Une goutte s'écrase au sol. Elle n'est pas faite d'eau, elle n'est pas faite de sang, pas même de cire rouge. Elle est faites d'huile végétales, et c'est ce tout ce qui reste de la bouteille initialement pleine qu'Ali, petit épicier de quartier, vient de vider sur la tête du propriétaire de l'intermarché d'en fâce. Il faut d'ailleurs avouer pour sa décharge qu'il l'avait bien cherché ce bougre d'homme. Depuis maintenant deux ans qu'il s'était implanté dans le quartier avec son gros matériel et ses méthodes de ventes grotesques, Ali avait vu son nombre de client diminuer considérablement. Ce n'est pas temps qu'il perdait de l'argent, c'était plutôt de devoir passer de longues heures derrière son comptoir à attendre désespéremment qu'un visiteur daigne passer et amene avec lui son lot de conversation et d'animation. Le plus dur, c'était sûrement entre midi et quinze heures, lorsque tout le monde mange ou digère son repas. Les rares clients pour lesquelles il gardait boutique ouverte ne daignait même plus accordé un misérable regard à son échoppe. Il s'était finalement résolu à fermer durant ces heures creuses. Par contre il conservait le monopôle des horaires tardifs et ça, c'était son seul rayon de soleil au millieu des ses longues nuits. Alors quand le propriétaire narquois est venu lui annoncer que le gouvernement avait plié sous le poids du syndicat des Patrons des Grandes et Gigantesques Entreprises et qu'il était revenu sur les textes de lois édités après la guerre des commerçants donnant désormais l'autorisation aux hypermarchés et intermarchés de rester ouvert jusqu'à l'heure qu'ils désiraient, le sang d'Ali n'avait fait qu'un tour. Que sa vie tourne au désespoir était un fait, mais qu'on vienne en plus le narguer... ça jamais! Ce petit merdeux tout frais sortit d'une grande école de commerce pissait encore dans ses couches lorsque lui, Ali, honnête épicier de quartier, était déjà l'un des généraux les plus respectés de l'Armée des Petits Commercants et faisait trembler plus d'un chef de grande entreprise rien qu'a l'évocation de son nom. Ali hésita un intant. La lourde bouteille en verre encore à la main, plantant son regard habituellement si doux dans les yeux du jeune homme visiblement furieux. Si le gouvernement avait décidé de passer du côté des hypermarchés et supermarchés, alors une seule chose restait à faire. La seconde guerre des commerçants. Et il pulvérisa la bouteille de verre sur le crâne de l'homme qui s'effondra. * * * _ François! FRANCOIS, ouvre nom de nom! Seulement vingt minutes plus tard, Ali tambourinait comme un forcené sur le rideau de fer de son collègue de coin de rue, François Dubert, épicier français de renom. Un grincement métallique déchira la nuit, et, pour la première fois en trente-cinq ans d'épicerie, François Dubert ouvrait son magasin APRES le diner familial. Et c'est un François frétillant qui accueillit son collègue immigré. Le béret solidement vissé sur le crâne, un pesant saucisson à l'ail dans une main et des oeufs glissés dans une ceinture spécialement prévu à cet effet, François ne tenait plus en place. _ Ali! Enfin! J'avais crut que tu ne viendrais jamais! _ Comment ça, enfin? Tu sais même pas ce que je viens te dire et tu es déjà sur le pied de guerre! _ Tu penses bien si je sais! Ca passe en flash spécial depuis bientôt deux heures sur toutes les chaînes du pays! _ Tu as vu ça? Ah, misère de misère! se lamenta l'ex-général. Ils reviennent sur les traités de la guerre des commerçants. Les grandes surfaces vont ouvrir tard dans la nuit et me voler les restes de ma clientèle. Misère de misère. François tourna vivement la tête de droite et de gauche en signe de négation. _ T.T.T.T.T. Il n'y a pas que ça! Ils ne font pas que revenir sur les traités, ils les abrogent tout bonnement. _ QUOI ? Il manqua s'étrangler. _ Tu... tu n'es pas sérieux? François revissa fermement son béret sur son crâne. _ Je ne plaisante jamais avec ces choses là Ali! Jamais! * * * Dans les jours qui suivirent, Ali et François commencèrent le recrutement de leur nouvelle armée. Mettre la main sur le registre contenant les coordonnées des anciens soldats de l'Armée des Petits Commerçants n'était pas bien compliqué: un épicier digne de ce nom sait toujours où tout trouver. Et Ali ne faisait pas exception à la règle. Pourtant, il n'eut même pas besoin de s'en servir. Comme un seul homme, tout les petits commerçants du pays s'étaient rappelés de celui qui les avait menés à la victoire il y a vingt ans de celà, et, tous se rallièrent à lui. Ce furent de bien longues heures, passées à répondre aux coups de téléphones et à donner diverses instructions aux épiciers, bouchers, charcutiers, poissoniers, crémiers et autres petits commerçants qui savait comment le joindre. Ils furent tous d'offices nommés officier, et chargés du recrutement parmi tout les petits commerçants, fort nombreux, qui n'avait pas eut la possibilité de le joindre directement. Parallèlement, le gouvernement qui comme chacun le sait, met un point d'honneur à assumer ses responsabilités en cas de crise nationale, décida de suivre l'affaire de très près. Tellement près, que le nez de la plupart des hauts fonctionnaires du pays touchait l'écran de leur téléviseur, et l'on assista même à l'implosion de quelques postes de télévison, appartenants de leur vivant à des fonctionnaires vraiment curieux. Pour ce qui était des mesures prises en urgence, elles furent des plus simples: lorsqu'on est pris entre un syndicat de patron et un épicier arabe têtu, on compte sur la civilité de ces derniers pour régler le problème à l'amiable et on classe le dossier dans des archives pré-vieillis, de sorte que si jamais quelqu'un tentait de le ressortir, le papier fossilisé tombe en poussière au moindre contact avec l'air. A la fin de la semaine, une quantité impressionante de petits commerçants s'étaient réunis autour d'Ali et formait désormais l'Armée des Petits Commerçants de la Seconde Guerre des Commerçants. Peut-être un peu moins nombreux qu'il y a vingt ans lors de la première guerre des commerçants... néanmoins, ils étaient de loin bien mieux organisés, et chacun apportait avec lui des réserves en armes et munitions impressionantes, dans le difficile but de rivaliser avec les énormes stocks que possédaient les grandes surfaces. Deux jours seulement après le Grand Exode de tout les petits commerçants du pays, l'intégralité des grandes surfaces de la ville furent réduites à néant au cours d'une nuit mémorable. Le Syndicat des Patrons ne l'avait pas vut venir. Ces derniers s'attendaient plutôt à un affrontement direct des deux armées, et n'avaient pas du tout prévu l'éventualité d'une petite partie de guérilla avant le début des affrontements à proprement parler. Une partie considérable de leurs stocks partie en fumée et l'Armée des Petits Commerçants rattrapa ainsi une partie de son retard en matériel de guerre. * * * Après deux mois passés en escarmouches d'unités en commando, la première véritable bataille se préparait. Durant tout ce temps, les deux camps eurent tout le loisir d'espionner les troupes ennemis, et désormais, aucune des deux armées n'avait de secrets pour l'autre, du moins d'après les commandos d'espionnage. Dans sa tente de général, Ali revoyait une dernière fois avec ses officiers les rapports qu'ils possédaient sur l'Armée du Syndicat des Patrons des Grandes et Gigantesques Entreprises. Le bilan n'était pas des plus favorables. _ Ils sont au moins quatre fois plus nombreux que nous! répéta pour la quatrième fois Elisa, poissonière de métier. _ Et malgré tout les commandos envoyés pour détruire leurs stocks, ils en possèdent des quantités à côté desquels nous faisons office de poids plume! surrenchérit un vieux boucher à la retraite resté fidèle à ses anciens collègues. _ Ne nous affolons pas! dit calmement Ali en levant les bras pour calmer son état-major. Ils sont certes quatre fois plus nombreux, mais leurs stocks ont étés touchés en grande partie, tandis que les notres demeurent quasiment intacts depuis le début de la guerre. _ Mais comment font-ils pour être aussi nombreux? demanda naïvement un jeune crémier dont le père qui avait bien connu Ali lors de la première guerre des commerçants lui avait laissé son magasin. Les patrons de grandes et gigantesques entreprises ne courent pourtant pas les rues! Ali ouvrit la bouche pour commencer à répondre lorsque François l'interrompit d'un geste autoritaire. _ Il s'agit là de notre principal problème! (il revissa son béret sur son crâne) En effet, ce ne sont pas tellement les patrons qui sont nombreux, bien au contraire. Mais le petit personnel nécessaire au fonctionnement d'une grande surface est énorme. Il faut des caissiers, bien entendu, mais elles nécessitent aussi un minimum d'une ou deux personnes pour remplir les rayons chaque matin, plus un entretien permanent du rayon tout au long de la journée. Il y a aussi des veilleurs de nuits, des techniciens de surfaces, bref... la quantité de personnel employé par une grande surface est de loin supérieur aux pauvres petits commerçants que nous sommes... Tout les généraux d'état-major tournèrent la tête vers Ali, en quête de la réponse divine du bien-aimé messie qu'il était pour eux. L'épicier sortit brusquement de ses pensées et leur dit très doucement. _ Je crois bien savoir comment remédier à cela. Avec peut-être en plus l'aide de quelques amis dont les intérêts sont indirectement mis en cause... * * * Campé bien au sommet d'une colline, Ali regardait l'armée du Syndicat des Patrons des Grandes et Gigantesques Entreprises avancer lentement sur la plaine. De là ou il se trouvait, il pouvait déjà apercevoir les premières lignes qui pointait à l'horizon. Les courbes du soleil levant se réfléchissant sur ces milliers d'hommes et de femmes donnait l'impression d'une armée fantôme surgissant des limbes du passé. Il dénombrait déjà une vingtaine de compagnies de lanceur d'huile et d'alcool, suivi de très près par une douzaine d'escadrons de briquettistes et autant d'allumettistes. Ali sourit en voyant celà. C'est lui qui était à l'origine de cette stratégie. Tout d'abord on asperge de produits inflammables les unités les plus en avant de l'armée ennemie, ainsi que le sol devant eux, puis on allume. Plus il y a d'escadrons plus cette technique est rapide et efficace. le but est évidemment d'entrainer les soldats à un endroit choisi avec soin. Un peu plus sur la gauche, on pouvait distinguer des rangs de poissonier qui tenait de lourds thons à deux mains, pesant chacun entre quinze et vingt Kg. Redoutables contre les soldats fatigués ou paniqués. Ainsi leur stratégie se limitait à cela? Mettre son armée en déroute pour l'achever à coup de thons? Il en aurait rit s'ils avaient étés à armes égales. Mais rien que les soldats qu'il voyait étaient plus nombreux que sa propre armée. Et ça continuait d'augmenter. Un peu plus loin, à côté dune forêt touffu, des hordes de boucher les empêchaient de les prendre par le flanc, et des crémiers accompagnés par l'intégralité d'un stock intact leur assurait des tirs en soutien. La seule lueur d'espoir était qu'ils ne possédaient aucun matériel pour lancer plus loin que ce que la force de leurs bras leur permettait. Apparaissait derrière, l'infanterie régulière armée d'un attirail assez hétéroclite, tel que le batteur électrique à pile ou les pots de sauce périmées, en passant par les poëles à frire et autres objets contondants. Enfin, en toute dernière ligne, venait les duos de caddies. Un homme qui pousse et l'autre à l'intérieur avec un stock de munitions non négligeable qui pouvait servir soit à ravitailler des soldats, soit à utiliser immédiatement. Ali frissona à leur vue. Lors de la première guerre des commerçants, ces engins avaient faillis lui couter une cuisante défaite. Apparemment, toute l'Armée du Syndicat des Grandes et Gigantesques entreprises était là, à attendre sagement le début de la bataille. Ali continua de scruter l'armée qui lui faisait face, puis, incrédule, il sortit ses jumelles-jouets et entreprit de détailler plus attentivement les unités qui lui faisait face. Il n'y avait pas trace de cyclo-patissier. Cette unité redoutable qui faisait office de cavalerie était monté sur des vélos et armées de rouleau à patisserie. Inespéré. Il se tourna vers François qui se tenait un peu en retrait avec deux autres membres de l'état-major et donna quelques ordres. Ses propres unités étaient en place, l'assaut allait pouvoir être lancé. Et au vu du nombre d'adversaires, l'issue semblait inéluctable. Au loin, on pouvait voir l'Armée du Syndicat des Patrons des Grandes et Gigantesques Entreprises se mettre en branle. Ali se retourna vers le reste de son état-major et ordonna qu'on lui apporte le mégaphone. _ L'instant de vérité! dit la charcutière qui lui tendait l'appareil. L'épicier-général l'attrapa fermement et entama le discours le plus magistral qu'il ait jamais donné... à l'Armée du Syndicat des Patrons des Grandes et Gigantesques Entreprises. "Délégués syndicaults des petits employés! Qu'avez vous fait de vos idéaux? Vous qui en étiez à la semaine des trente-cinq heures! Vous qui aviez obtenu vos congés payés! Depuis quand revenez vous sur vos acquis sans réagir? Depuis maintenant plus de deux mois, vous faîtes des semaines de plus de cinquante heures. Et vous n'avez eut ni révision de contrat, ni heures supplémentaires de payez! Pour ce qui est des R.T.T. et de la prime de risque, j'ai dans l'idée qu'il faudra compter sans eux! Et tout celà juste parce que le Syndicat des Patrons des Grandes et Gigantesques Entreprises vous l'ordonne? Tenez vous tant que ça à abandonner ce pour quoi des hommes ont sacrifiés leur vie? C'est une grève générale avec occupation des entrepôts de stockages qu'il vous faut! Les exploiteurs ne passeront pas tant que le dernier des ouvriers libres ne sera pas mort" C'est aux remous venant après chacune des phrases qu'il prononce qu'on reconnait un leader. Ali n'avait pas failli à sa réputation. Immédiatement après, un nombre incalculable d'hommes et de femmes venant de toutes les unités quittèrent le champ de bataille, laissant trainer à même le sol toutes leurs armes et équipements. Les deux tiers de l'Armée du Syndicat des Patrons des Grandes et Gigantesques Entreprises avaient mis les voiles. Et c'est à une charcutière tremblante d'émotion qu'Ali remit le mégaphone, un petit sourire victorieux au coin des lèvres. Les chances redevenaient quasiment égales. Lorsqu'il ne parut plus sur la plaine que les hommes prêts à se battre, l'épicier-général se tourna vers François. _ Tu peux dire aux allumettistes cachés dans la forêt de commencer à opérer. En seulement quelques minutes une immense fumée noire commenca à sortir de sous le couvert des arbres, bientôt devancé par les cyclo-patissier en déroute qui vinrent s'échouer sur un parterre de clous et de punaises disséminées la veille. _ Ces petits carrés blancs pour barbecue sont tout bonnement fabuleux! Et les quincaillier ont fait un travail remarquable. A présent, un large sourire s'étalait sur son visage. _ Vous pouvez dire à nos amis du marché qui nous ont rejoints dans la nuit qu'ils peuvent sortir de leur couvert. C'était maintenant une armée deux fois supérieur en nombre à Celle du Syndicat des Patrons des Grandes et Gigantesques Entreprises qui chargea. Certains tentèrent bien de leur opposer une résistance farouche, et les crémiers adverses causèrent de lourd dégâts dans les rangs de l'Armée des Petits Commerçants, mais furent vite balayé lorsque les propres cyclo-patissier d'Ali les chargèrent par le flanc. Une victoire tellement rapide qu'aucun des généraux de l'Armée du Syndicat des Patrons des Grandes et Gigantesques Entreprises n'eut le temps de s'enfuir. La seconde guerre des commerçants s'était réglée en une seule bataille grâce au génie militaire d'un petit épicier de rue. seule bataille grâce au génie militaire d'un petit épicier de rue.