Le curé est un homme comme les autres, ni petit ni grand, juste un peu bedonnant. Ses soucis sont identiques à ceux de beaucoup de ses paroissiens pas trop riches. Son unique fortune c’est la deux-chevaux grise qui le transporte de commune en commune à la rencontre de fidèles dispersés à travers la campagne. Contrairement à d’autres régions de France, le Sud-Ouest rural n’est pas très prospère et les dons qui permettent au clergé de vivre sont maigres. Le vin qu’on y boit est une piquette familiale qui n’a rien à voir avec le Bordeaux et bien sûr on ne le vend pas. Offrir un coup au curé n’est pas forcément un cadeau pour l’estomac, qu’il a pourtant blindé au vin de messe pas cher. S’envoyer un coup de pinard, tous les matins à jeun, prédispose à toutes les expériences et entretient sa jovialité. Il peut aussi économiser un peu sur la nourriture grâce à des petits cadeaux en nature aux moments de pleine production de légumes ou de fruits. Pour l’habillement il ne fait pas de folies. Il porte une soutane quatre-saisons, fraîche l’hiver, tiède l’été, boutonnée serré du col aux souliers et qu’il ne change pas souvent. Bien sûr à la Procure on vend des soutanes d’hiver bien épaisses et des soutanes d’été en tissu léger bien adaptées au climat. Ce n’est pas pour lui. Il n’a pas de fortune familiale à dilapider dans la mode. D’ailleurs il ne se considère pas comme un top-modèle clérical, contrairement à certains sous-prélats ou chanoines urbains qui font grand cas du confort vestimentaire. Le logement ne lui pose pas de problème dans la mesure où, en général, les presbytères ont été bâtis pour des compagnies et qu’ils sont rarement complètement occupés. Donc, tout irait pour le mieux s’il pouvait régler ses problèmes de vidange. Sa voiture est un outil de travail et comme toutes les machines-outils il lui faut de l’entretien. Le curé n’est pas bricoleur ; d’ailleurs essayez de bricoler en robe longue et vous verrez si c’est facile de se glisser sous une bagnole… S’il n’est pas bricoleur, il n’est pas bégueule non plus et il cause à tout le monde, même aux mécréants qu’il connaît depuis tout petits. Le gars Robert et son copain le fils du mécano, peuvent le tirer d’embarras. A la ferme familiale Robert ne s’est pas perfectionné en mécanique puisqu’il n’y a que des bœufs, mais il sait très bien que les bœufs ne vont pas concurrencer longtemps les tracteurs et que la mécanique c’est l’avenir. Le père de son copain vient de faire faillite. La mécanique, ce n’est pas le pactole assuré. Un garage qui ferme laisse un trou dans le paysage des services qu’il est bien tentant de combler. Surtout quand on est jeune, débrouillard et pas fainéant. Jeune, oui, trop jeune. Seule la majorité, à vingt-et-un ans, permet de s’installer. Qu’à cela ne tienne, à cœur vaillant rien d’impossible : « sous-louer » au noir un hangar avec une fosse de travail, trouver des clients par relation, faire circuler le liquide de la main à la main, ce pourrait être le début d’un nouveau concept de service 24/24, surtout le soir après les travaux agricoles. Le copain commande et Robert fait l’arpette. Voilà notre curé qui pointe son nez et le capot de sa deux-chevaux. Si les gars pouvaient lui faire une vidange pour le prix d’une quête de la grand messe, il leur serait extrêmement reconnaissant. On tope, c’est dit. En fin d’après midi la deux-chevaux est poussée sur la fosse. Une deux-chevaux ce n’est pas compliqué, même l’intérieur est simplissime. Sous la molette qui permet d’actionner les essuie-glaces à la main, à gauche du volant, il y une petite étagère. Une sorte de vide-poche. L’arpette découvre une grosse boîte à bonbon, toute ronde et toute rouge. Tiens, tiens, le curé serait-il gourmand ? On secoue la boîte qui n’est pas très lourde. Elle fait du bruit mais pas le bruit des bonbons qu’on secoue. Ni une ni deux, pas vu pas pris, un petit coup d’œil à l’intérieur. Des hosties ! toutes rondes, toutes blanches, en vrac dans la boîte. Alors ça ! c’est pas banal ! Le curé se balade avec ses hosties. Normal après tout, le pain azyme fait partie de sa panoplie de curé. Comme les deux paroissiens ne goûtent que rarement le saint viatique à la messe du dimanche, il est tentant pour eux d’en contrôler la qualité. Première communion : on pose une hostie sur sa langue. La sensation est particulière. La petite rondelle blanche aspire la salive d’un coup et reste collée. Tiens… Essaie aussi ; c’est marrant ! Et si on en met plusieurs, qu’est-ce que ça fait ? Pas terrible, très très sec. Même en mâchant, le goût est nul. Après plusieurs communions d’affilé, on peut reboucher la boîte. Ce qu’elle contient n’offre aucun intérêt gastronomique. On comprend pourquoi les curés boivent un petit coup de vin pour faire passer cette saloperie. Mais même en cherchant bien, il n’y a pas une faillie bouteille dans la voiture. Nos gars vont absolument devoir passer au bistrot ce soir. De retour en fin de soirée, le curé très content a payé ce qu’il devait. Avec leur recette nos mécanos ont décidé d’arroser bien copieusement au pastis, cette impression de sécheresse au fond de la bouche. Le curé devait dire la messe à l’autre bout du pays et il préférait que son niveau d’huile soit bon. Son niveau d’huile était peut-être bon, mais pas son niveau d’hosties ! Le Dimanche matin, à l’office, les fidèles ont dû se contenter de quarts d’hosties pour communier. On appelle ça le miracle de la multiplication des pains. Pourtant le curé n’a pas trouvé que les fidèles étaient beaucoup plus nombreux que d’habitude. Les mystères du ministère sont insondables… A soixante ans le gars Robert a décidé d’étancher, une fois encore, la soif provoquée par les hosties dont il gardé le souvenir asséchant en travers de la gorge. Tchin tchin : on va boire avec lui avant d’essayer d’obtenir des dommages et intérêts de tous les sales copieurs du dépannage minute. Parce qu’après tout, Robert pratique encore aujourd’hui cette activité, malgré la concurrence déloyale…