herr Gaber descend, un nouvel interprète à ses côtés : "Alors monsieur Burrol, vous êtes vous décidé à parler ?" Silence. "Bien." Nouveau claquement de doigts et le résistant est entrainé dans une nouvelle pièce. Coups de poings, coups de matraques, coups de pieds, insultes. Chaque fois que Jules tombe et malgré sa faiblesse il se force à se redresser. Il serre les dents, évite de penser. Mais une fois dans sa cellule, son cerveau en ébullition le tourmente : sale guerre, saloperie de fritz... Où tout cela va-t-il les mener ? Cette barbarie, cette violence... Lui qui se targuait d'aimer l'humanité, il est perplexe. Un boche qu'est-ce sinon un français avec une langue, des traditions, des coutumes différentes ? Sont-ils tous comme ça, tous nazis ? Et ces jeunes impliqués, son fils qui est mort, ce gamin Cyril qui tue de sang froid plusieurs hommes chaque jour. Que lui restera-t-il de la vie sinon une froideur, une indifférence à toute épreuve ? A l'âge où il devrait flirter Cyril est devenu une machine à tuer. Certes, certes il s'agit d'une cause patriotique. Jules aussi a connu la guerre, puisque très jeune elle lui a pris son père. Oh lui aussi a voulu s'engager, au nom du patriotisme. Mais à cette époque c'était différent. Au front on tirait de tranchées à tranchées, séparés par un no mans land. Oh, ça n'était pas moins violent, non, non. Mais ici c'est d'homme à homme, violence, barbarie, tortures, mort sont le lot quotidien de ceux qui n'ont pas accepté le gouvernement de Vichy, gouvernement factice dont les boches tirent les ficelles. Non, décidemment, Jules ne comprend pas. Il a 44 ans mais il se sent vieux, très vieux. "Ma place n'est plus ici..." pense-t-il. Et c'est avec une force nouvelle qu'il se lève pour suivre Herr Gaber lorsque celui ci vient le chercher quelques heures plus tard. La force d'un homme qui sait que ce monde n'est plus le sien, la force d'un homme qui sait la mort toute proche mais ne la craint plus... e proche mais ne la craint plus...