[i]Base Alert, Extrême nord du Canada 15 décembre 2002 [/i] - Je n’irai pas par quatre chemins capitaine, j’ai reçu les ordres concernant l’opération… - Nous travaillons activement en prévision de cette mission mon général. - Je sais, j’ai lu les rapports. Mais la haute direction a décidé de devancer l’échéancier, l’opération Noël aura lieu le 24 décembre à minuit. - Quoi ??? Mais c’est dans moins d’une semaine! Nous ne pourrons jamais être prêt à temps mon général! - Nous n’avons pas le choix, ce sont les ordres. - Pourquoi ne nous ont-ils pas prévenus plus tôt. - Vous connaissez autant que moi l’importance et les enjeux de cette opération capitaine, ils tenaient a ce qu’il y ait le moins de fuites possibles… - Le matériel ne sera pas prêt… - Les usines travaillent 24 heures sur 24, il sera livré à temps. - Nous ne…nous ne serons pas prêts. - Je compte sur vous capitaine. - Il…il y aura des pertes humaines mon général. Le gros général déposa son éternel cigare et se leva lentement. Il me regarda droit dans les yeux et me mit une main sur l’épaule. - Nous n’avons pas le choix, nous ne pouvons plus reculer maintenant… Ne dites rien aux hommes, mais préparez-les pour le grand jour. - Oui mon général… Je suis sorti du bureau du général, un peu chancelant. Je cherchais mon air, j’avais mal au ventre. Ce n’était pas ma première mission. En 10 ans, j’en avais vu d’autres. Mais c’était ma première en tant que capitaine. Désormais, j’avais entre les mains la vie de centaines de personnes. Mais encore, c’était la mission qui comptait avant tout. La mission avant tout… J’ai marché longuement dans la froide nuit du désert arctique. Les missions, les aventures, les camarades… et ceux qui y sont restés. Tout ceux qui y sont restés… J’ai terminé ma marche dans l’escalier du dortoir. Je me suis allumé une cigarette et j’ai contemplé le ciel étoilé. Le ciel est toujours clair ici. Tous les soirs, on voit les étoiles, si bien qu’on finit par les trouver banales. Je crois que je me suis mis à pleurer. [i]Base Alert, Extrême nord du Canada 24 décembre 2002, 4h AM.[/i] - Le matériel est chargé, les cargos sont prêts mon capitaine. - Parfait…il ne reste plus qu’à avertir les hommes. Le grand jour enfin. La sirène de rassemblement résonna dans la longue nuit arctique. En quelques minutes, tous les hommes furent rassemblés dans la cafétéria. - Voilà presque 1 an que vous vous entraînez pour la mission. Hé bien, le jour J est arrivé. L’opération Noël aura lieu ce soir à minuit… La plupart des hommes restèrent stoïques, probablement s’étaient-ils aperçus de l’agitation qui avait régné une bonne partie de la nuit. - Vous connaissez autant que moi l’importance capitale de cette mission. Vous en connaissez aussi les risques. Vous devez savoir que nous ne pouvons pas échouer cette opération. Alors cette nuit, peu importe ce qui arrivera, rappelez-vous : La mission avant tout. Bonne chance, camarades! Tout au long de la journée, les cargos décollèrent sur la piste glacée. Chargés de leur précieuse cargaison et des valeureux soldats. Ceux dont la destination était la plus éloignée partirent les premiers, tout devait être parfaitement synchronisé. Parfaitement. Aucune marge. Je me sentais tout drôle de voir partir ces avions sans moi. Pour la première fois depuis 10 ans, je ne ferai pas partie de l’opération Noël. Le premier incident arriva vers midi. Le chef du groupuscule 31 vint me trouver avec un dénommé Paolo. - Capitaine, le soldat Paolo s’est cassé un poignet ce matin mais il désire faire la mission quand même. - Je sais que je peux le faire capitaine… Je… - La ferme! Personne ne t’a dit te parler! - … - C’est ta première mission hein? As-tu seulement idée de ce qui t’attends là-bas? C’est l’enfer là-bas, c’est l’enfer! Ce bleu me les gonflait vraiment. Son petit air supérieur, il méritait seulement que je l’envoie à la boucherie. Mais il ne fallait compromettre la mission. La mission avant tout. - Je prendrai sa place dans votre groupe chef. - Mais je… - La ferme toi! Sors d’ici! C’est comme ça que je me suis retrouvé dans le cargo A-392 en direction de Paris avec le groupe 31. Nous étions assignés au secteur C3-A4 en banlieue de Paris. Le C3, quel hasard… Les souvenirs cachés commencèrent à remonter dans mon esprit. Pour me calmer, j’ai commencé à regarder les autres membres de l’équipe. J’en connaissais quelques-uns. Mike, le colosse qui portait toujours des Ray-Ban. Rufio, celui qui raconte toujours des blagues grasses. Et puis, Johnny, Mr. White, Carlos et Von Neumann. Il y avait aussi O’Brien. Il était avec moi… Opération Noël 97 dans le secteur C3… Lui aussi devait être en train de repasser les terribles images gravées dans sa mémoire. Mais il ne disait rien, il suivait la règle : Pas d’histoire d’horreur avant les missions. Soudain la voix du pilote brisa le relatif silence. - 2 minutes, 2 minutes! Tout le monde s’activa. Les parachutes dans le dos, le matériel sur le devant, le casque sur la tête. Je pris mon pistolet chargé et le rangeai dans ma botte gauche. Le chef ouvrit la porte latérale de l’avion. Un vent glacial s’engouffra dans la carlingue. - C’est parti les enfants, on se retrouve au point de rendez-vous dans 3h. Bonne chance. L’un après l’autre, les hommes sautèrent, disparurent dans la nuit d’hiver. Puis vint mon tour. - Bonne chance capi… Avant même qu’il ait fini, j’avais déjà sauté. Il me pressait de retrouver cette sensation. Le saut en chute libre de haute altitude pour éviter les radars. Le vent froid qui vous laboure le visage, le rush d’adrénaline… Mais surtout le vide. L’immense vide. Le noir tout autour de vous et qui cherche à vous absorber. J’adore cette sensation. Et tout à coup, en sortant des nuages, la ville lumière qui apparaît. Ouvrir le parachute au dernier moment. Chercher un toit. Atterrissage parfait. Replier le parachute, un bon soldat le fait en 15 secondes, j’y arrive en moins de 10. Je consulte mon GPS. Pile dans le A4. Je n’ai pas perdu la main. [i]Paris, secteur C3-A4 25 décembre, 00h05.[/i] C’est ici que commençait le vrai travail. J’ai déballé mon matériel, sorti ma corde de descente en rappel. Je l’ai attachée à la cheminée et je me suis engouffré dans l’étroit passage. La pièce était plongée dans une semi obscurité. Dans le coin trônait un immense sapin décoré dont les guirlandes multicolores remplissaient la pièce d’une faible et douce lumière. Je me suis approché lentement de l’arbre en question. Putain d’merde, du synthétique. L’esprit de noël se perd un peu. J’ai ouvert mon sac et j’ai sorti quelques paquets enveloppés et enrubannés que j’ai disposés sous l’arbre de noël. Hé oui. Peu de gens le savent, mais depuis que le Père Noël a été abattu par erreur par un pilote de F-18 américain dans les années 80, c’est une division ultrasecrète de l’armée canadienne qui effectue la distribution des cadeaux de Noël. Bien sûr, tout ceci est caché pour conserver la magie de Noël. La magie… Le Père Noël l’utilisait pour venir à bout de cette mission. Nous, pauvres soldats, ne pouvons compter que sur nous-mêmes. En moins d’une minute j’étais revenu sur le toit. J’avais ramassé ma corde et mon matériel. J’étais prêt à passer à la suivante. Et ainsi, sautant de toit en toit, de maison en maison, j’effectuais ma mission. Du propre, aucune bavure. J’avais un parcours de recrue, c’était plus que facile avec toute mon expérience. Je venais à peine de sortir de la dernière cheminée quand la voix l’opérateur résonna dans mon casque d’écoute. - Capitaine, on a un homme à terre. - Qui? - O’Brien, dans le A3. - J’y vais, envoie-moi les coordonnées. - C’est fait, j’envoie aussi Mike. Allégé des cadeaux, je pouvais aller très rapidement. O’Brien, je lui en devais une. Une vie. Opération Noël 97 dans le C3… [i]Paris, Secteur C3-A3 25 décembre 1h37 [/i] Il était étendu près de la cheminée, haletant, il n’en menait pas large. Il ne me fallut pas beaucoup de temps pour deviner ce qui lui était arrivé. Un verre de lait avarié. Ça ne pardonne pas. Saleté de gosses, le lait il faut le mettre juste avant d’aller se coucher, pas 3 jours à l’avance. Le gros Mike était déjà arrivé. J’ai attaché O’Brien à la corde et nous l’avons hissé sur le toit. Le grand air lui a fait du bien, il reprit un peu ses esprits. - Ça va tu tiens l’coup? - …Ouais….ça va… Ça n’allait vraiment pas, mais O’Brien n’était pas du genre à l’avouer. - Mike, prends ces trucs et finit sa ronde. Je vais le porter. - Quoi? tout seul tu n’y arriveras pas. - Nous allons passer par les rues… Allez dépêche, pas une minute à perdre. - Par les rues, c’est insensé, vous n’y arriverez pas… - Ne discute pas, la mission avant tout. Et puis lui et moi on a en vu d’autres. C’est à contrecoeur que Mike m’aida à descendre du toit avec O’Brien. Il me fit un grand signe de la main et repartit finir la mission. La mission avant tout. [i]Paris, Secteur C3-A3 25 décembre 1h52[/i] Nous n’avancions pas très rapidement. Je devais le supporter et il avait beaucoup de difficulté à marcher. Nous marchions dans les rues désertes depuis plusieurs minutes lorsqu’il m’adressa enfin la parole. - C’est drôle… encore une fois… nous deux dans les rues… - J’vois pas vraiment ce qu’il y a de drôle O’Brien… - Je veux dire, quel hasard…les rues du C3… - Je ne crois pas au hasard. - Peu importe, nous y sommes. - Ouais… et on va s’en sortir encore. Il s’arrêta de marcher. - Pas si sûr… - Hein? Quoi? Allez grouille! Je compris lorsque je relevai la tête. Devant nous, à une vingtaine de mètres, se tenait une bande d’enfants pas sages. Shit. Ils étaient pas mal nombreux. Les enfants pas sages ne reçoivent pas de cadeau à Noël, c’est la règle. Alors ils se ressemblent en bande et arpentent les rues, attirés par l’odeur des jouets. Ils sont extrêmement dangereux. Je n’ai pas hésité une seconde, j’ai sorti mon pistolet de ma botte et je l’ai pointé vers eux. J’avais la tremblote. Évidemment, comment vous seriez-vous senti à ma place? La bande s’avançait lentement vers nous. D’une seule main, j’ai lancé mon pistolet à petites fléchettes avec une suce au bout le plus loin que je pouvais dans un terrain vague. Les enfants ont suivi le jouet du regard et ils sont partis à la course pour le récupérer. Saleté de mioches. Pendant ce temps, on a déguerpi le plus rapidement possible. - Hé, où t’as appris ce truc? - Nulle part, c’est la première fois que je l’essayais. [i]Paris, Secteur C3-A1 25 décembre 2h20[/i] Les nouvelles sont mauvaises. Pendant que l’on se reposait dans une ruelle, l’opérateur m’apprit que deux hommes manquaient à l’appel. Antoine, une recrue, avait été pris dans une embuscade tendue par un commando suicide de dindes. Va savoir pourquoi, elles nous détestent. Et il y avait aussi Von Neumann qui s’était fait avoir par une bande d’enfants pas sages qui traînait sur un toit. Saleté de mioches, saloperie de Noël. - J’y arriverai pas… laisse-moi ici… - Ta gueule O’Brien! - On pue les jouets… ils vont finir… il vont finir par nous trouver. Manquait plus que ça. Le voilà qui joue les mauvais films de guerre. Il avait parfaitement raison. Mais je ne pouvais pas le laisser là, je lui devais ça, au minimum. - Tu m’as traîné la dernière fois, maintenant c’est mon tour. - Ça ne compte pas… C’était de ma faute. - De quoi tu parles? - C’est de ma faute…Opération Noël 97… C’est de ma faute si t’as été blessé… C’est de ma faute si on a perdu Karen et les autres. Karen. Opération Noël 97. Et les autres. Opération Noël 97 dans le C3. Bien sûr que oui, c’était son erreur qui nous avait mis dans la merde. - Ouais, et en plus tu n’avais pas terminé la mission, enfoiré. Bon allez on se tire d’ici…et ça t’inclue. [i]Paris, Secteur C3-A0 25 décembre 2h43[/i] On n’irait pas plus loin. Enfin lui. C’était évident. Étendu de tout son long. Je crois bien que je lui criais après. - Allez, tu ne vas pas me faire ça, on est presque arrivés. C’était mon tour de la jouer oscar hollywoodien. Et cet enfoiré d’O’Brien qui répondait pas. Saloperie de Noël. Il s’est mis à neiger tout doucement dans la nuit. Comme si quelqu’un cherchait à enfouir nos corps et nos esprits meurtris. La lumière d’un ultime lampadaire éclairait son visage noirci par la suie. Saloperie de Noël. - Allez putain, dit quelque chose, tu vas pas partir comme ça sans un mot, je sais pas moi, demande ta mère, n’importe quoi. - …Joyeux Noël…capitaine… Et les anges dans nos campagnes ont entonné l’hymne des cieux. Et l’écho de nos montagnes redit ce chant mélodieux. Glooo-ooo-ooo-oooo-ria, in excelsis Deoooo… …capitaine… Et les anges dans nos campagnes ont entonné l’hymne des cieux. Et l’écho de nos montagnes redit ce chant mélodieux. Glooo-ooo-ooo-oooo-ria, in excelsis Deoooo…