[j] Le sommeil ne viendra pas. Ne viendra plus. Je n’ai plus aucune envie de dormir, de toute façon. Trop de choses à faire encore. Si peu de temps. Tout devient urgent. Non, ne pas dormir, rester éveillée, rester lucide. Le temps qui reste. Et celui qui passe son chemin. Je suis une petite fille de 12 ans. Un premier filet de sang entre mes cuisses. Le début de la fin de l’insouciance. L’arrêt définitif des jeux de l’enfance, et sans le savoir vraiment, la fin des plus beaux jours. La fin de tout ce temps passé à espérer secrètement le jour où ce moment arrivera, sans savoir que bientôt on regrettera tout ce temps gaspillé. Le même calvaire désormais, tous les mois, encore une quarantaine d’année. Il faut maintenant m’appliquer à devenir une femme, une épouse, une mère, une femme. Dans cette grande maison de briques rouges, continuer à grandir, de l’intérieur cette fois. Délaisser doucement le royaume des fées dans les hautes herbes des berges du ruisseau. Oublier le château d’ivoire à flanc de montagne, la princesse éternellement triste et son prince charmant qui n’est jamais venu l’enlever. Effacer la forêt enchantée avec ses arbres tordus et sa sorcière au long nez. Le temps presse désormais, il faut que je m’ancre dans cette réalité qui m’a rattrapée. Le soir tombe sur la campagne, le vent mène à moi l’odeur rassurante du foin frais coupé que la rosée enveloppe. Je prends une grande respiration, je me remplis le ventre de cet air humide, plein de moustiques et de lucioles. Je n’en finis plus d’aspirer, j’ouvre grand la bouche, comme si je voulais avaler tout ce qui m’entoure, pour le garder intact en moi. J’ai peur à vrai dire, et tout ce silence n’arrive pas à me réconforter. C’est l’heure de vos médicaments, tenez ça vous aidera à dormir. Je la déteste. Avec son air supérieur, ce visage hautain qui vous montre clairement que vous être invalide et impotent. C’est une hypocrite, je suis sûre qu’elle attend des remerciements et des félicitations de tout le monde, qu’elle croit dur comme fer qu’elle fait un boulot de sainte. Elle doit pleurnicher à tout le monde comme nous sommes difficiles mais qu’elle nous aime et qu’elle nous aide à garder notre dignité, qu’on devrait la béatifier. Petite garce! Va te faire baiser par ton petit con de mari dont tu nous parles tout le temps et dont personne n’en a rien à foutre. Et tes pilules, tu peux te les foutre au cul. Je les ai gardées sous ma langue, j’ai fait semblant de les avaler et j’ai tout craché dès que tu as eu le dos tourné. Allez, va les chercher, elles ont roulé sous le lit du voisin, allez, va les chercher pour te les foutre au cul. Je ne suis pas encore complètement folle. Et ma dignité, si tu veux vraiment que je la garde, laisse-moi ce qui me reste de lucidité. Je n’ai pas envie de perdre ces derniers instants à dormir. Je n’ai pas le temps du tout pour ça. Petite garce mal baisée! Je n’ai pas le temps de m’occuper de toi. Je suis une femme très occupée. J’ai trois enfants, non quatre, oui c’est ça, j’ai quatre enfants. Déjà le début de la trentaine. Le temps et tous ces enfants laissent leurs traces sur mon visage fatigué. Trois repas par jour. La vaisselle, le ménage. Une famille ordinaire, une femme ce qu’il y a de plus ordinaire. Je suis mariée à un homme encore plus ordinaire qui travaille à l’usine. Un homme qui rentre tous les soirs à 17h30, fatigué et sale. Qui s’attend à ce que le repas soit prêt, à ce que tout soit propre, à ce que tout aille bien. Le reprisage, le récurage. Il me dit parfois qu’il m’aime, m’amène au cinéma une fois par mois et réclame son dû de temps en temps. Il m’embrasse tous les matins avant de partir en prenant sa boîte à lunch bien remplie, comme s’il savait qu’il tenait entre les mains une bombe à retardement. Comme un esclave à qui on promet la liberté à tous les matins. Mes enfants, les trois plus vieux viennent juste de partir pour l’école, je dois faire manger la dernière. Une belle petite fille de 3 ans aux boucles blondes comme moi. Petite tornade, petite peste infatigable. Elle dessine avec son lait, sur la table, des mondes merveilleux. Je suis prise en plein délit de penser. Toute cette poussière sur ces rêves rangés dans un obscur placard. À ce livre que je n’ai jamais écrit, à Broadway où je ne me suis jamais rendue, à cette Italie romantique où il m’avait promis de m’amener, dès qu’il aurait l’argent. Pour le meilleur et pour le pire, c’est pour tout le monde le plus beau jour de notre vie. Qu’est-ce que nous pouvons être débiles, des fois. Le vent entre enfin par la fenêtre grande ouverte et me tire de mes rêveries. Un bref instant de fraîcheur. Toute cette chaleur, c’est insupportable, c’est inhumain. S’ils veulent tant que ça que nous dormions, ils pourraient au moins rafraîchir un peu. Le train de 22h35 est pile à l’heure, comme tous les soirs. Je ne l’ai jamais vu, mais je l’entends très bien d’ici. Le roulement sourd qui s’approche lentement, le petit tremblement du sol. Puis le bruit strident des freins, fer contre fer, le son devient aigu. Le train ralentit doucement et tout finit par s’éteindre. Le train coïncide habituellement avec la dernière visite de la petite garce pour la nuit. L’accalmie donc, tout comme le vent qui s’est arrêté, ramenant à moi la puanteur de ce lieu qui semble émaner des murs suintants. Cette odeur de renfermé trop longtemps, ce collège décidément, on dirait un couvent. C’est toujours l’impression que j’ai, à mon réveil, à ma première respiration de la journée. Le soleil du matin traverse la fenêtre du dortoir et vient chauffer mes draps bleus. Je suis une jeune fille en fleur. Dernière année du collège. Ma voisine de lit est déjà debout. Je me retourne vers le mur, je cherche le sommeil qui me manque cruellement. Ce soir, ce soir, il m’a promis de m’amener en ville, ce soir. Il me l’a promis, avec ses grands yeux noirs qui scintillent, il me l’a promis. Nous grimperons la vigne, enjamberons le mur, ce soir, nous éviterons les surveillantes, nous irons courir la ville, courir la nuit. Demain sera trop tard. Demain n’existe pas, rien ne me fait peur. Je suis invincible, le temps ne me rattrapera jamais, jamais, surtout pas ce soir, je courrai plus vite que lui. Rien à faire, le sommeil ne viendra plus. Déjà trop de bruit, trop de chaleur… Pourquoi dormir après tout? Je n’en ai plus envie du tout. Je l’ai trop fait. Laisse-moi tranquille, je n’avalerai pas tes saloperies de pilules. Regarde, regarde bien, je te les recrache au visage. Vas-tu enfin cesser de me parler comme à un enfant. Je ne suis plus un enfant. Je suis une vieille folle qui croupit dans un hospice en attendant quelque chose comme la mort. Je suis un cas lourd. Je ne reconnais plus tous ces gens qui viennent parfois me voir et qui disent être mes enfants. Tiens c’est drôle. Les enfants. Quand ça devient plus vieux, ça reste toujours les enfants de quelqu’un. Mais moi, petite garce, je ne suis plus l’enfant de personne. Je suis une vieille folle qui passe le temps en s’inventant des souvenirs pour couvrir le trou laissé par tous ceux que j’ai oubliés. Hé, où est-ce que tu penses que tu vas avec cette seringue. Non. Non, je n’arrêterai pas de crier. Non. Non, je ne me calmerai pas. Ce soir tu pourras te plaindre avec raison au moins. Regarde mon genou, regarde-le, et v’lan en plein ventre. Ouh, on fait moins la fière maintenant. Allez vas-y, ramasse ta seringue, appelle les infirmiers. Je n’ai plus rien à perdre, même plus de dignité. J’espère seulement que là-haut ils se sont mis sur mon cas. Quatre-vingt-trois ans de délit de fuite, vous y pensez? J’ai poussé ma chance un peu trop loin. Deux contre une petite vieille. Je suis détestable. C’est tout ce que je peux faire maintenant. La morsure de la seringue au travers de ma peau ridée. L’engourdissement de mon corps usé. [/j] Je ne suis plus une vieille folle dans un hospice parmi les autres abrutis… Je suis un corps mort, froid, dans une boîte en bois. Il ne me reste maintenant qu’à dormir. Pour l’éternité dormir… dormir. dormir.