Sur ce plan je n’ai rien à lui envier. Certes, son rang est supérieur au mien. Certes, toutes les femmes sont à ces pieds. Mais ce qu’il n’a pas compris, c’est l’hypocrisie qui sous-tend cette admiration. On l’aime pour son pouvoir, pour ce qu’il peut accomplir avec ce pouvoir, et pour la peur qu’il engendre. Je ne le vois plus. Du moins, nous ne nous côtoyons plus. Et pourtant, il me hante, il est partout : les pièces, les affiches, ou encore les représentations iconoclastes que l’on peut trouver de la capitale aux plus petites bourgades. Enfants nous étions proches, mais nous connaissions déjà nos places respectives. Celles qui allaient nous être attribuées dans un futur aussi brumeux que les rêves qui nous arrivaient. Mais nous faisions fi de cela et avancions de concert. Nous avons traversé ensemble bien des épreuves comme des joies en ces temps lointains déjà. Les sorties sous nos grandes capes pour qu’on ne nous reconnaisse pas, aussi clandestines que les joies des tripots et auberges de la populace. Ces bagarres dans lesquelles nous aurions pu laisser la vie, pour quelques brocs de mauvaise bière renversés. Puis petit à petit, nos enseignements ont différés. Lui avait des cours de maintien, de discours, de présentation en grande société, ou encore de ballet. Quant à moi, j’apprenais comment mélanger les plantes, comment renverser une situation politique, et surtout, la base de tout, le but de tout, était d’apprendre à tuer discrètement, sans faire de remous. Malgré tout, nous continuions à nous voir de temps en temps. De moins en moins fréquemment, mais nous retournions quelquefois dans nos anciennes cours de jeux. Si je vous raconte cela, c’est pour vous expliquer comme nous étions proches, comme la césure avec ce passé onirique est énorme. Car désormais, même si le bas peuple l'ignore, son territoire est lieu d’une lutte fratricide. Cela a commencé par des broutilles, des frictions lors de nos sorties. Je ne comprenais pas vraiment ce qui le motivait à me taquiner si méchamment. Ses remarques sur les « crapauds à verrues » que je rejoignais dans une chambre, se faisaient de plus en plus acerbes et répétitives. Pour atteindre l'apogée lors d'une réunion familiale aussi assommante qu'inutile, durant laquelle il me trahit en faisant remarquer à notre père que mes manières à table étaient plus digne des auberges dans lesquelles j'avais l'habitude d'aller que d'une table royale. je répondais comme je le pouvais en essayant de ne pas trop le blesser, comptant toujours sur notre amitié fraternelle. Puis un soir où nous avions bu plus que de raison dans une de ces auberges sordides, la rixe sympathique dans laquelle nous nous étions embarqué tourna presque au drame. Et j’en fis les frais. Dans l’embrouillamini de pieds et de poings, un lueur avait attiré mon regard. Une lueur dangereuse que je reconnus sans peine. Une lame d’assassin. Et avant d’avoir pu esquisser aucun mouvement, je l’ai vue plonger sur moi. La sensation désagréable m’a traversé le flanc gauche. J’ai hoqueté. Ma respiration s’est arrêtée. Une chaleur se répandait le long de ma cuisse. Mes jambes flageolantes me lâchèrent. Mes yeux se troublèrent. J'ai ramper comme j'ai pu, essuyant des coups qui ne m'étaient pas destinés, évitant des chaises qui retombaient après avoir heurté un crâne ou deux avant d'arriver à me glisser sous une table. La douleur était telle que je ne voyais plus qu'indistinctement, et que mes pensées étaient des plus primitives : « il faut que je me mette à l'abri. » Mon entraînement avait dû porter ses fruits car mon premier réflexe fut de prendre un concentré de différents antidotes que j’avais toujours sur moi. Puis je m’évanouis. Je me réveillai dans ma chambre, une douleur lancinante dans le ventre, et avec des tambours dans le crâne. Mon vieux maître, assit à coté de moi, me veillait, l’œil sévère. Quand il me vît éveillé, ses mots furent presque plus douloureux que la lame : << Moi qui te pensait élève brillant et responsable, te trouve ce jour pitoyable. Toutefois, il te faut de ceci tirer enseignement. Quand tu iras seul, personne ne t’aidera. Aide toi, et soigne toi. Ainsi je t’évaluerai, et déciderai, s’il te faut garder en notre sein. >> Tant sa façon caricaturale de s’adresser à moi que son ton me brisèrent le cœur. Mais je compris que si je voulais m’en sortir, il me faudrait trouver les bons ingrédients, et retirer de moi-même le morceau de lame de mon corps. Cette épreuve fut plus douloureuse que tout ce que je peux vous décrire. Imaginez la douleur prendre une forme. Imaginez que vous l’entendez, que vous la sentez, et qu’au travers d’un voile rouge, vous la voyez. Imaginez une crampe totale du corps, sachant que vous êtes obligés de forcer et que quand vous forcez, vous savez que vous allez aggraver cette crampe encore et encore, à vous en détruire les muscles. Au fur et à mesure que la lame sortait de mon corps, je revoyais, encore et encore, ce bras s'abaisser vers moi. Je ressentais encore la lame pénétrer ma jambe et le froid qui se répendais. C'était la première fois que j'expérimentais les lames d'assassin, et je compris enfin la différence qu'il y avait avec un couteau lambda. Finalement je réussis. Et je dus en même temps réussir à passer le test de mon maître. << Bien. Maintenant, prends ce morceau de lame entre tes mains. Serre le fortement. Serre le, et pense. Rêve comme tu rêvais enfant. Rêve et vois. Visualise cette lame, maintenant. Remonte au temps où elle n’était qu’une. Remonte le bras qui la tient, entre en ce bras et remonte les courants. Trouve le but de cette lame, et trouve le pourquoi de cette lame. >> Comme tout un chacun, je savais que les lames d’Assassin sont crées dans un seul but : tuer. Mais ce que ne savaient pas les gens du communs, c’est qu’une lame qui a été chérie dans le but de tuer une personne en particulier est beaucoup plus efficace. Et ce que savaient encore moins de gens, c’est que l’on peut ainsi remonter aux raisons premières du geste de l’utilisateur. C’est ce jour-là, que je découvris une chose qui me fit horreur. C’est de ce jour-là qu’est née cette lutte. Celle qui se terminera par la mort du Roi, ou la mienne.