Tout est un peu flou en ce moment. Au moment même ou j’vous parle. Comme une vieille cassette vidéo jouée trop de fois. Tout bouge dans tous les sens. Le son est lointain et incertain. Ça tourne. Ça tourne. Molto piano! Arrêter la terre! Je veux descendre ici! J’n’ai plus 20 ans. Clairement. Je supporte l’alcool comme jamais. J’en suis réduis à utiliser des histoires comme boire le ventre vide pour que ça me coûte moins cher. Mais je dois aussi l’avouer. Les trois derniers pichets ont fait le travail. Clairement. Saoul mort. Elle n’arrête pas de me dire qu’il faut que je boive de l’eau. Je ne comprends pas pourquoi. Mais j’obéis comme un vieux con. Les filles ont le don de vous rendre complètement sénile. Je suis bien installé, bien accoté sur l’abreuvoir. J’essaie tant bien que mal d’aligner ma bouche avec le jet d’eau. Woah! Le tour de force. - Allez, tu dois boire de l’eau. Elle est investit d’une mission. Plus ou moins divine. Celle de prendre soin de moi. L’eau est froide. Elle goûte la bière. - Vas-y, c’est à ton tour maintenant. Je tiens le bouton de l’abreuvoir. Elle se penche lentement en retenant ses cheveux. Elle est beaucoup plus habile que moi. Pourtant elle a bu presque autant. Je vieillis, je crois. - À toi, chacun son tour. On recommence le même manège. C’est de l’eau. Ça me fait du bien mais je ne sais pas pourquoi. Et je trouve ça drôle, je ne sais pas pourquoi. Je ris. Elle rit. Nous rions. Je perds pieds, je perds l’équilibre. Je perds mes clés. J’essaie de me tenir après le mur, l’abreuvoir. Non, pas après elle. Je glisse. Je me retrouve assis par terre, c’est plus confortable. Plus stable. Gravity sucks! Elle rit de ma gueule. Moi aussi. Mort de rire. Ça commence toujours comme rien. Les plus belles choses du monde commence par rien. Juste une p’tite bière après le boulot. Une p’tite froide sur la terrasse. Avec le soleil qui se couche sur les montagnes. Rien de tragique. Pourquoi je me retrouve encore ici à 3 heures du matin. Je ne sais pas trop. C’est flou. Tout est flou. Bon c’est bien beau toute cette eau, mais il faut que ça ressorte. Un moment donné. Maintenant. Elle m’aide à me relever. Je m’accroche à son cou. Elle a la peau douce. Presque autant que sa voix. - Tu m’accompagnes aux toilettes? Je vais t’enseigner les règles de sélection des urinoirs… Elle fait juste rire de moi. Elle m’accompagne jusqu’à la porte et me pousse à l’intérieur. - Je crois que tu es assez grand pour faire ça tout seul. Je suis encore capable de marcher tout seul, à peu près droit. Je prends le premier urinoir qui croise mon chemin. Il y a une publicité dans ma face, pendant que je pisse. J’suis pas capable de lire ce que l’on veut me vendre. J’ai toujours eu de la difficulté à faire deux choses en même temps. Finalement, je me retrouve le nez collé dedans, c’est plus facile pour garder l’équilibre. J’ai les yeux qui ferment tout seuls. J’ai plus ou moins le contrôle de mon corps. J’essaie de graver dans ma mémoire tous les évènements de la soirée. J’essaie de combler les trous noirs. Je suis convaincu que je vais me rappeler de tout demain matin. Ah! Le beau rêve. J’ai toujours été un peu idéaliste, comme ça, par défaut. Je prends un peu de recul pour lire. Blanc sur noir, en toutes lettres : « Vas-y, prends-toi en main et fonce! ». Woah, un signe, un message du destin, c’est… ah non, c’est juste une pub de cigarettes. Dommage, ça aurait été bien. Un autre pas en arrière. Flush automatique. Woah, la plus belle création de l’homme, juste après les chargeurs pour photocopieuse et la pornographie sur internet. Non mais, c’est vrai, un prodigieux réseau mondial d’ordinateurs pour distribuer efficacement des photos de madames toutes nues. Vous allez m’dire que ce n’est pas si brillant que ça, mais c’est comme l’œuf de Colomb, fallait y penser. Quand je suis ressorti des toilettes, toutes les lumières étaient allumées. Aveuglantes. Je ne la trouvais pas nulle part. Le portier m’a gentiment poussé vers la sortie. C’était finit je crois. Elle m’attendait près de la porte avec mon polar. Comment a-t-elle pu… Ah oui c’est vrai. Je lui ai donné mon jeton de vestiaire parce que je ne voulais pas le perdre. L’air frais de la nuit me fait le plus grand bien. Je me sens renaître, revivre, revigoré. J’irais jusqu’au bout du monde ce soir. Si au moins il existait. Saloperie de terre ronde. Sans bout. Sans but. Sans fin. J’ai faim. J’essaie de marcher droit, de faire semblant de rien. Mais je me trahis, à chaque seconde de ma triste existence. Tout se bouscule dans ma tête. Pleins de données à gérer. Pas question de prendre ma voiture. Plus assez d’argent pour le taxi. Il faut donc compter 30 minutes de marche pour me rendre chez moi. Mon chez moi. Mon coin de quatrième étage. Il faut ajouter le facteur ébriété. 40-45 minutes. Minimum. Bon sang, c’est loin, j’ai faim. - Tu viens avec moi manger un truc gras et salé dans une place crade ouverte toute la nuit? Des frites. Une poutine. Non, non. Un smoked-meat. Une poutine smoked-meat. Quelque chose du genre. Rien de trop sophistiqué. Avec un verre d’eau qui goûte la bière. Rien de trop cher, camarade misère. Mort de faim. La route est longue et sombre. Je m’aperçois avec stupeur et indignation que l’espacement des dalles de ciment du trottoir correspond à la longueur exacte de mes pas. Je marche en regardant mes pieds, en les posant toujours sur l’entre dalle. Évidement, je me cogne sévèrement la tête sur un poteau de téléphone. Je m’écroule, je me roule dans le gazon, je fais semblant de me tordre de douleur. Elle trouve ça drôle, elle fait juste rire de moi. Moi aussi. Je ris de moi. Les rues sont désertes. À cette heure. Dans cette ville. Dans ce bas monde. J’habite dans le tiers-monde. Le tiers qui ne crève pas de faim parce qu’il y a plein de petites bineries ouvertes toute la nuit. Il paraît que c’est pire ailleurs. Dans l’autre tiers. On marche au beau milieu de la rue. On parle. On chante. On danse. - Vous devinez que cette histoire est triste à boirrrre - Puisque Bozo le fou du lieu est amoureuuux - Celle qu'il aime n'est pas venue c'est tout entenduuu - Comprenez ça… Elle n'existe paaas... On traverse une intersection, en plein milieu. Le feu de circulation tourne du vert au jaune, au rouge. Du rouge au vert. Une petite main orange clignote. Un automobiliste, que dis-je, un homiliste automoteur, un homomoteur, un autothrope, un homo sapiens automobilisé. Un fou furieux quoi. Un enragé de la pire espèce. Roger! Roger chevauchant ses 192 chevaux vapeurs, bleu métallisés, sans peur, tout pleins de reproches, dévalant l’Avenue des Noyers, pourrait nous faucher, nous écrabouiller, nous déconcrisser la face sur l’asphalte. Faire une grosse tâche de rouge qui s’étire indéfiniment sur le noir macadam. Il a le feu vert. C’est dans son droit. Mais personne ne vient. Tout est silencieux. Les crapules se couchent de bonne heure dans cette ville. Déception quand tu nous tient, quand tu nous fait valser sur un air connu. Je crie, je gueule, je provoque en duel tous les crétins de l’avenue des Noyers. J’agite mon polar. - Amenez-vous! Olé! Olé! Personne. Je me sens un peu inutile. Le feu tourne au rouge. Damn it. On continue. Où va-t-on? Depuis combien de temps marche-t-on.? Est-ce que ça en vaut vraiment la peine après tout? Après tout ça. - C’est encore loin grand Schtroumpfs? - Non, Non, ce n’est plus très loin. - C’est encore loin grand Schtroumpfs? J’ai mal aux pieds. Je n’en peux plus. J’ai un petit mou dans les genoux, poux. et hiboux prennent un « x » au pluriel. Je vacille, je chancelle [je suis chancelier?], je titube, je m’enfarge dans mes pieds. Qu’est-ce qui nous pousse? Cette funeste pelouse est d’un confort inédit. Je m’y installe. Pour la vie. Qu’est-ce qui nous pousse à meubler les grands instants de petites histoires? Elle essaie de me tirer hors de mon céleste palais. Je résiste de tout mon poids. La peur du vide peut-être. Je finis par la faire tomber. On est bien. C’est tout. Mort de fatigue. Quand je ferme les yeux, ça tourne beaucoup trop. C’est inconfortable. Alors je reste comme ça, les des yeux grands ouverts au ciel. Les oiseaux se sont mis à piailler dans les arbres. C’est le signe. L’avertissement. Ils le savent, eux - Réveilles-toi! Réveille-toi! - Mmmm? - Tu vas manquer le plus beau moment de ta vie. Ce moment magique après la nuit, avant l’aube. Les étoiles disparaissent. Le ciel devient blanc. Oui, oui. Blanc. Tout blanc. Faut voir. Absolument. Et l’univers entier semble figé dans cet instant, dans cette atmosphère singulière. Rien ne se passe. Rien de bouge. Pas même les feuilles des arbres. L’éternité existe, quelque part entre 4h et 5h du matin. Je l’ai vu, plusieurs fois. Elle ne dure pas si longtemps que ça finalement. J’dirais même plus qu’elle est drôlement éphémère. Si je n’étais pas autant en état d’ébriété avancé, je vous dirais sûrement que le sens de l’existence prend racine dans cet instant. Quelque part entre la nuit et le jour. Entre le rêve et le… et le… et tout le reste. Et j’aurais l’air tellement convaincu que vous finiriez par y croire comme des imbéciles. Mais là, en ce moment même, j’n’ai aucune crédibilité. Alors je m’abstiens de tout commentaire, tout simplement. On parlait de n’importe quoi, en attendant que le soleil se lève. Pour ne pas s’endormir sur cette illustre gazonnière. Pour passer le temps. Mais en fait c’est le temps qui nous passait dessus. En cette étrange demeure improvisée. Elle m’a donné un coup de poing dans le ventre. - Et toi Etienne, qu’est-ce que t’en dit? Ça te fait peur la vie? J’veux dire… Vivre, vieillir, l’infinie beauté du monde, la débilité profonde des choses, tout ça… Le Grand Jeu quoi… Appuyé contre un arbre, je me suis vomit corps et âme. Je me suis régurgité l’estomac, l’intestin, le foie, les tripes et les entrailles de l’enfer en même temps. Dans un grand coup, un grand beeeuuurk. C’était horriblement acide, ça goûtait encore un peu la bière. Fuck you. Demain, ça n’ira pas vraiment mieux. Un brin sur rien, la tête entre les deux mains. Mort de trouille.pas vraiment mieux. Un brin sur rien, la tête entre les deux mains. Mort de trouille.