[c][L’histoire d’un instant][/c] [j] J’aimerais pleurer. Éclater, d’un seul coup, en milliards de larmes, éparses. Projeter hors de moi tout l’acide qui croupit en moi. Mais rien. Rien du tout. Après tout. Je suis une éponge, j’absorbe en moi toute la douleur du monde. Tout l’amour, toute la haine. L’horreur, celle que nos yeux trop bien pensant ne voient même plus. Dans mes veines coulent toute la folie, la colère, l’espoir du monde. Acculé au pied du mur, je résiste, sans le vouloir. Bombe à retardement. Chaos explicite. Mais rien. Je reste stoïque. Aide-moi Novembre, dis-moi, qu’est-ce qui nous retient? Un instant. Douce Novembre, d’où viens-tu comme ça? L’air de rien. Ton iris verdoyant fixe le mien, le transperce, l’envahit, je ne suis plus maître en mon domaine. Je ne suis plus maître du monde. Va encore plus loin, traverse-moi, emplis-moi de ton regard. J’ai l’air de quoi, en dedans? Planté ici, je prends racine. Donne-moi le vertige et pousse-moi en bas de la falaise. Crève mes yeux, que coulent les larmes. Fais-moi pleurer Novembre, ou alors rejoins-moi. Il pleut des mots au-dessus de nos têtes. J’étends la main, j’essaie d’en saisir, au hasard. Aurore, oubli, symphonie. Je cherche une phrase complète, au minimum. Ils glissent entre mes doigts avant même que je puisse les assembler. Certains glissent sur tes cheveux, d’autres y restent. Tu le sais très bien. Tout ce que j’ai pu écrire, ce sont des conneries. Comment pourrais-je te dire? Ce sont tous les mots que je n’ai jamais dit qui sont importants. Saurais-tu les lire? Il y a du bruit partout. Strident, électrique, elliptique, épileptique. Le rythme est rapide. J’ai l’impression à tout moment que le batteur va décrocher. Mais tout reste suspendu. C’est encore un cauchemar ou bien je suis pris dans une toune techno? Ou bien peut-être les deux en même temps. Novembre, aide-moi. Tu fais exprès, je sais. Tu dis rien. Tu me cuisines. Tu me tortures, tu adores ça. Tu es méchante Novembre! Tu sais très bien que j’adore quand tu me fais souffrir. Après tout. Je t’en prie, fais comme si de rien n’était. Donne-moi de tes nouvelles, fais semblant de rien, parle-moi de ton chat ou du beau temps. Allez un effort, ouvre un peu la bouche, laisse entrevoir la blanche candeur de tes dents d’en avant. Novembre, qu’est-ce qui te retient? Un instant. Qu’est-ce que tu cherches derrière mes yeux, jolie Novembre? L’anecdote, la question, la réponse ou une quelconque pensée perverse? Serait-ce encore des mots? Des conneries, un autre poème ou bien un ultime Babeless dreams… J’ai déjà vomi tout ce qu’il y avait de beau. J’ai enfoui le reste, pour ne pas pleurer devant toi, Novembre. Qui cherches-tu à atteindre? Celui que tu pourrais toucher, celui que tu voudrais entendre, ou l’autre dude qui se tait? Tu joues la dure, Novembre. Tu joues. Le grand jeu. Comme tout le monde. Bien sûr. Mais si la vérité se tisse sur la trame de nos mensonges, qui tire les ficelles du jeu? Au fond, c’est probablement encore toi qui as raison, Novembre. Le silence. C’est sûrement la plus pure des vérités. Un silence ne peut pas mentir. Mais, ces mots, ceux qui déferlent sur nous, ceux qui sont en train de nous ensevelir… Ils ne sont bons qu’à raconter des histoires. On peut leur faire dire n’importe quoi, les interpréter n’importe comment. Aucun d’entre eux n’est juste, mais ils sont si réconfortants, Novembre, si réconfortants. C’est un piano que je voudrais entendre. Moi devant, toi au-dessus et pas de silence sur la portée. Je voudrais jouer encore plus vite que ce que Rachmaninov n’a jamais pu composer. Il y a des choses, m’as-tu déjà dit, que je ne pourrais jamais créer, que je ne pourrais jamais inventer. Je veux bien te croire. Sur parole. C’est donc qu’il me reste des trucs à vivre. D’autres mondes à voir. Partir. Ailleurs. Nous devrions déjà être ailleurs, à leur recherche. Nous devrions toujours être ailleurs. Qu’est-ce que l’on attend Novembre? Un instant. L’ironie c’est nous. Le vide c’est moi. Le reste c’est vous. J’ai déserté depuis longtemps la dictature de mon esprit. Envoie-moi ta cavalerie. À ma rescousse, à ma recherche. Tire-moi hors des flots qui m’habitent, fais-moi respirer l’air de tes soupirs. Une gorgée de salive encore chaude. Regarde autour. Tous les mots qui s’accumulent à nos pieds. Blancs comme neige. Oublie le noir autour. Prends-en une poignée au hasard, lance-les moi en pleine face. Blesse-moi. Sublime, arctique, insalubre, lunatique. Des mots, des mots, Novembre, derrière c’est encore ta voix qui résonne. Rien. Seulement une singularité nue dans notre espace-temps. Deux points au milieu de la ligne d’horizon. La flèche du temps s’affole. La théorie s’effondre, les corrections sont peu convaincantes. Faudra-t-il encore fois revoir les modèles? Tout ce brouhaha pour une seconde de silence, Novembre tu exagères. Comme toujours. Tu l’auras voulu, tu l’auras cherché. Je vais crier. Je vais hurler. C’est la tempête, c’est l’extase. Le vent charrie les mots, les portes au loin les ramènent en multitude de tourbillons. Tout s’embrouille. Les lettres s’entrechoquent, les mots se brisent. Je voudrais avaler la poudrerie, combler le vide en dedans. Ni chaud, ni froid. Rien. Après tout. Mes mots sont vains. Après tout. Ils ne voudront jamais rien dire de plus que moi-même. Moi qui n’ai jamais rien eu à dire. Novembre, sauras-tu deviner que rien ne m’a jamais retenu? Encore un autre seconde comme celle-là et je capitule. Je vais dire une banalité, une bêtise, une autre connerie. Me cacher derrière mon éternel air de rien, mon air satisfait. Novembre, faut-il vraiment une chute? Un instant. - À quoi tu penses? Le batteur décroche. Serre-moi dans tes bras Novembre. - Pas grand-chose. Toi? Un instant. Octobre, mon sombre jour, Octobre, qu’est-ce qui t’arrive? Je te sens tout froissé en dedans. Et tu dis rien. Comme toujours. Ça brasse. Ton vaisseau d’or a-t-il chaviré? Toi qui aimes tant la dérive, Octobre répond-moi. Tout ce silence, tout ce vide autour. Pas grand-chose à quoi s’agripper, aucun repère. On avance ou on recule encore? Si peu. Si peu, Octobre. Tes grands yeux noirs restent imperméables. Rien ne transpire. Pas moyen de voir ce qui se trame en arrière. S’il pleut ou s’il neige. Encore. Avec ton air de rien, qui sait à quoi tu penses? On s’attend toujours à une autre absurdité. Quelque chose d’anodin, quelque chose qui n’ira pas loin, qui ne fera pas de vague. Le masque tient si bien, c’est à se demander si tu joues vraiment. Tu improvises ou tu écris d’avance comme tout le monde? Qui es-tu vraiment, Octobre? Tu ne me l’as jamais vraiment dit. Et tu me répondrais sûrement que c’est parce que je ne te l’ai jamais demandé. Tu aurais raison. Et tu éclaterais de rire. Ça doit être pour ça que je ne l’ai jamais demandé, tu vois. Connais-tu seulement la réponse? Un sourire en coin. Gotcha! Tu ne le sais pas. Tu ne l’as jamais su. Qu’est-ce qui t’empêche de t’inventer, comme tout le reste? Un instant. Tu t’es encore perdu Octobre. Dans un quelconque méandre. Tu cherches le dedans et le dehors. C’est vide des deux côtés. Où sont les mots? Ceux que tu aimes tant. Où se cachent-ils les lâches quand vient le temps de dire ce que tu ressens? Qu’est-ce qui les retient, Octobre, qu’est-ce qui te retient? Ce grand vide dont tu parles toujours et qui aspire tout vers l’intérieur… Il paraît que jeunesse se termine le jour où l’on cesse de croire que l’on peut changer le monde. Où en es-tu Octobre, toi qui penses encore qu’il faut l’inventer? Le rideau tombe. La pièce est terminée Octobre. Personne n’y a cru. Il n’y aura pas de rappel. Inutile de continuer à faire le malin. Inutile de continuer à jouer les déchirés. Plus personne n’écoute les rêveurs. Nelligan est encore à l’asile. Aquin, un trou de balle dans la tête, essaie toujours de faire croire que c’était des barbituriques. Et les enfants de Ducharme sont devenus vieux. Sont devenus vieux. Tu as raison Octobre, tais-toi. De toute façon, que tu les dises ou non, tes mots restent vains. Toi seul peux les comprendre. Dis-moi une autre banalité, une blague sans but. Reste ici encore. Tu as gagné Octobre. Encore. Capitulons. Ni question ni rien. Pas d’épilogue, pas de chute. Je ne dirai rien. Je vais faire semblant de rien et je vais te serrer dans mes bras, pour un instant. Un instant. - Hey, vite, change de chaîne, y'a le hockey qui commence! - C’est toi qui est assis sur la télécommande…[j] [c] FIN [C'est tout pour moi. Merci et bonne route] [/c] [c] FIN [C'est tout pour moi. Merci et bonne route] [/c]