Quelque chose me fit frissonner, quelque chose qui n’avait rien à voir avec la température. C’était arrivé discrètement, ça s’était insinué, infiltré dans la pièce par l’une des fenêtres ouvertes du salon, avions-nous cru tout d’abord, comme un vent venu de la terre, un vent mort, une expiration cadavérique qui ne déplace pas l’air et n’éteint aucune bougie. L’odeur de putréfaction s’installa rapidement dans toute la salle à manger où nous nous trouvions et nous dûmes, ma femme et moi, nous masquer le nez et la bouche. Anne se leva, renversant presque sa chaise et courut abaisser tous les châssis. « Quelle horreur! Jérémie, aide-moi! » J’étais si stupéfait et si dégoûté que je mis quelques secondes avant de pouvoir réagir. En me levant, le sang me monta à la tête et me ralentit dans mon déplacement. Quand je finis par la rejoindre, Anne avait déjà fermé toutes les fenêtres du rez-de-chaussée et se dirigeait droit vers l’étage. Elle me fit signe de la suivre et nous nous affairâmes à fermer toutes les fenêtres à l’étage. L’odeur ne semblait pas se dissiper. En fait, aussi impossible cela pouvait-t-il paraître, elle continua de s’intensifier durant toute la soirée, sans jamais atteindre son paroxysme. Mon estomac me sommait de stopper l’infection. Je jetai un coup d’oeil à ma femme : la pâleur de son visage m’indiqua que son système digestif en était au même stade. Nous n’avions jamais connu rien de tel et rien ne pouvait s’y comparer. C’était la Mort que l’on sentait, la Mort hors des corps, seule, fétide, immonde, nue, squelettique, grouillée de vers ; la Mort [i]majusculée[/i], la Mort sans nom, sans visage. Et ce soir-là, elle rôdait chez nous. Je n’avouai pas à Anne qu’une terreur des plus absurdes me gagnait. Nous étions vieux, voilà d’où était issue ma peur, et je redoutais depuis quelques années déjà le jour de notre mort, la sienne plus que de la mienne, et je [i]sentais[/i] (oui, le mot était juste) que notre heure était venue. On parle souvent dans les journaux de gens qui, à l’approche de leur mort, disent l’avoir vu venir ; voilà l’impression que j’avais moi aussi. Je ne lui parlai jamais de cette idée, même au moment où la tournure des évènements confirma mes craintes. En vérité, l’effroyable horreur à laquelle j’assistai arriva de manière si imprévisible que je n’eus pas le temps de lui dire. Et d’ailleurs, maintenant que j’y pense, ce qui se produisit fut bien pire que tout ce que l’esprit humain peut imaginer. Mais ne précipitons pas les choses et racontons dans l’ordre les faits qui nous y conduisirent. La cave était un lieu sombre, humide et inquiétant de telle sorte que nous y descendions le moins souvent possible. Nous soupçonnions des rats d’y habiter ; nous entendions parfois leurs couinements pendant la nuit, quand la ville se taisait. Anne détestait ce lieu et je répugnais moi aussi à l’idée de m’y aventurer. Alors quand ce soir-là, mon épouse m’annonça que nous allions nous y rendre, je protestai. Elle était persuadée qu’il s’agissait de l’odeur de rats tués par l’une des ratières que nous avions installées l’été précédent. Je n’y croyais pas. Comment de si petites bêtes, même mortes par dizaines, pouvaient-elles dégager une odeur si forte, capable de se propager dans toute une maison en l’espace de quelques minutes ? Non, c’était autre chose. Je le savais. [i]Nous[/i] le savions. Mais en moins de dix secondes, je fus tout de même entraîné vers l’escalier abrupt menant à la cave. Le grincement des marches du petit escalier, les toiles d’araignées, la poussière, les courants d’air froids et, surtout, l’impénétrable opacité des ténèbres que même nos deux lampes de poche ne parvenaient pas à traverser, contribuèrent à créer une atmosphère lugubre. Je suppliai, comme une fillette, ma femme de rebrousser chemin. « Il n’y a rien en bas, chuchotai-je, remontons.  - Ne sois pas stupide. - Je ne peux pas descendre. Je ne suis pas capable. » J’ignorais et ignore encore aujourd’hui ce qui me terrorisait tant. Je suppose que ce n’était que de ridicules superstitions qui ressurgissaient de son enfance. Bref, je retournai au rez-de-chaussée. Ce fut à ce moment, ayant abandonné ma femme à la cave, que je compris d’où provenait l’odeur. Dite aussi bêtement, ma révélation va sûrement te faire douter de la qualité de mon sens de l’humour, mais sache que je n’entends pas du tout à rire et qu’en vérité, j’ai peine à écrire ces mots. Je suis affligé de te savoir si loin, mon fils, alors que j’ai besoin d’être réconforté. Ici, je suis seul et je ne connais plus personne. Voilà malheureusement le lot de tous les vieillards du monde, mais le mien, du fond de ma prison, m’est devenu insupportable. Je sais bien que tu n’aimais pas Anne, et que c’est pour cette raison que tu ne venais plus me voir, mais j’ose espérer que ce récit te ramènera enfin à Sainte-Marguerite. Anne est décédée. C’était elle que la Mort était venue chercher ce soir-là. « Jérémie, je ne me sens pas bien, me dit ma femme quand elle vint me rejoindre peu de temps après. » Et sur ces paroles, elle tomba à genoux. Je me précipitai pour l’aider. Elle s’écroula dans mes bras. La lampe de poche encore allumée alla rouler sous le divan. Anne expira alors son dernier souffle, chargé de cette horrible odeur de putréfaction. Ce n’est que lorsque les ambulanciers arrivèrent une demi-heure plus tard que je commençai à comprendre. Lorsqu’ils la déshabillèrent pour lui donner les premiers soins, j’aperçus sur son ventre une tache rouge. Quand je m’approchai pour voir ce dont il s’agissait, je réalisai avec horreur que ce n’était pas une tache, mais un trou. Un trou rond dont le diamètre était à-peu-près celui d’une balle de baseball. Quand l’autopsie eut lieu, le médecin légiste qui avait examiné le corps me fit une révélation qui dépassait l’entendement. « Assoyez-vous, Monsieur Jones. - Quelles sont vos conclusions, docteur ? demandai-je. » Deux policiers en uniforme entrèrent dans la pièce. Le médecin soupira. « Dites-nous la vérité.  - À quel sujet ? - Avez-vous tué votre femme? - Je vous demande pardon? Comment osez-vous... - Monsieur Jones, il ne fait aucun doute que vous ne nous avez pas tout raconté. - J’ignore à quoi vous faites référence, docteur... - Monsieur Jones... » Il se pencha vers moi et s’adressa à moi comme l’on s’adresse à un enfant. « ... j’ai trouvé sur Madame Jones, des signes assez évidents de décomposition. - De décomposition? - Oui. Madame Jones est morte depuis bientôt un mois. »