Le professeur d’histoire enfonça une cassette dans le magnétoscope et appuya sur le bouton. Un flot d’images envahit immédiatement l’écran. Il se tourna vers celui-ci, regrettant un peu de s’exposer ainsi devant ses élèves. En effet, il leur montrait la partie de son corps qu’il aimait la moins… sa calvitie. Melissa se pencha prestement sur son sac à dos, faisant tressauter ses longs cheveux ondulés d’un roux flamboyant. Elle plongea sa main à l’intérieur et l’en ressortit tout aussi rapidement. Un petit sourire triomphant s’insinua sur ses lèvres. La jeune fille se tourna légèrement vers sa gauche et adressa un clin d’œil à Antoine et Xavier, assis un peu plus loin. Les deux garçons se connaisaient depuis plus de trois ans et avaient déjà faient les 400 coups ensemble, se vouant une confiance mutuelle. Ils arboraient eux aussi un sourire victorieux. Melissa fit un signe de tête vers la calvitie qui s’étalait comme une injure sur le crâne vulgaire du vieil homme. Si on le laissait faire, bientôt il s’afficherait avec des cheveux blancs ! Et pourquoi pas un dentier quant à y être ? Répugnante sénilité de quadragénaire ! Ils lui répondirent par un hochement de tête. Plus question de revenir en arrière maintenant. Peu importe les conséquences. Les trois complices levèrent bien haut leur main. L’historien d’un autre âge était absorbé par les informations que délivrait le petit écran. Aucun élève ne faisait attention à eux, focalisés qu’ils étaient par le rectangle hypnotiseur. Le moment idéal ! Trois boules de peintures noires jaillirent simultanément. Deux se fracassèrent sur le bureau de l’homme approchant dangereusement de la sénilité, mais celle d’Antoine fit mouche : la calvitie provocante du vieil homme. On eut dit pendant quelques instants qu’il avait retrouvé ses cheveux perdus durant les dernières années. Le Maculé se retourna vivement, découvrant les trois coupables. Toutes les têtes s’étaient tournées vers eux, attendant avidemment de voir quelle serait la répartie du professeur. La télévision, quant à elle, continuait de fonctionner avec une indifférence non dissimulée sur ce qui se passait dans la salle de classe, projetant quelques lumières colorées à travers la pièce. _ Melissa Guissler ! dit La Cible d’une voix profondément déçue. Mélissa se borna à sourire, découvrant ses belles dents blanches, bien alignées. _ J’imagine que c’est à vous que je dois cet exploit ! continua t-il du même ton à la fois sévère et peiné. Il prit un mouchoir de sa poche et tenta d’essuyer vainement la peinture de sa tête. Sans franc succès. Le liquide noir gouttait sur son veston blanc et son mouchoir ne faisait que l’étaler un peu plus à chaque passage. Enfin, il renonça et il se tourna vers Antoine et Xavier. _ Je n’oublie pas les deux inséparables, bien sûr ! Je vais vous faire accompagner tous les trois chez la directrice, avec qui je pense vous parlerez de votre exclusion de cet établissement. Quelques instants plus tard, ils traversaient les couloirs du lycée accompagnés d’une surveillante toute vêtue de blanc. Elle leur parlait du même ton déçu que le professeur d’histoire. _ Vraiment, vous ne faites rien pour arranger les choses. Cela fait tout de même la deuxième fois cette semaine que vous vous retrouvez dans le bureau de la directrice. Que va dire votre famille ? Puis, comme elle vit qu’ils ne prêtaient aucune attention à ce qu’elle disait, elle s’arrêta de parler et ils continuèrent leur chemin en silence. Au bout de quelques minutes qui parurent interminables, ils arrivèrent devant une porte blanche qui aurait put paraître banale si ce n’était la plaque en plexiglas : Mme Ledroit C. Directrice La surveillante frappa trois coups. Après quelques secondes d’attente, la porte s’ouvrit doucement sur une petite femme d’une cinquantaine d’années à l’air énergique et elle aussi vêtue uniquement de blanc. Sa voix était vive et tranchante. _ Je vois. Laissez-nous Mireille je vous prie. La surveillante acquiesca et repartit. _ Quelle autorité ! fit Melissa ironiquement. La directrice la foudroya du regard et Melissa regretta amèrement ses paroles. Après un instant de flottement, elle leur ouvrit largement la porte et se dirigea rapidement derrière son bureau. _ Prenez chacun une chaise ! Ils s’éxecutèrent en silence. Chacun appréhendant l’engueulade qui allait suivre. La directrice les dévisagea quelques secondes, puis elle entama: _ Mais qu’est ce que vous voulez à la fin? Tout le personnel ici s’efforce de vous rendre la vie meilleure et vous ne trouvez rien de plus intelligent que de le faire tourner en rond. Je vous rappelle que ceci est un établissement privé et que par conséquent nous ne sommes pas obligés de vous garder si nous jugeons que vous en troublez la sérénité. Les trois élèves ne répondirent pas. Encouragée par ce silence qu’elle soupçonnait lourd de repentir, la directrice enchaîna : _ J’aimerais aussi vous signaler qu’il n’est plus de votre âge d’agir comme des gamins. Surtout vous Xavier. Vous n’êtes pas sans savoir que la fragilité de votre santé vous demande de ne pas faire d’effort physique trop important. Cela pourrait vous être fatal. Xavier était sujet à de fréquentes crises d’asthme, pas excessivement dangereuses, mais assez pour le dispenser de toutes les rares séances de sport. _ Je vous préviens que ceci est votre dernière chance à tous les trois. J’accepte de vous garder pour le moment, mais au prochain problème, je vous renvois sans autre forme de procès. A ces mots, les visages se décrispèrent et un triple soupir d’aise se fit entendre. Ils ne seront pas virés ! Les familles ne seront pas alertées ! Ils pourront encore dormir ici ce soir ! La directrice continua de les sermonner durant presque une heure sur la conduite à tenir dans un « établissement privé digne de ce nom », mais personne ne l’écoutait plus. Ses belles paroles sur la discipline n’était plus qu’un lointain babillage qui les berçait tendrement sur leurs confortables chaises. Tout ce qui importait désormais était qu’ils ne seraient pas renvoyés. De toute façon, on n’allait pas les virer pour un peu de peinture sur un crâne dégarni. Après tout, c’était le crâne qui était en tort. La peinture avait priorité sur la provocante vieillesse qu’affichait la calvitie détestée, symbole de la déperdition du corps, signe avant coureur de la sénilité ! Tout le monde vous le dira. _ Je vais appeler Mireille afin qu’elle vous raccompagne à vos chambres respectives. Vous tombez de sommeil, il serait tant de dormir un peu. En entendant cela, Mélissa frémit. Dormir était une étape de la journée nerveusement très éprouvante pour elle. Il y a quelques mois, elle avait rêvé qu’elle était devenue vieille. Vieille à en sombrer dans la démence. Et ces camarades de classes étaient tous devenus vieux eux aussi. Les professeurs et surveillants étaient devenus des infirmiers, les salles de classe d’ennuyeuses salles de « détente » et le lycée une maison de retraite. Dans ce cauchemar, Melissa avait perdu toutes ces dents qui avaient été remplacées astucieusement par un dentier en inox. Ses beaux cheveux roux n’étaient plus qu’une masse informe de fils blancs, répartis uniformément sur toute la surface de son crâne. Et que dire de son corps ? Sa belle peau laiteuse s’en était allée depuis longtemps au profit d’une peau complètement ridée et desséchée. Plus rien ne sécrétait de son corps qu’avaient décharné les ans dont elle n’avait pas le moindre souvenir. Quant au beau Xavier qu'elle savait secrètement amoureux d’elle, il n’était plus qu’un grand-père sénile à peine capable de marcher. C’était toujours mieux qu’Antoine qui avait perdu l’usage de ses jambes plusieurs années auparavant. Paradoxalement, la pratique de son fauteuil roulant lui avait conservé la robustesse de ses bras. De ce cauchemar ignoble, Melissa avait gardé des souvenirs écoeurants. Au point de vouer désormais une haine profonde à tout ce qui avait trait à la vieillesse. En arrivant dans sa chambre austère, Melissa ressentit un profond sentiment de malaise. Il flottait dans l’air une écoeurante odeur de décrépitude. Décrépitude du corps et de l’esprit. Impossible de dormir ici. Impossible de dormir. Et pourtant il faudrait bien s’y faire. Comme chaque nuit ! Interminables nuits... Pas un bruit… pas un son… depuis une demi-heure. C’était normal à plus de minuit. Passé cette heure, il n’y avait plus que le veilleur pour circuler encore dans l’établissement. Mais le lycée était grand et il était facile d’échapper à sa vigilance. Melissa se glissa à l’extérieur de sa chambre. Petit coup d’œil à droite, petit coup d’œil à gauche, personne en vue. Quelques instants plus tard, elle frappait à la porte de Xavier. Long silence anxieux. Elle recommenca avec plus de conviction, à en meurtrir son petit poing fébrile. L’obscurité du couloir lui donnait des frissons. Mais qu’est ce qu’il foutait ? Vraiment pas sympa de sa part ! Et s’il s’était endormi… ? Enfin, la porte pivota lentement sur ses gonds. Sans un bruit, le jeune homme se glissa au dehors. _ Mais qu’est ce que tu… Elle s’arrêta net au moment où il posait son doigt sur ses lèvres. Un léger frisson parcouru son corps. C’était tellement doux, tellement agréable. Elle retint son souffle de peur de troubler la magie de l’instant. Elle aurait voulu que ce moment dure une éternité… et plus encore… Mais il ne la regardait même pas. Toute son attention était dirigée sur le fond du couloir sombre. Ils restèrent ainsi durant une vingtaine de secondes, puis, délicatement, il retira sa main. _ J’ai cru qu’il y avait quelqu’un ! fit-il légèrement ennuyé. Melissa ne répondit rien et baissa la tête, un peu gênée. Xavier ne remarqua pas son attitude embarrassée et ils partirent ensemble chercher Antoine de l’autre côté du batiment. Celui-ci les attendait devant sa porte. _ Vous y avez mis le temps ! Qu’est ce que vous foutiez ? J’ai cru que vous viendriez jamais me chercher. _ Ca va ! se défendit Xavier. On a toute la nuit devant nous. Dans la cantine, le trio contemplait une dernière fois son projet « jouvence ». Pesant de l’immensité de son éclatante blancheur, un grand mur immaculé leur faisait front. Parce qu’il leur rappelait la blancheur malsaine des hopitaux et autres maisons de retraites, ils le haïssaient communément. Un petit ravalement de façade s’imposait. Histoire de lui rappeler qu’il fut un temps où il n’était pas si morose. Melissa sortit une bombe de peinture de son sac et commença d’en asperger le Titanesque. Un grand rond rouge apparut progressivement. Antoine et Xavier empoignèrent chacun une bombe et la rejoignirent dans sa tâche. Ils ne cherchaient pas à représenter quelque chose, juste à éliminer la moindre petite souillure de blanc. Les bombes se succédèrent les unes aux autres et on ne distinguait presque plus rien de l’arrogance de la fresque unicolore lorsqu’un bruit fit sursauter Xavier. _ Vous avez entendu ? Antoine et Melissa s’interrompirent. _ Vous avez rien entendu ? répéta t-il de son ton inquiet. La jeune fille secoua la tête négativement. _ Mais si ! Ca venait de par-là ! Et comme il montrait du doigt un couloir obsur, une lueur lointaine apparut. « Merde ! Tirons-nous ! » fut la première pensée de Melissa. La deuxième fut de le faire. Personne ne songea à ramasser les bombes éparpillées un peu partout. De toute façon elles n’étaient pas des preuves de leur culpabilité. Personne ne pouvait savoir que c’était eux. A condition qu’ils ne se fassent pas attraper ! Quelques secondes plus tard, ils cavalaient déjà dans les couloirs du lycée désert. En quelques minutes, ils étaient dans le bâtiment numéro deux, celui des chambres des garçons. C’est là qu’ils s’aperçurent que Xavier n’était pas dans son état normal. Légèrement pâle sur les bords et franchement blanc au centre, le jeune homme venait de se faire rattraper par sa maladie. Melissa le fit asseoir sur son lit tandis qu’Antoine cherchait désespérément son médicament. Divers objets volèrent à travers la pièce avant qu’il ne revienne en agitant triomphalement une petite bombe spray. _ C’est bon, j’ai ton machin. D’un geste autoritaire il lui ouvrit la bouche et lui envoya une forte dose. Xavier sembla vaporeux pendant un instant, puis il s’allongea complètement sur son lit et ferma les yeux. _ Ouf ! laissa échapper la jeune fille. Il s’endort déjà ! C’est qu’il va mieux alors. Elle se leva lentement, lança un dernier coup d’œil au beau garçon et partit en direction de sa chambre. Le lendemain matin, c’est avec les traits tirés que Melissa arriva en cours. Pas assez dormie. Encore des cauchemars sur le peu de sommeil qu’elle avait eut. L’anxiété de la réaction de la directrice lorsqu’elle verrait le mur. Vraiment une mauvaise nuit. Tout le monde était déjà assis. La vieille professeure de français était perdu dans ses explications auxquelles personne ne prêtait jamais attention et elle ne se retourna même pas lorsque Melissa s’assit en faisant grincer sa chaise. Une fois installée, elle se risqua à jeter un regard circulaire sur l’ensemble de la classe. Mais à sa grande surprise ses deux amis n’étaient pas là ! Son cerveau se mit à travailler à toute vitesse. Et s’ils s’étaient faient attraper ? Mais ce n’était pas possible ! Personne n’aurait pu savoir que c’était eux qui avaient repeint le mur, même si bon nombre de surveillants devaient s’en douter. Mais non ! A moins qu’ils ne subissent un interrogatoire en règle avec la directrice ! Mais alors pourquoi pas elle ? _ Excusez-moi madame ! Pourquoi est ce qu’Antoine et Xavier ne sont pas là ? La prof hésita un instant avant de répondre. _ Euh… bien… c’est à dire que… en fait, je ne suis pas sensée vous le dire… mais j’imagine que puisque vous êtes leur amie… ils sont à l’infirmerie. Notre pauvre vieux Xavier a des problèmes de santé… Melissa pâlit et n’hésita pas une seconde avant de se précipiter hors de la salle de classe. Lorsqu’elle arriva dans l’infirmerie, la première image qu’elle eut fut celle d’Antoine effondré sur une chaise, sanglotant. La directrice apparut brusquement. Elle dit quelque chose que Melissa ne comprit pas. Trop choquée pour pouvoir entendre quoi que ce soit. Elle s’approcha doucement de Xavier. Le garçon était allongé sur son lit et ne bougeait pas. On aurait pu croire qu’il dormait, mais alors rien n’aurait pu expliquer le fait que sa poitrine ne se soulève plus. La directrice la prit par l’épaule et l’obligea à se tourner vers elle. _ Melissa, je sais que c’est dur, mais c’est la vie. Il fallait s’y attendre. Cà devait arriver tôt ou tard. _ Mais…balbutia t-elle. Mais… comment ? _ Sa maladie. Elle l’a emporté cette nuit. Une crise cardiaque foudroyante. _ Qu… Comment cà, une crise cardiaque ? _ Enfin Melissa, ne me dites pas que vous n’avez pas vu le Natispray qu’il avait toujours sur lui ! Xavier était cardiaque. Sa mort était inéxorable. _ Mais… mais… non ! Asthmatique… il était asthmatique ! Pour la première fois en cinq ans qu’elle était à ce poste, la directrice explosa. _ Mais bordel Melissa. Réveillez-vous ! Vous n’êtes plus une gosse ! Affrontez la réalité ! Vous avez 87 ans, Xavier en avait 89 et vous êtes dans une maison de retraite. é ! Vous avez 87 ans, Xavier en avait 89 et vous êtes dans une maison de retraite.