[d][i]C'est toujours après la dernière allumette qu'il n'y a plus d'allumette[/i] - Ray[/d] I. [j] Pantoise. Pantois. Patois. Pas toi. Non pas toi, l’autre juste à côté. [i]Pantasiare![/i] Avoir des visions. Stupéfait, déconcerté, voire même ahuri. Avoir le souffle coupé par l’émotion. P’tain, ça m’trou l’cul! Quelle astronomie. N’est-ce pas? L’ionosphère est claire, Ô nuit glaciale. La vision est spectaculaire. La métaphore est trop facile. Les zilliards d’astres luisants n’arrivent pas à remplir le ciel de lumière. La nuit reste obstinément noire. Mais les étoiles sont-elles vaines pour autant? Il y a l’inexorable et le reste. Le pondérant et l’impondérable. Et un tas de cap de bière dans la poubelle de la chambre de bain. Les pommes de rainettes et du tapis gris à la grandeur de l’appartement. J’avais un pote qui avait une réserve de bière dans le réservoir de la toilette. Dieu ait son âme. D’une pierre deux coups. De la bière froide et des économies d’eau. Quand on y pense bien. Franchement, pourrait-on y penser mal? Aléatoirement. Ou alors, de façon hétéroclite. Les vidanges, les débris, se contentent de joncher. Je n’en demande pas plus. Je ne demande rien, dans le sombre espoir de ne jamais rien recevoir. Un lit défait. Aucun rayon de soleil du matin réchauffant les amoureux transis. La fenêtre donne sur le nord. Ce n’est pas le matin. Il n'y a pas d'amoureux ici. Sans équivoque, sans appel. La neige a envahi la demi-fenêtre de mon demi sous-sol. Le centre de ma demi-vie. Il y a ici un nombre incalculable de choses qui croupissent. À commencer par moi. Sans oublier les fantômes et les monstres dans le placard. Les Serpouloups s’entredévorent sous le lit en attendant un enfant à apeurer. Le dos sur le plancher, les pieds sur le sofa. J’arrive tant bien que mal à atteindre la télévision du regard. Inconfortablement. Je contemple un instant. Génial. Il ne reste qu’à l’allumer maintenant. Je pars à la recherche de la télécommande. L’expédition est minutieusement planifiée. J’allonge mes deux bras en arrière de ma tête puis lentement je les rabats le long de mon corps. Je heurte au passage certains objets. Trop gros, trop petit, trop vieux bout de papier. La vache. Quel échec. Mes jambes se vident lentement de leur sang et s’engourdissent. Une fourmi y pond ses œufs, y creuse une fourmilière. Ce n’est pas si déplaisant. Il me reste le plafond. Ludique. Quelqu’un a fait des motifs dans le plâtre frais avec une éponge. Le temps a figé l’œuvre qui pourrait ressembler à un champ de fleurs mais qui n’y ressemble pas du tout. Après tout. C’est clair. Il a commencé dans le coin sud. Les motifs y sont minutieusement ordonnés. Alignés. Plus on s’en éloigne, plus on voit qu’il s’est rapidement tanné. Les motifs deviennent désordonnés, de plus en plus espacés. J’espère au moins que quelqu’un a eu le courage de lui dire que c’était vraiment laid. Je l’imagine avec son éponge au bout d’un bâton. Sa casquette Sico. Et sa moustache style années 80. Il devait s’appeler Gonzo. C’est certain. Gonzo t’es gros, t’es laid. Arrête ça c’est affreux. Gonzo il ne veut pas m’écouter. Il continue de tamponner mon plafond en s’éloignant du coin sud. Peine perdue. Dix de retrouvées. Un vacarme soudain. Une porte qui s’ouvre. Une course au-dessus de mon plafond. Peste! Un éboulis dans l’escalier. Peste! Un œil dans l’ouverture de la porte. - Peste! Elle finit d’ouvrir la porte et s’approche de moi en faisant de grands pas bruyants. Elle s’assoit, jambes croisées, juste au bout de ma tête. Peste! - Comment tu fais pour me deviner à chaque fois? - J’avoue, j’ai failli te confondre avec la fin du monde. Peste, c’est la fille de la proprio. Elle habite juste en haut. Père absent. Mère débile. La totale. - Inox, joue du piano. - Non. Je joue les baby-sitters presque tous les soirs en attendant que sa folle de mère revienne. Parfois aussi elle vient se réfugier ici quand sa maman est trop saoûle ou bien qu’elle fait de drôles de bruits avec le nouveau papa du mois. Ça ne me dérange pas trop, ça me permet d’oublier le loyer de temps en temps. - Joue du piano! - Non Peste, non. Elle est beaucoup trop dégourdie pour son âge, beaucoup trop manipulatrice. Ma présence aura donc un aspect positif dans sa vie. J’inhiberai un peu son enthousiasme de vivre et ça évitera qu’elle ne devienne dictatrice d’un pays sous-développé ou encore directrice adjointe du marketing d’une multinationale. Le temps nous le dira, le temps nous le dira. Mais personne ne l’écoute. Personne ne se souvient de ce qu’il a fait mardi dernier, surtout si c’est la même chose qu’aujourd’hui. Le passé est encore plus flou que le futur. Et les deux portent au fantasme. Quelle est la durée du présent? Entre le moment où on l’imagine et celui où on l’oublie. Je ne sens presque plus mon pied gauche. - Inox, regarde la glace dans la fenêtre. Le joint de la fenêtre double est brisé. Je lui fais répéter Nelligan à tue-tête. [i]Ah! Comme la neige a neigé.[/i] De mémoire, je dirais que la neige est une des seules choses qui peut vraiment neiger. Il y a beaucoup de trucs qui peuvent pleuvoir. Mais seule la neige neige. Ou vice-et-versa. Je ne sais plus. Ça n’a plus vraiment d’importance au point où nous en sommes. Nous en sommes aux poings. D’exclamation et d’interrogation. - [i]Ma vitre est un jardin de givre.[/i] Les aléas cristallins. Et le reste. Nul besoin de dieux, la beauté elle-même est inscrite dans les fondements de l’univers. [i]Pleurez mes pleurs, pleurez mes roses, au sinistre frisson des choses.[/i] Voilà. - Inox, c’est quoi le sinistre frisson des choses? C’est le vide. Et ce qui l’entoure. Ce sont toutes les petites Peste du monde qui ne voient pas les jardins dans les fenêtres. [i]Qu’est-ce que le spasme de vivre, à tout l’ennui que j’ai, que j’ai?[/i] On se le demande tient. On trouvera la réponse une autre fois. J’ai le vague souvenir d’un sac de Pretzels heurté lors de la dernière exploration de mon espace vital. - Peste! Pretzels! Elle s’étire et attrape le sac. - Attends, je vais t’en trouver un intact. Elle sait pertinemment que seuls les pretzels intacts sont intéressants. On peut les sculpter en les mangeant. Mais d’abord il faut déloger un à un tous les grains de sel avec la langue et les dents. Comme d’habitude, elle me fait un cœur, je lui fais une paire d’ailes d’ange. - Inox, les anges est-ce qu’ils ont les os creux comme les oiseaux pour pouvoir voler? - Ils sont complètement creux. Et ils ne volent pas bien haut. Ils tremblent au sinistre frisson des choses et ils déchoient. Du verbe déchoir. Les anges déchevoient, du verbe déchevoir. Aussi. - Ça n’existe pas déchevoir. - Comment ça, ça n’existe pas? - Je suis sûre que ça n’existe pas! - Quoi? - Je suis sûre. - Dictionnaire Peste! - Vite, vite! Déchevoir, déchevoir! Elle court partout. Enjambe ma figure. Fait trois fois le tour de la maison. Revient avec mon vieux dictionnaire décousu. Trébuche dans les Pretzels. - Regarde entre dèche et déchiffrer. - Ah..Bé…Cé…Dé…Dédédédédédé! - C’est long. - Dèche, déchéance, déchet, déchetterie, déchiffonner, déchiffrable, déchiffrable, déchiffrement, déchiffrer… Je savais, je savais! - Il faudra l’ajouter à la liste. - Il faudra l’ajouter à la liste! Peste et moi, nous répertorions tous les mots qui n’existent pas. Elle les note dans un cahier Canada vert pomme. Nous avons commencé cela il y a deux mois quand elle m’a demandé ce que sa mère faisait quand elle s’enfermait dans sa chambre avec un monsieur. Honteusement, le dictionnaire ne contenait pas le mot adulterie. Nous avons donc créé le Petit Bébert, le dictionnaire des mots qui n’existent pas. C’est elle qui a trouvé le nom. Elle dit qu’il y a un petit gros qui s’appelle Bébert dans sa classe. C’est tout et c’est bien assez. Après tout. Sagement, Peste suit la règle du dictionnaire en se servant de mon ventre comme oreiller. Quand on ouvre la grande bible des mots, il faut lire tous ceux qui se trouvent devant nos yeux. C’est la règle. Personne n’y échappe. Je me retrouve de nouveau à contempler l’état sanguin de mes jambes. Rien de bien rassurant. - [i]Déchlorurer. Verbe transitif. Débarrasser des chlorures.[/i] - Il faudra déchlorurer. - Saleté de chlorures. J’ai réussi à l’envoyer se coucher, non sans avoir dû faire des compromis. - Je vais me coucher si tu me joues du piano. - Tu vas te coucher et ensuite je joue. - Non, tu joues d’abord. - Ce point n’est pas discutable jeune fille. Elle déteste quand je l’appelle jeune fille. Je fais exprès, juste pour la voir me faire une grosse grimace. Elle est montée dans sa chambre en faisant autant de bruit qu’en descendant. J’ai laissé la porte ouverte et je me suis assis au piano. Vestige d’un héritage lointain d’un grand-oncle de Peste. J’ai joué Für Elise machinalement. L’histoire ne dit qui était cette Élise. Elle ne dit pas non plus si ce bon vieux Ludwig a réussi à la souincer après lui avoir joué ce morceau. Mais une chose est sûre, il faudra ajouter souincer comme synonyme d’adulterie. Peu importe l’histoire. Peste n’a pas applaudit à la fin. Elle s’est endormie. C’est sans importance. Je suis resté assis sur le tabouret sans rien faire. Sans rien dire. Sans faire de bruit. J’ai laissé la dernière note s’éterniser dans le vide. Puis plus rien. Quand Mère Débile est rentrée, je suis sorti. J’ai remonté la rue jusqu’au bout, jusqu’au Marabout où ma bière devait être en train de tiédir sur le comptoir en m’attendant. Rom devait m’attendre pour poursuivre l’éternelle conversation. Les habitués du Marabout devaient tous être là à se morfondre dans le décor poussiéreux. Peut-être pas. On ne sait jamais. Mais il ne faut pas rêver quand même. Quand même. *** Janvier. L’hiver cristallin. Résonne le bruit de mes pas sur le trottoir glacé dans l’azur de froid. Les rues sont désertes, hormis quelques vaillants automobilistes enfumant ce mardi matin anonyme. Trop tôt, trop froid, probablement. À peine débarqué de l’autobus, la tête calée dans mon manteau des jours sombres, je presse le pas, sans trop savoir pourquoi. Où va-t-on, au juste? En rentrant chez Marius je suis accueilli par la chaleur, l’odeur du café et la voix grasse dudit Marius caché dans l’anti-chambre. - T’arrives de bonne heure aujourd’hui! - J’ai pas mal de livres à placer… - Ça tombe bien tu sais, j’ai pas mal de livres à te faire placer ce matin. - Oh! Heureux hasard que je sois là de bonne heure. C’est toujours ce genre de conversations surréalistes qu’on a avec Marius, on s’y habitue. Avant même que j’aie enlevé mon manteau il m’amène une grande tasse de café qu’il dépose sur la table. Après y avoir mis deux sucres, sans lever les yeux, il me demande : - Tu veux un café? - Non merci. - Combien de sucres? - Deux… Il ajoute deux autres sucres. Marius fait des cafés dans la plus pure tradition italienne, trop forts et trop sucrés. - Dis donc, où t’as passé la nuit? T’as vu la tête que tu as? T’aurais au moins pu te peigner un peu. - C’est certain que tu n’as plus ce plaisir là depuis longtemps, hein Marius? Il éclate de rire, à en faire trembler les murs. Marius, gros chauve rondouillard. Vieux français complètement assimilé aux rigueurs des nouveaux pays. Un gentil monsieur comme il ne s’en fait plus. Il ferme toujours les yeux sur mes incalculables retards, mes absences démotivées et mes autres frasques. Trop gentil d’ailleurs. Trop gentil pour le mercantilisme. Trop gentil pour ce bas-fond de monde pourri. Je le soupçonne de venir d’ailleurs, de ne pas être humain, d’être un naufragé d’un au-delà. Quelque chose du genre. Il m’apporte une grosse boîte de carton pleine de livres. - Tu connais la vieille qui habite au-dessus? - Celle qui pue la menthe? - Tu sais, c’est celle qui pue la menthe à plein nez. - Non, je ne la connais pas. - Elle déménage dans un home de p’tits vieux et elle s’est débarrassée de tous ses livres. Il y a des trésors mais aussi beaucoup en mauvais état. C’est à croire qu’elle n’a pas fait que les lire la garce. J’en prends un au hasard et je fais tourner les pages pour libérer l’odeur du papier jauni. - Sartre, ça va dans philosophie ou bien littérature étrangère? - Poubelle! - … - Il manque un feuillet au milieu, regarde. - C’est vrai que c’est une bonne idée de commencer par Jean-Paul quand on manque de papier-cul. Gros rire gras, encore une fois. Tranquillement, on a déballé les trésors de la vieille. Dans le fond de la boîte, il y avait des vieux livres reliés. Cette espèce de couverture de couleur nauséabonde qui rend les livres éternels… Ensuite, après l’ouverture du magasin, j’ai placé les livres sur les tablettes en surveillant les rares clients. C’est mon boulot. Mon pain quotidien. Ma merde de tous les jours. C’est le premier job que j’ai trouvé quand j’suis débarqué ici. Dans cette foutue ville. - Quinze et quatre-vingt-huit s’il vous plaît. - Attends, je crois que j’ai la monnaie exacte. Ça traîne un peu trop. Il va se sentir obligé de me parler de la température. Je le vois venir. - Il ne fait pas chaud aujourd’hui hein? - Hé ben, c’est ça l’hiver non? Vas-y mon vieux, raconte-moi ta vie un coup parti. - Ah ben on n'a plus les hivers qu’on avait. Avant on avait de la neige jusqu’à la taille en ce temps-ci de l’année… Crétin! C’est parce qu’avant tu avais la taille à la hauteur des genoux. Arrête les conneries et aboule les quatre-vingt-huit cents. C’est con quand même que les gens ne s’aperçoivent pas qu’ils grandissent et vieillissent. Mais la véritable question est toute autre. Est-ce que l’on allonge vers le haut ou vers le bas? Je partirais volontiers d’ici. Rien ne m’y retient. Absolument rien. Le problème c’est que je n’ai nulle part d’autre où aller. Comme un dépressif assis sur le rebord d’un pont et qui n’a pas envie de se jeter en bas. En avant c’est le vide. En arrière c’est d’la merde. - Bonjour, je cherche un livre. - C’est un bon début mademoiselle. - Ça s’appelle [i]L’invention du monde[/i], mais je ne me rappelle plus du nom de l’auteur. Vous connaissez? - Non… Mais ça sonne prétentieux, on va aller voir dans littérature étrangère. Voilà. Il y a des jours comme ça qui me donnent l’urticaire. L’impression qu’il y a trop de gens qui écrivent. Plus qu’il y a de véritables lecteurs. C’est la faute à l’art. Avec cette définition trop large, tout est bon, tout est de l’art. J’imagine aussi qu’il y a des gens qui se disent qu’il y a trop de disques, trop de peinture, trop du reste. Connaîtrions-nous Mozart, si comme aujourd’hui, tout le monde avait le pouvoir de faire de l’art? J’en doute. Je n’ai jamais trouvé son putain de livre. Elle. Elle n’est pas venue aujourd’hui. J’imagine qu’il faisait trop froid. Elle vient ici tous les mardis. Elle fait le tour de tous les étalages, prend bien son temps. Elle choisit un livre, un seul et elle s’avance vers la caisse sans me regarder. Elle me tend sa carte de débit sans lever les yeux. Elle ne veut pas de sac, elle glisse son livre dans sa poche de manteau et part sans dire un mot. Vivre comme ça sans faire de bruit ça doit être formidable. Elle m’intrigue au plus haut point. Je n’arrive pas à la comprendre, à la cerner. J’ai toujours été passionné par ces choses que je ne comprends pas. La mécanique quantique, la théorie du chaos, le sens des choses et Elle. C’est Elle. Elle viendra demain, sans doute. Peut-être que je réussirai à voir ses yeux. Ne désespérons pas. J’ai fini tard. J’ai pris l’autobus et je suis monté directement au Marabout. Rom m’y attendait, assis au comptoir. Pendant que la serveuse faisait tiédir ma bière, j’ai inspecté les alentours. Un cow-boy mal chié jouait au billard avec une Barbie passée date. Un vieux monsieur jouait à la machine à sous. Une grosse madame qui riait trop fort jouait aux poches avec deux autres tontons macoutes. La poussière volait bas. Les haut-parleurs recyclaient un obscur hit des années passées. - La routine habituelle Rom? - Non, je crois qu’hier il y avait deux autres personnes assises à la table du fond. J’ai fait semblant de ne pas comprendre sa réplique. Je crois bien qu’on ne s’est rien dit d’autre du reste de la soirée. Je n’ai pas trop insisté. Je n’ai pas trop abusé. Quand je suis rentré, Peste dormait sur le sofa, toute recroquevillée. Elle serrait le dictionnaire contre elle, comme un trésor précieux. Je me suis assis à côté d’elle. Je suis resté là à rien faire. C’est une des rares disciplines dans laquelle j’excelle. Rester sans rien faire. Rester. De l’Anglais, to rest. Rester sur son cul. Je peux rester pendant des heures entières. Sans ennui, sans pensée. Ça me donne l’avantage extrême de ne pas avoir à faire des pirouettes pour occuper mon temps. Mère débile dit que ça me donne des airs d’attardé mental. Mais elle ne sait pas de quoi elle parle. Mère débile fait une erreur au niveau fondamental des choses. Elle confond neurovégétation et végétarisme. L’hérétique. Dans mon dernier élan cérébral avant le black-out, j’ai terminé le sac de Pretzels éventré sans faire de bruit. La tribu de Serpouloups sous le sofa s’est occupée des miettes. Les temps sont durs. *** - Ça te dirait d’apprendre à jouer du piano Peste? - Pourquoi? Tu ne veux plus m’en jouer? - Mais non Peste, mais je ne serai pas toujours là pour t’en jouer. - Mais oui Inox, tu seras toujours là. Elle m’a regardé avec un air sévère. Je suis resté bête. Hébété. Hé ben. Me voici donc immuable. Dans le temps, dans l’espace et dans le reste. Je serai toujours ici. Ou plutôt là. Ainsi fut-il décidé. - Oui mais un jour je serai vieux et plein d’arthrite, je ne pourrai plus jouer. Et il faudra bien quelqu’un qui puisse consoler mes vieux jours avec un petit air de piano. Je crois que j’ai touché dans le mille. Les vieux attirent toujours la pitié. Elle s’est assise sur le bout du banc à côté de moi. Elle a glissé un doigt sur l’ivoire avarié puis elle s’est arrêtée sur un ré. Lorsqu’elle a enfoncé la touche, le piano, implacable, a répondu par un ré retentissant. - D’accord, mais j’espère que tu ne vieilliras pas trop vite quand même. - J’vais faire attention Peste, j’vais faire attention. Je vais faire ce que je peux. Tout de même. J’ai sacrifié ma pause du midi, j’ai bravé janvier, je suis allé dans une boutique de musique au centre-ville. Le dude m’a déniché un livre parfait pour l’apprentissage du piano. Ça m’a coûté dans les 50 tomates sans même que je bronche d’un poil. Je suis revenu fier de moi. Fier de l’Homme, aussi. Marius n’a même pas posé de question. Rom lui n’a rien compris. - Je ne comprends pas Inox. - C’est nouveau. Tu ne comprends pas quoi? - Pourquoi tu fais ça? Je n’ai pas trouvé de réponse claire. Ni de réplique cinglante. Aucun alibi. J’ai fait le mort. - Et depuis quand tu fais des choses sans raison? Merde, qu’est-ce qu’elle a cette gosse? Ma bière est arrivée. J’ai changé de sujet. Je pense encore à Elle. Elle est venue aujourd’hui. C’était désert, j’en ai profité. J’ai prétexté des livres à placer et je l’ai espionnée au travers des étagères. Elle a erré dans les rangées comme d’habitude, puis elle s’est arrêtée dans la section théâtre. Je l’ai vue hésiter entre deux livres, je me suis lancé. Rien à perdre. J’ai mis une étagère entre nous pour me protéger. Moi ou Elle. - Je peux vous aider mademoiselle? Elle n’a même pas levé les yeux. Elle savait que j’étais là. Elle m’a fait un « non » de la tête si doucement, que tous les atomes d’air l’entourant n’ont pas bougé d’un iota. J’ai poursuivi. Mon chemin. Bien sûr que non que je ne pouvais pas l’aider. Comment aurais-je pu savoir lequel des deux Elle aimait le plus? Je me suis senti con. Ça m’arrive. Mais pas trop. Quand Elle a déposé les deux livres en même temps sur mon comptoir de caisse, je l’ai vue sourire. Pas qu’Elle m’aie souri. Non. C’était de par en dedans plutôt. Ou quelque chose du genre. . Mais je l’ai senti quand même. Rom lui n’a rien comprit. - Mais, qu’est-ce que tu lui trouves à cette gonzesse? *** Le temps est gris. Les gens aussi. L’hiver dure trop longtemps dans c’putain d’pays. On se retrouve toujours à attendre l’été. Ça ne va probablement pas vous étonner mais tout ce qu’il me reste à manger, ce sont des spaghettis. J’ai fait le tour. Le tour du garde-manger, du réfrigérateur, de l’appartement. Seuls les spaghettis ont fait acte de présence. Moi ça ne m’a pas étonné du tout. Je m’y attendais. Il y a des indices qui ne trompent pas. Comme par exemple que ça fait 3 jours que je ne déjeune pas parce qu’il n’y a plus de pain. Les temps sont durs. Non pas que je suis dans la dèche. Non. C’est plutôt par lâcheté. Je n’ai pas envie d’aller à l’épicerie. Pas du tout. J’ai une bosse qui me pousse sous le talon et qui me force à marcher sur la pointe des pieds. Je crois que j’ai le cancer des pieds. Mais je ne sais pas. Je ne suis pas podiatre. Vraiment pas. Et encore moins cancérologue. Surtout pas. Un pot de sauce tomate gisait dans le réfrigérateur. Depuis combien de temps? Peu importe. L’odeur nous le dira. L’odeur ne ment pas. Certainement. Mais à une seule condition. Il faut d’abord ouvrir le putain d’pot. C’est à ce point précis que se trouve le problème. Exactement. Je n’y arrive pas. Le couvercle est coincé. Moi aussi. J’ai essayé le bricolage habituel. Rien n’y fait. Avec mon t-shirt pour avoir plus d’adhérence, avec un couteau pour décoller le couvercle, avec de l’eau chaude pour je ne sais pas quoi. Rien à faire. C’est vraiment pas vendeur mon histoire. Mon histoire à moi et mes spaghettis. Je reste là. Devant le pot, les spaghettis et l’éternel. Ce n’est pas facile. J’vous jure. J’vais probablement mourir là. De faim ou du cancer des pieds. Mais en attendant l’été. J’ai perdu le contrôle de mon corps aujourd’hui. Je suis allé marcher nus pieds dehors. La sensation du gazon sous mes pieds me manquait. Il n’y avait que de la neige et c’était froid. Tiens, c’est peut-être ça mon cancer. Quand j’en suis arrivé à cette conclusion, je tenais un couteau sur le couvercle et je m’apprêtais à l’enfoncer avec un marteau. Puis j’ai eu un éclair de génie soudain. Une fois le couteau enfoncé, je fais quoi? La question reste ouverte. Alors je me suis abstenu, faute de protocole bien établi. J’ai été sauvé par la cloche. Ou plutôt un cri qui venait d’en haut des escaliers. - Inoooox? Tu viens manger avec nous? Ordinairement, j’aurais décliné. Je cherche encore pourquoi ma situation était extraordinaire, mais enfin. J’ai rangé le couteau, le marteau, le pot et les spaghettis. Pour une prochaine fois. Mère débile cuisine très bien. Et beaucoup. Le réfrigérateur est toujours plein de petits plats contenant les 4 groupes alimentaires que l’on a qu’à réchauffer au four micro-onde. Ça lui permet de s’absenter sans mettre à l’épreuve mes talents de cuisinier. Et c’est très bien ainsi Elle est la seule personne au monde capable de caser dans une journée les 12 portions de fruits et légumes recommandées par le guide canadien de l’alimentation. Chose que je croyais humainement impossible jusqu’à tout récemment. Ce fut un repas vraiment surréaliste, mais délicieux. Peste n’a pas dit un mot. Mère débile n’a pas arrêté de me poser des questions. Comment j’allais, le boulot, si j’avais une copine, tout l’tralala. Même ma propre mère ne me pose pas tant de questions. Je crois bien que je n’ai pas eu à trop mentir. Entre les questions, quand je répondais, elle me regardait avec un drôle d’air. Avec sa fourchette sur le menton. Je n’ai pas trop compris. *** La gravité frappe fort ce soir. Je suis étendu sur le plancher dans un réel souci d’adopter une position d’énergie potentielle minimum. Tout mon corps cherche à s’étendre le plus possible…Mes pensées s’écoulent par des fissures dans le béton désarmé de mon esprit. Elles glissent doucement sur le plancher miroitant la lueur d’un obscure et lointain dehors et finissent leur vie dans le drain imaginaire trônant au milieu de la pièce. Nous tournons en rond dans la nuit et nous sommes consumés par le feu. In girum imus nocte et consumimur igni. Les nuits sont froides par ici. Ni Peste, ni Mère débile, ni rien, ni personne. Ce silence est insoutenable. Mais où sont-ils tous passés? J’habite un endroit assez ambigu. Assez exigu et étroit malgré le dépouillement le plus total, sombre, surtout dans les coins, et peuplé d’une panoplie de petites bestioles grouillantes et répugnantes. Les Serpouloups blancs par exemple, règnent en maîtres sur le salon. Ces robustes reptiles, au corps filiforme couvert de fourrure duveteuse blanche et à tête de loup sont remarquablement bien adaptés aux durs hivers d’ici. Leurs homologues tachetés, moins nombreux mais beaucoup plus violents, ont élu domicile dans la garde-robe de ma chambre. Entre les deux territoires se trouve le couloir de la mort. Haut lieu de duels épiques entre les deux clans rivaux. Ils se livrent un éternel combat pour la denrée essentielle qu'est l'imaginaire. Oui vraiment, nous vivons dans un monde malsain, voire terrifiant. Fort heureusement, ici, à l’intérieur c’est différent. Je m’efforce jour après jour de nettoyer la bêtise qui suinte par les murs et de chasser les vermines qui pénètrent par le dessous de la porte. Mais ce soir, c’est plutôt tranquille à cause du froid dehors. Si bien que je me retrouve fin seul avec le plus nauséabond des compagnons d’infortune; moi-même. Franchement, si j’avais le choix, je n’habiterais pas avec moi. Je suis vraiment un être désagréable et complètement tordu. Mais bon, je dois faire avec, je suis pris avec moi, même si ce soir, je semble m’écouler sur le plancher. Les choses me semblent plutôt floues. Dans un élan intellectuel sans précédent, je décide impunément et sans aucun préavis, de fixer un référentiel spatial tridimensionnel pour éclaircir le tout. Et vlan. Me voici maintenant trônant en (2,3,0) par rapport au coin sud-est de la pièce. Un coup d’œil rapide me permet de fixer le téléviseur en (3,0,1). Étrangement, malgré cet éclaircissement spatial, le plancher reste toujours aussi froid. J’entends au loin, le réfrigérateur qui réfrigide tranquillement. J’ai faim. Je pourrais me lever et aller voir le vide qu’il contient. Mais je risquerai de violer une quelconque loi de thermodynamique en faisant une chose pareille. On ne rigole pas avec ce genre de truc. Je préfère rester bien tranquille dans un état stable d’énergie minimum et d’entropie maximale. À ma gauche, un insecte insolent tente d’échapper à mon attention. J’aurais bien voulu l’écraser avec mon poing, mais le calcul de la position du point de chute de celui-ci couplé à la trajectoire aléatoire de l’insecte était bien trop compliqué. Il aurait fallu faire tout un tas d’approximations de variables si bien que la manœuvre avait bien peu de chance d’aboutir. Autant « canceler l’projet » tout de suite, de toute façon le froid se chargera de l’insolente bestiole. Ou alors un Serpouloup affamé. Tout au fond de mon triste être, un ion sodium se déplace dans une cellule nerveuse et transmet une charge électrique entre deux synapses. Au même moment, je me disais que j’étais encore bien vivant, ancré dans la réalité. Parce qu’au fond, c’est ça la vérité, la réalité, qu’elle soit virtuelle ou autre, n’existe qu’en nous. Ce que nous appelons le monde, ce n’est que l’image que nous renvoie notre cerveau, le signal électrique qui part d’un capteur sensoriel et qui est décodé. Or chacun possède son propre décodeur, chacun a donc sa propre réalité intrinsèque. C’est beau et c’est laid en même temps. Ça signifie que l’on restera toujours seul, mais que l’on est totalement libre de nos actes. C’est une liberté froide puisque si on est seul, la liberté ne sert à rien. Tout juste à finir dans un drain, le long d’un plancher glacé. Le dehors m’apparaît parfois, par l’entremise des deux petites fenêtres de la pièce. J’ai bien du mal à supporter ces visions et il n’y a aucun rideau pour les masquer. Le son des sirènes d’ambulances vient déranger les bruits dans ma tête qui m’empêchent de dormir depuis si longtemps. Le dehors agace. Évidemment. Je crois que c’est le vent qui s’est mis à siffler par la fenêtre qui m’a réveillé. Du coup, je me suis demandé si je ne m’étais pas fait avoir encore une fois. Et si j’avais rêvé tout ça et que même en dedans c’était dehors? Je sais pas comment, je me suis levé, je suffoquais, tout était embrouillé, j’ai couru vers la porte, vers le dehors. Il fallait absolument que je vérifie si je n’avais pas été berné pendant toutes ces années. Je me souviens très bien qu’il neigeait tout doucement. J’ai dû glisser dans l’escalier et m’éclater la cervelle sur une marche. Je me retrouve à nouveau étendu, dans la neige cette fois. La gravité a gagné pour de bon. Je ne saurai probablement jamais. Mais peu importe maintenant, j’ai réussi à me sauver par cette nouvelle ouverture béante dans mon crâne et avec tout ce sang qui couvre mon visage, je n’ai plus froid… Plus du tout. [/j] [i][À suivre, cette fois...][/i] r de bon. Je ne saurai probablement jamais. Mais peu importe maintenant, j’ai réussi à me sauver par cette nouvelle ouverture béante dans mon crâne et avec tout ce sang qui couvre mon visage, je n’ai plus froid… Plus du tout. [/j] [i][À suivre, cette fois...][/i]