III. [Chapitre ou l’auteur un peu fatigué se débarrasse plutôt maladroitement de son histoire] Maître Merlot tenait en son bec, un gigantesque ver de terre gluant. Les merles sont nos amis. Ainsi fut-il décrété par Mademoiselle Vadeboncoeur. Nous avons passé toute la matinée à espionner Merlot faisant l’aller-retour entre le gazon, les vers de terre et la haie de cèdres. Nous avons finalement découvert le pot-aux-roses, bien caché, un nid de terre et de branches, au milieu de la haie. Dès lors, par voie de communiqué ministériel, il fut décidé que la protection des petits merles serait notre activité principale pour les prochaines semaines. Jamais le voisinage n’aura connu une portée de petits merles aussi bien traitée. Le chat de la voisine s’est pris un splendide coup de pied dans le derrière qui l’aura probablement rendu stérile, mais qui l’aura certainement bien averti de se qui l’attendait s’il s’approchait à nouveau. Bien sûr que non. Nous ne nous sommes jamais rendu jusque chez Marius. Nous n’avons même pas passé proche. Nous avons tourné en rond dans la ville toute la journée, avec l’autobus. Et nous sommes revenus bredouille. J’ai dit une connerie à Mère Débile. Que j’avais été remplacé, quelque chose du genre, ça a passé comme dans du beurre de cacahouètes. Comme papa dans maman. C’est notre secret à nous, à Mademoiselle Vadeboncoeur et moi. Ça et les p’tits merles dans la haie. On a promis de ne rien dire à personne. Comme si c’était important. Je passe toutes mes journées à rien faire avec Mademoiselle Vadeboncoeur. Nous nous sommes mis à l’étude sérieuse du piano et nous faisons des progrès prodigieux. Dans le genre prodige. Des fois, on ouvre la fenêtre et on donne des concerts pour nos amis les oiseaux. Les rouges-gorges aiment bien Debussy mais les étourneaux, beaucoup plus snobs dans leur habit noir reluisant, ne veulent que du Schubert. Rien d’autre. Quand nous sommes fatigués de ne rien faire dans la cave chez nous, nous allons rien faire à la bibliothèque municipale. La section ornithologie est notre repère de prédilection. Nous épluchons tout ce qui se rapporte à notre ami Merlot qui est beaucoup plus près des passereaux que d’un obscur cépage du sud-ouest de la France. Nous savons tout. Absolument tout. La différence entre le mâle et la femelle, les aires de nidifications, son alimentation, ses parades amoureuses, les 3 différents cris. Tout. Le petit Bébert s’est enrichis de « merlophile ». Et aussi de « Vientvoirmomanpovtiprout » et « Povetiproutkiamalocul » qui viennent de l’étrange dialecte de la voisine soignant son odieux félin Prout au derrière amoché. Elle n’arrête pas de nous espionner quand nous espionnons Merlot. Elle nous jette des regards méchants. Je crois sincèrement qu’elle cherche des embrouilles. Elle court après le trouble comme on dit. La salope. - Ce que l’on entend le matin, c’est son chant joyeux « ti-lût, ti-lulût » - Ti-lut ti-lulut? - Non! Ti-lût, ti-lulût, ti-lût, ti-lulût - Ti-lût, ti-lulût ! On crie à tue-tête dans la bibliothèque. Un troupeau de merle au grand complet. Ça surexcite la momie pétrifiée qui surveille l’endroit. On adore ça, on fait exprès. On n’arrête pas. *** Le temps qui passe nous amène son lot quotidien de conneries. Juillet nous a pris par surprise. Il nous a apporté sa chaleur humide. Il fait chaud, ça dépasse tout entendement. Les murs n’en peuvent plus, ils suintent toute leur âme. Nous avons installé un petit ventilateur au dessus du piano. Il brasse le marasme ambiant et emporte les notes avec. Ça donne un drôle d’effet. L’humanité toute entière se traîne les pieds le long des trottoirs. Parce que parait-il, c’est pire, quand on est immobile. Bientôt on n’existera plus, on se sera sué le corps au complet, et il ne restera plus rien. Que des rivières de sueur. Et j’exagère à peine, pour ceux que ça intéresse vraiment. Comble de l’insupportable. Comme si nous n’étions pas déjà suffisamment éplorés. Affligés. Accablés. Enlisés. Parlant de nauséabond. Nous avons fait la connaissance de Monsieur. Monsieur gras du bide. Monsieur je-sais-tout. Monsieur le nouveau papa de mademoiselle Vadeboncoeur. Monsieur et Madame Débile n’arrêtent pas de se minoucher partout tout le temps. La bave dégouline de tous les côtés. Ça se mélange avec la sueur, et il n’y a rien de beau à voir là dedans. Rentrez chez vous, fermez les volets, l’amour avec un grand ‘L’ est parmi nous. Et ça se reproduit comme de la vermine. J’n’ai guère eu le choix, je dois détester Monsieur. Coûte que coûte. - Je le déteste! - Pourquoi? - Il est détestable! - Pourtant il semble sympathique. - C’est un hypocrite de la pire espèce. - Tu es sûre? - Inox, il faut que tu le détestes toi aussi, sinon je ne te parle plus. M’entends-tu? Il ne faut pas trop m’en vouloir donc. Il faut me comprendre. Me prendre en pitié aussi. Mademoiselle Vadeboncoeur est la dernière personne sensée qui m’adresse encore la parole. Je ne peux pas la perdre. Sinon il ne me restera plus que moi pour me parler. Et ça donne un genre assez psychotique de se parler tout seul. Je préfère éviter ça. - Oui mais, je ne suis pas bon là-dedans moi, la haine. Plaider l’ignorance est toujours une stratégie gagnante en ce bas monde. Sauf avec Mademoiselle Vadeboncoeur. - Ce n’est pas grave, je vais t’apprendre à détester. Tu verras. Tu vas devenir bon, je suis sûr que tu as beaucoup de talent. Hé ben, comme ça au moins, j’aurai deux compétences : Ne rien faire et détester. Je vais pouvoir me bâtir un curriculum vitae de la mort avec ça. Mais quand même, depuis que Tiprout a dévoré nos petits merles sous nos yeux impuissants, nous n’avons plus grand-chose à faire de nos journées. *** Avec l’école qui vient de recommencer, je me sens bien seul. C’est long, un après-midi tout seul, dans un sous-sol, tout seul. Bilan de l’été : rien. Zéro. Nada. Que dalle. Non, ce n’est pas vrai. J’ai appris à Mademoiselle Vadeboncoeur comment jouer du piano. Comment lire les notes, placer ses doigts, suivre le tempo, tout ça, tout ça. Elle est pleine de talents quand elle s’applique à quelque chose. Mais pour ça, il faut que ça fasse chier sa mère et l’autre tas. Madame Débile déteste quand Mademoiselle Vadeboncoeur fait du bruit au piano, ça dérange ses migraines parait-il. Alors elle joue encore plus fort. Monsieur Débile, c’est encore pire. Ça le rend violent. L’enfant d’chienne. J’imagine que le bilan d’une vie se résume à ce que l’on laisse derrière nous. Quelque chose du genre. Moi je laisse une petite fille qui est capable de jouer du Mozart. C’est suffisant pour moi. Je n’aspire pas vraiment à plus, je ne m’attends pas vraiment à plus non plus. Je pourrais mourir maintenant, je pourrais mourir jeune et beau, immaculé, comme dans un roman de Ducharme. Ça serait drôle. Je suis pleinement satisfait. Ah oui aussi, cet été, j’ai appris la haine. La viscérale. La vraie. Moi et mademoiselle Vadeboncoeur, nous avons détesté Monsieur Débile du plus profond de notre maigre âme. Malgré nos manigances les plus saugrenues, la haine la plus efficace reste l’ignorance. Nous l’avons compris ensemble. Je détiens le record absolu de 14 jours sans adresser la parole à Monsieur. Imbattable. Oui m’dame. Dans le doute et l’ignorance, mais surtout dans l’ennui, j’ai craqué. Je n’ai pas pu rien faire. Je suis sorti, j’ai couru toute la rue, tête au vent, jusqu’en haut, jusqu’au bout, jusqu’au Marabout. À l’heure où les badauds finissent leur quart de travail et viennent se divertir dans les taverne avant de rentrer chez eux. La place était plutôt pleine. Ma place était plutôt libre. Les haut-parleurs parlaient haut d’une chanson que je ne connaissais pas. Rom était là. J’me suis assis et il a poursuivi l’éternelle conversation. - …et alors je l’ai regardé dans les yeux, comme j’te regarde et je lui ai dit : « Bertrand! T’es qu’une grosse vache! » Comme si de rien n’était. Huit mois plus tard. Il était reparti exactement où on s’était laissé. C’est plutôt facile. Il parle toujours de la grosse vache à Bertrand, pour une raison obscure. - Hé ben alors, Rom, qu’est-ce qu’il devient? - Une grosse limace gluante. Et lui? - Lui il devient pas grand-chose. As usual. - As usual. Il me semble de tes présences ici ont été plutôt discrète ces derniers temps. - Je dirais même plus, ces derniers temps. J’avais pas trop remarqué, mais maintenant, c’était plutôt flagrant. Ils avaient refait la déco. Repeint les murs. Enlevé la poussière sur la vieille machine à sous. C’était presque beau. Pittoresque même. - T’aurais pu donner des nouvelles, ingrat. - Je n’avais pas grand nouvelles à donner. J’étais plutôt pauvre de ce côté. - J’croyais que t’étais parti avec cette fille. Que tu t’étais tiré pour de bon sans dire au revoir, comme un gros sale. - Quelle fille? - M’enfin, celle dont tu me parles tout le temps. Gros sale. - Ah… Elle. Qu’est-ce qui me prend? Qu’est-ce qui m’arrive? Je me sens tout drôle. Je suis nerveux. Je suis ailleurs, je ne suis pas à la bonne place. Certain. - J’suis allé voir à la boutique de livres, le vieux m’a dit que tu t’étais fait un gros trou dans le front en déboulant les escaliers. Montre-moi ça. Ça ne parait presque pas. Dis-moi, avec quoi ils ont bouché le trou? Ma bière goutte les bulles d’air. L’air sent la king size fumée. Dix-sept visages. Dix-sept personnes interchangeables. Dix-sept mille bonnes raisons d’être ailleurs. Il pleuvait sur le chemin du retour. Les jours raccourcissent. Les nuits refroidissent. Ça m’a frappé en rentrant. L’odeur de mort, de chacal pourri, de poubelle pas sortie depuis trop longtemps. Ma cave empeste la mort. Que se passe-t-il donc? La télévision n’arrivant pas à couvrir l’odeur, je me suis mis à chercher. Puis j’ai trouvé. J’ai vu. Au milieu du couloir. Un Serpouloup mort, gisant, amaigri. Sa fourrure, d’un naturel fourni en ce temps-ci de l’année, n’était composée que de quelques poils raides. La pauvre petite bête. Les Serpouloups sont en voie d’extinction. Peste! Peste! Qu’as-tu fais? Peste? Cette cave est un tombeau à ciel ouvert. Un grand trou vide. Comme dans mon front. *** Ça crie, ça hurle à tue-tête. Ça s’énerve encore. Ça trouble mon végétantisme. Il se passe quoi au juste? Je ne sais pas trop, mais il se passe. Et ma sieste d’après-midi alors? Entre deux cris de mort, un hurlement et une crise d’angoisse, j’arrive à comprendre. Peste n’est pas rentré après l’école. Mère Débile a appelé partout, personne ne l’a vue. Elle n’arrête pas de me poser des questions. Est-ce que je sais où elle est. Est-ce qu’elle m’a parlé de quelque chose. Est-ce qu’elle avait un comportement bizarre ce matin. Elle ne me laisse même pas le temps de répondre. Elle s’énerve encore plus. Et moi je rigole. Monsieur Débile n’aime pas du tout quand je rigole. Il me postillonne des insultes en pleine face. Il dit que c’est ma faute, que je lui mets des idées dans la tête, que je passe trop de temps avec elle et que je ne suis pas son père après tout. - Après tout, toi non plus tu n’es pas son père, gros tas. Ben voilà. C’est sorti comme ça. D’un coup. Après je sais plus trop c’est lequel de nous deux qui a cassé la gueule de l’autre en premier. Mais ce dont je suis sûr, c’est que ma gueule elle est cassée. La sienne aussi. La haine, j’vous dis. Evidement, je ne leur ai pas dit, mais je savais très bien où elle était. J’ai pris le rail, traversé le petit pont, suivis la piste cyclable. Vous voyez où je veux en venir? L’herbe était froide et ensevelie sous les feuilles mortes. Le soleil était là, mais on ne le sentait pas. - Bonjour Inox. - Pourquoi tu n’es pas rentré Peste? - Je voulais voir si vous existiez encore, quand vous étiez loin. - Et quel est le verdict? - Toi t’existes encore Inox. T’existes toujours. Tant bien que mal. Exister. Quel beau mot. Quelle ambiguïté. Quelle astronomie. - Qu’est-ce que tu as au nez Inox? Et à la bouche? Et à l’œil? - Monsieur et moi, on s’est tapé sur gueule comme des cinglés. - Woah! C’était comment? - C’était comment quoi? - Lui taper sur la gueule comme un cinglé! - Ah, ça m’a fait mal partout. Ils m’ont jeté dehors. Enfin pas ils, juste lui. Mère Débile était trop énervée pour me faire ça. J'n’ai plus de demi sous-sol. Plus de chez moi qui pue. Plus d’attache ici. Plus de Serpouloups. - Qu’est-ce que tu vas faire Inox? - Partir. - Partir où? - Je ne sais pas. Ailleurs. - Ailleurs loin? - Ailleurs loin. - Emmène-moi ailleurs loin avec toi! - Pourquoi? Pourquoi tu voudrais aller ailleurs? - Parce que si tu es loin, comment je vais exister? Si tu t’en vas, je n’existerai plus, plus de Peste, plus de Mademoiselle Vadeboncoeur. J’vais redevenir la petite fille du voisinage. Celle qui saute dans les flaques d’eau quand il pleut, celle qui tape sur les poubelles avec des bouts de bois. Je ne serai plus personne en particulier, je ne serai plus rien, je serai Philomène Vadeboncoeur, je serai tout le monde en même temps. Comprends-tu ce que je veux dire Inox? Me comprends-tu? - Non. De quoi tu parles Philomène Phénomène? - Tais-toi! Amène-moi loin avec toi! Tu seras Inox l’inoxydable et je serai Inex l’inexorable. Nous serons inséparables, imparables, imbattables, implacables… - Innombrables. - Impondérables! - Ineffables… Les outardes jacassaient en faisaient des grands V vers le sud. Les étourneaux s’étaient donnés rendez-vous sur le fil de la ligne électrique pour préparer un départ imminent. - Même les oiseaux nous abandonnent Inox. Qu’allons-nous devenir? Tout le monde m’abandonne, que vais-je devenir? Devenir. Il n’y a aucune crainte à avoir. Le grand Traboulidon finira bien par te rattraper toi aussi. Il soulèvera tes seins, fera de toi une jeune fille en fleur, t’emportera ailleurs loin et tu deviendra quelque chose. N’importe quoi. On fini tous par devenir quelque chose, qu’on le veuille ou non. On n’y échappe pas. - Tu sais très bien que je ne peux pas… Elle a laissé aller un soupir dans l’air froid. Ça a fait de la fumée qui sortait de son petit nez. Comme s’il y avait un grand feu en dedans, dont on ne saura jamais s’il nous tient en vie ou s’il nous consume lentement. Ou peut-être les deux en même temps. Mais cela n’a plus vraiment d’importance. À l’heure qu’il est. N’est-ce pas Philomène Phénomène? - De quoi as-tu peur Inox? Je sais pas pour vous, peut-être que vous êtes plus intelligents que moi, peut-être avez-vous déjà tout compris. Pas moi. Ça ne m’a pas frappé tout de suite. Probablement que cela allait me venir tranquillement au cours des interminables années d’errances qui allaient suivre, en feuilletant mes souvenirs. Mais si le monde est vraiment la somme de ce que nous sommes. Si c’est vrai, alors j’imagine que la seule vraie façon de changer le monde, de l’inventer, c’est de laisser des enfants différents de nous. Plus courageux que nous. J’imagine. J’imagine que c’est comme ça que l’on se retrouve, à l’orée des jours, les deux pieds bien plantés dans le pergélisol jusqu’au dents, complètement dépassé, l’air bougon, encore fumant, au premier matin du monde. J’imagine. Un tournesol amer mais ahuri. Pantois. C’est fini. Sherbrooke Oct. 2000 - Oct. 2003 encore fumant, au premier matin du monde. J’imagine. Un tournesol amer mais ahuri. Pantois. C’est fini. Sherbrooke Oct. 2000 - Oct. 2003