- Cet appareil va nous permettre d'observer notre sujet en 3 dimensions et de lire ses pensées. Le reportage tridimensionnel que vous allez voir a été enregistré il y a 17 ans, lors de l'arrestation d'un toxicomane pris en flagrant délit. Il a été dénoncé par sa voisine et une équipe d'espionnage du C.L.A.D. l'a observé et filmé grâce à une tricam, qu'ils nous ont généreusement prêtée pour ce cours. L'homme en blouse blanche qui venait de prononcer ces quelques phrases leva vers le plafond un petit objet rectangulaire. Quand il en pressa le bouton, les lumières s'éteignirent, plongeant la salle et les huit cents étudiants dans l'obscurité. Au milieu de la salle, l'appareil qu'il avait désigné comme étant une tricam se mit à scintiller. Un cône de lumière jaillit vers le plafond, illuminant la salle d'une lueur verte blafarde. Peu à peu, les étudiants virent le cône se teinter de différentes couleurs et des formes floues s'éclaircir. A la fin, sous leurs yeux ébahis, un homme se tenait devant la glace de sa salle de bains, un rasoir à la main. C'était une image tridimensionnelle, bien sûr, mais s'ils ne l'avaient pas su, ils auraient pu jurer que l'homme se trouvait bel et bien devant eux. Il devait avoir une trentaine d'années, portait un jeans bleu et une large chemise blanche. Il posa le rasoir sur le bord de l'évier et s'éclaboussa le visage. Il prit ensuite une serviette et sortit de la salle de bain. Juste au-dessous de l'hologramme, s'inscrivaient ses pensées. A ce moment là, il pensait... [c] *** [/c][j] Mes mains tremblent tant l'excitation me gagne, et je manque de me blesser la joue. Je sais parfaitement que ce que nous avons fait est tout à fait illégal, j'en suis totalement conscient, mais ma décision est prise. J'ai préparé notre plan d'évasion à la seconde près et je sais exactement comment échapper aux autorités. Nous nous sommes cachés trop longtemps, il nous faut maintenant quitter ce monde pour en rejoindre un où les lois sur la drogue sont moins sévères. J'attrape ma veste posée sur une chaise, claque la porte et descend quatre à quatre les marches de l'escalier de mon immeuble. Une fois arrivé en bas, je me ressaisis, et tente de calmer mon impatience. Tout mon corps est tendu tant je suis excité à l'idée de braver les interdits. Je pousse la porte de mon immeuble et je tente de paraître le plus naturel possible. Pourtant, lorsque je pense à celle que j'aime et que je vais retrouver, celle avec qui je vais briser les interdits, à chaque fois que j'inspire, je sens mon coeur se serrer dans ma poitrine et un frisson me parcourir tout le corps. Je m'arrête soudainement devant la façade d'un fleuriste. Une rangée de tulipes transgéniques s'alignent sous mes yeux, toutes parfaitement identiques. Une sonnette tinte lorsque je pousse la porte pour demander un bouquet de tulipes. La vieille vendeuse a l'œil soupçonneux. - Vous ne seriez pas amoureux par hasard ? Je souris intérieurement mais réponds d'une voix triste : "Ma bonne dame, je vais fleurir la tombe d'une tante défunte". Ce qui est faux bien évidemment, mais s'il y a par la suite une enquête du C.L.A.D., je préfère éviter qu'ils puissent savoir ce que j'ai fait avant de rejoindre Laetitia et que cela les mène jusqu'à elle. Me voilà à nouveau dans la rue. Deux pas, et je suis sous les fenêtres de Laetitia. Je gravis rapidement les marches de l'escalier, mon bouquet de tulipes fraîchement synthétisées à la main. Je m'arrête un instant, entre deux étages, pour contempler un soleil à jamais voilé par les nuages. La sonnette de l'appartement de Laetitia chante. Peu après, la porte s'ouvre et elle apparaît. Silence. Comme elle a changé en si peu de temps ! Dire qu'il y a moins d'un mois, elle était enceinte... Elle semble tout d'abord heureuse de me voir, puis prend peur en apercevant le bouquet. Elle ne dit rien, mais je lis ses pensées dans ses yeux. - Venir ici avec un bouquet ? Mais tu es fou ! Puis, elle se détend quelque peu. Nous allons changer le monde, non ? Laetitia me regarde en souriant. Je fonds complètement sous ce sourire amoureux et me jette sur elle pour l'embrasser. Pourtant, au moment où mes lèvres vont croiser les siennes, son joli visage vole en éclat, se transformant soudainement en une boule de sang en fusion. Des morceaux de chair ensanglantés retombent mollement sur ma veste et s'éparpillent dans l'entrée. Le corps de Laetitia, décapité, s'écroule à mes genoux. Je relève la tête pour voir, devant moi, cinq hommes habillés de tenues de combat noires et armés de longs fusils, dont deux sont encore pointés sur le corps de Laetitia - des fois que son corps sans tête chercherait à s'échapper. Les trois autres armes me regardent droit dans les yeux. Je tombe à genoux, pour pleurer sur les restes de Laetitia. Une voix grave et sourde, presque métallique, fait trembler le sol. - Martin Ertyan, vous êtes en état d'arrestation pour toxicomanie, selon la loi du 14 juin 1998, assigné au Clan de Lutte AntiDrogue. Vous devez garder le silence. Tout ce que vous direz sera retenu contre vous. Maintenant, veuillez nous suivre. Mais moi, je reste couché sur le corps de Laetitia. Le refus d'obtempérer est une faute grave, surtout dans ce cas là, surtout au C.L.A.D.. Ce n'est que quelques secondes après avoir entendu le coup de feu que je comprends qu'une balle m'a traversé la tête de part en part. Mais, alors que la vie me quitte lentement, comme le sang qui s'écoule de mon cerveau, je trouve, quelque part au fond de moi, dans une partie reniée de mon esprit, la force de prononcer les mots que l'homme a bannis de son monde : “ Je t'aime ”. [c] *** [/c][j] Les étudiants, souriants, furent très enthousiasmés par les effluves de sang que leur avait montrés l'image tridimensionnelle de la tricam, en particulier par la seconde balle qui vint mettre fin aux pensées et aux blasphèmes de Martin Ertyan. La plupart des élèves avaient déjà vu cet enregistrement, et même pour certains de nombreuses fois, mais ils ne se lassaient pas de le revoir. Le professeur en blouse blanche entreprit de clore son exposé. - Comme vous l'avez appris par la bouche du soldat du C.L.A.D., la loi interdisant le sentiment amoureux a été votée le 14 juin 1998, c'est à dire il y a exactement 30 ans, jour pour jour. C'est à l'occasion de cet anniversaire que le C.L.A.D. a pris l'initiative d'envoyer des agents dans les lycées d'Europe, afin de prévenir les étudiants de ce risque. On trouve malheureusement aujourd'hui des toxicomanes qui sont par bonheur arrêtés avant de pouvoir procréer, comme l'avaient fait Martin et Laetitia Ertyan. Tant que cette menace ne sera pas totalement éradiquée, la race européenne sera imparfaite. Le professeur laissa passer un silence afin de marquer ses effets. - Avant de nous quitter, avez-vous des questions ? Au milieu de la salle, un étudiant se leva. Le professeur redoutait sa question. On l'avait prévenu que cet élève, ce Quentin était particulièrement insolent. Il tenta de prendre un air dégagé, et l'interrogea. - Jeune homme ? - Je me demandais, avant que la loi ne soit instaurée, les hommes ont toujours vécu avec l'amour et ne s'en sont pas plus mal portés. Pourquoi l'amour a-t-il été interdit ? - Ils ne s'en sont pas plus mal portés, simplement parce qu'ils ne se rendaient pas compte des effets secondaires ! Une drogue se définit de la façon suivante : c'est un produit créant une dépendance et ayant des effets secondaires nocifs. C'est exactement le cas de l'amour ! On en devient facilement dépendant et une fois qu'on est pris dedans, il est très difficile, voire impossible d'en sortir. D'autre part, l'homme perd 30% de sa capacité de travail lorsqu'il est amoureux. Et l'amour a d'énormes répercussions sur la croissance démographique. Depuis que l'amour a été interdit, en 1998, l'état d'alerte démographique a grandement diminué. Les seuls pays encore touchés par cette crise sont ceux d'Afrique et d'Asie, où l'amour est en libre utilisation, et où la procréation est naturelle, et non pas artificielle, comme en Europe, aux États-Unis, au Japon, en Chine... Le professeur en blouse blanche eut l'air plutôt satisfait de sa réponse. Il avait parfaitement su répondre à ce Quentin, aussi insolent soit-il. Il regarda à nouveau l'assemblée des élèves et aperçut un élève debout. Il chercha un autre étudiant des yeux. Il aurait préféré éviter une nouvelle question de Quentin. Mais Quentin était le seul debout. - Euh... oui ? - Professeur, vous êtes assez vieux pour avoir vécu avant que la loi ne soit instaurée... n'êtes-vous jamais tombé amoureux ? Le silence très court qui s'ensuivit parut durer une éternité, avant d'être rompu par un long hululement, dans le lointain. Le son s'amplifia, plus clair, plus proche. La sonnerie indiquait la fin des cours. Les strapontins grincèrent et le brouhaha des élèves emplit la salle. Le professeur en blouse blanche se retira discrètement en balbutiant un “ merci de votre attention ” peu convaincu. Quentin se fraya un chemin vers la sortie, à travers la masse grouillante des élèves. Il descendit l'allée qui menait jusqu'à la sortie du lycée. Une question lui occupait l'esprit. Il se demandait comment le monde avait évolué, depuis l'an 2000, depuis le début du siècle. Les voitures étaient plus rondes, les avions volaient plus vite, les satellites satellitaient plus loin. Lorsqu'il sortit du lycée, une jeune fille aux longs cheveux bruns se jeta dans ses bras. Il la serra longuement, sans un mot, puis la mena dans la rue, jusqu'à son bloc résidentiel. Il ne ressentait rien pour elle. Et elle ne ressentait rien de plus pour lui. Heureusement, sinon ils auraient tous deux été envoyé en centre de désintoxication majeure. Mais il était bien vu "d'avoir une fille ” en ce moment, et cela permettait d'avoir de nombreux avantages fiscaux - du moment que l'on ne tombait pas amoureux. Dans ce cas-là, le détecteur de mensonges vous envoyait à l'abattoir. - A quoi tu penses, tout le temps ? ... Quelque chose ne va pas ? Quentin regarda la jeune fille disparaître dans un hall d'immeuble en verre, avant de reprendre sa marche, et, par la même occasion, le fil de ses pensées. Qu'est-ce qui avait changé, en quarante ans, sur Terre ? Il en vint à la conclusion que deux choses avaient disparu. Le soleil, pour commencer, caché derrière un nuage de pollution permanent qui recouvrait toute la surface de la Terre. Le dernier rayon de soleil aurait été aperçu en automne 1997, à l'équateur, au milieu de l'océan. Quentin, lui, n'avait jamais vu le soleil. Un an après, le dernier rayon de soleil, c'est l'amour qui avait fini par disparaître. L'étudiant en vint à se demander si les deux événements n'étaient pas liés. Peut-être que sans la lumière du soleil, les gens ne tombaient plus amoureux. Peut-être était-ce l'astre brillant qui leur fournissait cette joie d'aimer, cette envie de vivre... Puis, Quentin eut une pensée pour ses parents, décédés dix-sept ans plutôt, peu après sa naissance, tués par leur amour, sans doute les deux derniers amoureux que la Terre ne porterait jamais. Il se demanda s'il tomberait lui-même amoureux un jour. Alors, comme s'il pensait y trouver une réponse, Quentin Ertyan, le dernier enfant né de deux cœurs amoureux, leva les yeux vers le ciel, pour tenter d'apercevoir le soleil. Mais, à la place, il ne vit qu'un disque flou, voilé par les nuages. Un soleil pâle., voilé par les nuages. Un soleil pâle.