L’ombre des immeubles mystifient la ruelle et lui donne l’air étrange d’un dédale dont on ne peut sortir. L’homme au chapeau déambule dans ces rues d’un pas incertain. Il ne sait plus depuis combien de temps il y est et l’immensité de ces êtres de pierres le ramène à des dimensions qu’il croyait avoir depuis longtemps quittées. Ses vingt ans de mariage se sont envolés et avec eux les noms de sa femme et de sa fille. Il est redevenu un petit garçon frêle, hagard, perdu dans une forêt d’immeuble. Leur ombre menaçante pèse sur son corps vulnérable et il retrouve toutes les sensations de son enfance. Son feutre noir est devenu le bonnet de laine que lui avait tricoté sa maman. Ses chaussures cirées sont des sandales de gamin. Son complet gris est une tenue d’écolier. Sa cravate n’existe même plus. Seule la peur est là. Avec son cortège de démons, monstres et diablotins qui n’ont de satisfaction que dans ses plus sombres cauchemars, chimères enfantines existants uniquement pour le martyriser. Il presse le pas. Les ombres se font plus pressantes et les ruelles s’étrécissent. Le choc de ses souliers sur le sol noir ne lui parvient plus. Seul subsiste le silence ; lourd, pesant, néant qui s’ajoute à la meute de ses tourmenteurs. Pas un instant il n’est tenté de s’arrêter ou de se retourner, les ombres qui courent derrière lui l’en dissuade aisément. Il est terrorisé, comme seul un enfant peut l’être. L’esprit logique de l’adulte s’est depuis longtemps enfui et il se met à courir. Il enfile les rues les unes après les autres, tournant à droite comme à gauche selon l’inspiration qui lui vient. Repérer le nom des plaques ne lui vient même pas à l’esprit. De toute façon, il ne sait plus lire. Bruit de poubelle qui se renverse. Il sursaute, trébuche, ses jambes s’emmêlent et il embrasse le sol. Ses mains râpent et s’écorchent sur le goudron humide. Un chat de gouttière passe qui le regarde. C’est lui qui a renversé la poubelle. Un chat c’est beau. Leur fourrure est douce et il aime les prendre dans ses bras, se laisser doucement bercer par le ronronnement régulier qui s’échappe invariablement de l’animal satisfait. Tous les enfants aiment les chats. Il se relève avec toute la facilité d’un môme espiègle et tend la main vers l’animal qui le contemple, immobile. Brusquement le félin tourne les talons. Il l’a vraiment raté de beaucoup ! Pas évident avec ces bêtes là ! Mais le chat s’arrête un peu plus loin et le regarde comme s’il attendait qu’il le suive, un nouveau jeu qui commence. L’attrait soudain qu’offre l’animal lui a fait oublié la peur qu’il ressentait il y a à peine quelques secondes et il part à sa suite. Sa démarche est irrégulière, tantôt courant, tantôt traînant des pieds. Les rues défilent et les minutes s’égrènent. Au détour d’un coin sombre, la lumière revient. D’abord faible, presque imperceptible, rectangle chétif qui orne le fond de la rue. Puis, beaucoup plus forte et l’homme peut observer l’avenue correctement éclairée qui traverse perpendiculairement la ruelle. A la pénombre suit la semi obscurité et vient enfin un rapide dégradé de l’ombre à la lumière. Il hésite. Ces minutes subtiles qu’il vient de passer, son enfance retrouvée, la complicité du félin. Tout en lui le bouleverse et il sait que lorsqu’il aura réintégré la lumière et sa réalité, ces sentiments ressurgit comme des fantômes du passé s’en iront, lui laissant dans la bouche le goût amer du souvenir heureux. Il veut prolonger, s’arrête au milieu de sa marche, à la frontière d’un rai de lumière. Le chat en fait de même et lui adresse un regard curieux de sa tête triangulaire. L’homme s’assoit lourdement sur le petit trottoir, ne prêtant pas garde aux saletés qui le jonchent. Il attrape ses genoux entre ses bras, geste rassurant qu’ont tous les enfants et il se berce lentement au rythme de sa respiration. Compréhensif, le félin s’assoit face à l’homme, au milieu de la ruelle. Long échange de regard. Ils sont les complices d’une expérience unique, passé retrouvé dans ces rues désertes. Suivent alors quelques minutes d’un silence pesant qu’il ne faudrait raconter. (pour la petite histoire, j'ai écrit ça pour le devoir de français d'un ami, la photo étant de Cartier-Bresson, vous pouvez d'ailleurs la trouver sur ce site, pour ceux que ça intéressent, la deuxième en partant de la gauche: http://monsieurphoto.free.fr/index.php?menu=1&Id=22&ss_menu=1 )enu=1 )