Dans les corridors de la résidence Moraud, plus un bruit, plus un pas. Silence académique. Période d’étude pour universitaires débordés. De part et d’autre des minces cloisons faisant office de murs, les étudiants, comme dans un étonnant jeu de miroirs, assis à leur bureau, penchés sur des bouquins scientifiques de toutes sortes, s’efforçaient de rattraper tout le temps perdu à festoyer. Patrick ne faisait pas exception à la règle. Malgré tous ses efforts en première moitié de session, il n’était pas parvenu à échapper au tourbillon délirant des plaisirs parascolaires. Ses notes n’en souffraient pas encore, mais il valait mieux investir plus de temps et d’efforts s’il souhait terminer l’année avec une bonne moyenne. C’était donc à cela qu’il s’affairait ce soir-là, ce devait être un mardi, assis seul à son bureau, recopiant minutieusement ses notes de cours, se remémorant une à une les notions enseignées au cours des deux derniers mois, quand Maxime entra sans frapper. Il souriait malicieusement et Patrick délaissa son travail pour écouter ce que son ami, et voisin d’en face, avait à lui raconter de si amusant. Ce dernier semblait vouloir faire durer le suspense : son silence s’éternisait. - Pourquoi me regardes-tu comme ça? Vas-tu finir par me dire ce que... - Chut! Il désigna la cloison nord des yeux. Son sourire s’agrandit. - T’entends? Oui. Patrick entendait. Il entendait les grincements du lit de son voisin d’à côté, Ahmed, un jeune Arabe à qui il n’avait jamais adressé la parole, et les gémissements passionnés de plusieurs voix. Il aurait d’ailleurs préféré que Max ne les lui fasse pas remarquer. À présent, il ne parviendrait plus à se concentrer. - Il baise, et puis? - Non, écoute! Grincements. Gémissements. - Quoi? - Merde, Patrick, réveille-toi! Ce sont des voix d’hommes, qu’on entend! Et si j’en crois mes oreilles, je dirais même qu’ils sont plusieurs! Trois ou quatre, au moins. Patrick haussa les épaules. Il n’avait pas envie de s’amuser devant les ébats sexuels de cet Ahmed qu’il ne connaissait même pas. - L’homosexualité est strictement interdite et sévèrement sanctionnée par la religion musulmane, expliqua Maxime, alors imagine dans quelle merde il vient de se foutre avec son orgie entre gars... - Ahmed est musulman ? - Le pape est catholique ? - Tu veux me faire chier ? - Ah! Vraiment, toi, ce soir... Maxime fit brusquement demi-tour et retourna dans sa chambre sans refermer la porte chez son ami. Patrick soupira. Il n’approuvait pas ce genre de voyeurisme, et ces comportements immatures, quoique de plus en plus rares chez Maxime, il les avait en horreur. Ceci dit, il ne s’inquiétait pas pour leur amitié : l’évènement serait vite oublié. À côté, les bruits ne semblaient pas prêts de s’arrêter. Patrick comprit qu’il était trop tard pour étudier, que ça ne lui servirait plus à rien, et décida qu’il était temps de se coucher. Il referma la porte de sa chambre en prenant soin de la verrouiller cette fois, éteignit la lumière et, après s’être complètement déshabillé, se glissa nu sous les draps. Octobre était aussi chaud que juillet et la mauvaise climatisation du bâtiment l’obligeait à dormir sans vêtement. Si seulement Mélanie pouvait dormir à ses côtés... Grincements. Gémissements. Patrick s’endormit dans cette ambiance orgasmique, en pensant à sa Mélanie qu’il avait abandonnée à des centaines de kilomètres de là pour venir étudier à Québec. Sa Mélanie, son amour. Elle lui manquait beaucoup. Inutile de vous dire que Maxime raconta à tout le monde qu’il avait vu quatre jeunes hommes sortir de la chambre de Ahmed le lendemain matin. Outre son décor nauséabond, la cafétéria Vandry de l’université Laval avait la nourriture la plus infecte de tout le campus. Et pourtant, on trouvait quotidiennement les deux tiers de la population étudiante qui s’y « nourrissaient ». Le menu très peu varié incluait rarement des légumes et se composait au moins trois fois sur quatre de fast-food et de produits surgelés. Mercredi. Midi moins le quart. Poulet frit et poutine sur le plateau de Maxime. Hamburger et frites sur celui de Patrick. Et de quoi faire une overdose de sucre dans leurs breuvages. S’adressant au petit groupe qui s’était formé autour de leur table, Maxime racontait l’histoire de la veille. On salivait, on s’accrochait aux lèvres de ce prodigieux conteur qui insérait judicieusement ici et là des détails savoureux, pas toujours vrais, et des opinions très personnelles à propos des Musulmans. Patrick aurait voulu le contredire, car il disait des choses absolument horribles, mais le ton qu’employait Maxime était léger et plein d’humour. Inoffensif, s’était-il dit à ce moment-là. C’est qu’il n’avait pas vu entrer Ahmed. Personne ne l’avait vu passer derrière eux. Personne n’avait remarqué l’air déconfit qu’il avait lorsqu’il s’éloigna après avoir entendu certains des propos de Maxime. Patrick ne sut jamais qu’à cet instant précis, Ahmed l’avait vu rire, lui, Patrick. Du seul rire qui s’était échappé de sa bouche pendant tout le récit de Maxime. Du seul rire qui avait vraiment compté pour Ahmed. La nuit, Patrick dormait mal. Soit il souffrait d’insomnies, soit il était hanté par des cauchemars psychédéliques qui le réveillaient en sursaut, couvert de sueurs, le coeur pantelant, incapable de se rendormir. Cette nuit-là, celle de mercredi à jeudi, il rêva de tchadors sans corps ni tête, des tchadors fantomatiques, flottant dans un néant où lui-même nageait. Et parmi ces tchadors de plus en plus nombreux se glissa un visage, celui de Ahmed, sans expression, ni colère ni tristesse ni rage. Un visage sans vie qui grandissait, qui repoussait les tchadors, qui prenait toute la place, toute, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien d’autre que ce visage. Et ce visage donnait l’impression d’être aussi sombre que les tchadors qui l’avaient précédé, aussi vide que le néant duquel il était apparu. Et quand ne resta plus rien que les yeux de Ahmed, Patrick se réveilla. Il étouffa un cri en se plaquant la main sur la bouche. Il faisait étonnamment froid, comme si novembre était venu reprendre sa place, et Patrick grelottait. Quelle heure pouvait-il bien être? Son réveille-matin illuminait la pièce, et ses songes ténébreux s’évaporèrent bien vite. Il n’en garda qu’un très vague souvenir, se demandant bien pourquoi il avait rêvé à des tchadors alors que Ahmed n’appartenait pas au mouvement chiite. Le cerveau a parfois sa propre volonté et sa partie subconsciente ne suit pas nécessairement toujours une logique rigoureuse. 2:22 Voilà une heure probablement symbolique, se dit Patrick. Il n’était pas superstitieux, mais s’amusait à noter ces clins d’oeil que la vie lui faisait parfois. C’était la deuxième nuit consécutive qu’il se réveillait à cette heure. Sans plus tarder, il enfila un pyjama, mis le chauffage et retourna se coucher. Il s’endormit dans les secondes qui suivirent. Sa dernière pensée fut pour Mélanie. - Tu dormais? Jeudi matin. Huit heures douze. - Oui. - Veux-tu que je rappelle plus tard? - Non, maintenant que tu m’as réveillée, ça va. - Désolé. - Non, ça va, je te dis! Comment ça se passe à Québec? - Bien. Silence. - Tu me manques. - À moi aussi. Silence. - J’avais vraiment envie de t’appeler, mais je me rends compte maintenant que je n’ai pas grand chose à te dire. Silence. - Je crois que j’avais seulement besoin d’entendre ta voix. - Reviens-tu bientôt? - Après les examens en décembre. Ça me paraît si loin. Silence. - Je suppose qu’on se reverra à ce moment là. - Oui. - Désolé encore de t’avoir appelée si tôt. - Pas grave. Silence. - Je t’aime... À deux heures vingt-deux (une étrange coïncidence) cette nuit-là, Patrick ne rêva pas, mais se réveilla tout de même, encore grelottant. Le froid était pire que la veille, le chauffage ne fonctionnait pas bien. Alors qu’il essayait de remédier à la situation, quelqu’un frappa à la porte. Pour une raison qu’il ignorait, Patrick hésita à ouvrir. - Maxime, c’est toi ? demanda-t-il d’une voix encore enrouée par le sommeil. Comme il n’obtenait pas de réponse, il répéta sa question après s’être éclairci la gorge. Quelques secondes plus tard, une voix de l’autre côté de la porte lui souffla ces mots: - Aide-moi... Patrick se leva précipitamment. - Ahmed? Ahmed, c’est toi? Il ouvrit la porte. Personne. Ni Ahmed, ni Maxime, ni qui que ce soit. D’un bout à l’autre du corridor, rien que la lumière vacillante des néons, un profond silence et un Patrick plus vulnérable que jamais. Le lendemain matin, Ahmed reçut la visite inattendue de ses parents. Ce sont leurs cris et leurs exclamations de colère qui réveillèrent Patrick, et tout le troisième étage de la résidence Moraud, vers huit heures trente. Ils parlaient arabe, enfin une langue aussi sèche et gutturale que l’arabe, et ce n’est que plus tard que la conversation leur fut traduite, à Patrick et à Maxime. Elle concernait l’homosexualité de Ahmed. Les parents de ce dernier étaient absolument outrés par la conduite de leur fils, l’accusant d’avoir déshonoré leur famille, leur religion et leur culture. « Tu n’es plus mon fils », lui avait dit le père avant de partir. - Comment ont-ils su? demanda Patrick. On ne lui répondit que le lendemain : - L’un de ses compagnons sexuels avait filmé la scène et leur a présenté la vidéocassette. - Tu plaisantes? Cela n’avait rien d’une plaisanterie. - Mais pourquoi aurait-il fait ça? Pourquoi... Cafétéria. Heure du lunch. - Voilà trois nuits que je me réveille à deux heures vingt-deux. Ça, c’était Maxime. Patrick faillit s’étouffer avec son thé glacé. La cafétéria Vandry s’évanouit, les bruits, les voix, tout fut englouti à cet instant précis, dans un tourbillon d’inexistence. Un battement de coeur, le sien, résonna comme un tambour dans sa tête, se multiplia, devint parade, fanfare, l’assourdissant, jouant un rythme militaire, une musique terrifiante. -Moi aussi... Patrick ne s’entendit pas prononcer ces mots. Ils s’étaient échappés d’eux-mêmes, contre sa volonté, lui qui, en temps normal, n’aurait jamais osé avouer un malaise par rapport à une superstition du genre. Ce n’était pas sérieux. C’était du hasard, rien de plus. Et pourtant, voilà que Maxime arborait la même expression de stupeur. Un silence profond, bien plus profond et bien plus troublant qu’un silence académique, s’installa à la table et tout le monde les observa tous les deux. Au moins une douzaine d’anges passèrent. Puis quelqu’un éclata de rire. D’un rire contagieux qui se propagea et finit même par gagner Maxime et Patrick. Non, ce n’était pas sérieux tout ça. Ça ne pouvait pas l’être. On retrouva le corps sans vie de Ahmed cette nuit-là, à la suite d’un mystérieux appel téléphonique à la centrale de police, à deux heures vingt-deux. Ahmed s’était pendu. Quand l’inspecteur de police vint les questionner, Maxime et Patrick gardèrent secrets les évènements des nuits dernières. Comment expliquer une telle chose à un homme qui prônait la logique et la raison ? En vérité, les deux amis ne s’adressèrent plus jamais la parole. Maxime quitta l’université quelques semaines plus tard. - Mélanie, c’est moi. - Qui ça? - Moi, évidemment! - Patrick? - Qui d’autre? - Quelle heure est-il? - Très tard, je sais. - Il est deux heures vingt! Silence. Puis, d’une faible voix: - Deux heures vingt-deux... - Pourquoi m’appelles-tu? - Je n’arrive pas à dormir. - Écoute... Silence. - Tu me manques, Mélanie. - Patrick, je suis désolée... - Je me sens si seul ici. Quand vas-tu venir me voir? Silence. - Mélanie? - J’ai rencontré quelqu’un. - Quelqu’un? - Quelqu’un que j’aime. Et qui m’aime. Tu comprends? Silence. - Quelqu’un avec qui je veux passer le reste de ma vie. Silence. - Je suis désolée, je sais que j’ai mal choisi le moment pour t’annoncer ça, mais... Patrick raccrocha.