A l'heure où j'écris ces lignes ma nouvelle voisine du dessus, celle du dernier étage, organise une fête des voisins chez elle. Elle vient de frapper à ma porte, accompagnée par son petit ami, dans l'intention de m'inviter. Les boules ! Apparemment elle a emménager dans l'immeuble récemment. C'était la première fois, en tout les cas, que je voyais sa gueule et, disons, son allure générale. Mais peut être, en fait, que nous nous étions déjà croisé dans une rue ou chez un commerçant du quartier, peut être que ma conscience, soucieuse de la beauté du monde, m'en épargnait le pénible souvenir. Car malheureusement cette fille ressemble à une grosse dinde : rougeaude, grasse et mal proportionnée, gloussante, habillée d'un assemblage de tissus informes, nappes et serviettes de cuisine, rideaux de douche, tapis de salle de bains ; le genre à organiser des fêtes de voisins où personne, sauf les piques assiettes et les mongols, n'aurait envie d'être convié. «C'est la fête des voisins» a-t-elle annoncé quand j'ai ouvert la porte. Elle a formulé ça comme ça, directement, sans prendre la peine de se présenter avant. "C'est la nouvelle voisine du dessus" a-t-elle simplement précisé. Fais chier la fête des voisins ! J'ai bien tenté d'inventer que je risquais de sortir en ville mais elle a insisté, avec son gars en arrière plan, pour que je passe au moins prendre l'apéro. Limite j'angoisse. De toute façon je suis strictement incapable de m'y rendre, je me sens complètement asocial là, en ce moment. Je ne suis absolument pas disposé à papoter avec mes voisins, voilà. Et d'ailleurs, en plus de ça, je suis contre par principe, oui, je suis tout à fait opposé aux rassemblements entre voisins. J'aspire à demeurer paisible et libre dans mon intérieur, m'oxygéner ou m'asphyxier comme bon me semble. Alors, à moins d'être roulée-bonnasses de tous les diables, mes voisins n'existent pas et je ne tiens pas, mais pas du tout, à entretenir le moindre commencement de relation sociale avec eux. Une fête des voisins augure la poudre et l'embuscade, dessine la pointe de l'enfer, l'amorce du suicide. Ah ça, je n'y mettrai pas les pieds. Et cette grosse dinde de prêcher l'imparable, le grand classique de genre : «vu que nous vivons tous au même endroit, (en l'occurence un immeuble étroit de 4 étages, avec juste 1 petit appartement par palier et une unique boite aux lettres commune), vu que nous vivons tous au même endroit donc, autant faire connaissance quoi ! Normal quoi ! Bon esprit quoi". Alors, pour m'en débarasser j'ai répondu «ok, à toute à l'heure» Pffff. J'aurai du, plutôt, balancer une refoule bien définitive : «excusez moi mais je viens de me faire un gros trait d'héro là, et je ne me sens pas très en forme, je crois que je vais rester un peu allongé» ou alors quelquechose comme «ah non non, pour moi les voisins c'est bonjour bonsoir et chacun chez soi alors voilà quoi : bonsoir !». Eh bien non, au contraire, j'ai lachement accepté l'invitation que, la prochaine fois, je m'excuserai de ne point avoir honoré. Parce que je vais la recroiser la voisine, et elle saura que j'ai souillé son intention, et je saurai qu'elle le saura, et donc, à force de courant d'air plombé et de mauvaise réciprocité karmique on risque de s'enfoncer dans un marais rempli de bêtes gluantes. Elle aura fait le premier pas pour briser la glace, elle aura acheté 2 bouteilles d'alcool et un paquet de cacahouetes, elle aura été une bonne personne, ouverte sur les autres, civile, louable et charitable. Et moi je lui aurai mis un vent facile. J'aurai été le mec petit, anthipatique, vil et mesquin. Le mec qu'on mériterai de montrer du doigt et de regarder de travers. Quelle pitié ! Non mais j'vous jure ! Mais merde, mais qu'est-ce qu'elle a eu besoin d'organiser une fête des voisins cette sale pute !