Un flash à la radio. Tabarly s’est perdu en mer. Pas lui ! Pas si tôt et pas tout de suite ! Malheureusement si ! Être une idole, une icône, un modèle, ne protège pas du destin. Le bonheur de notre jeunesse s’en va un peu avec lui et sa disparition ravive les douleurs de pertes plus intimes. Ce dimanche d’été n’est pas très engageant. Grisaille, pas de vent. Ce n’est pas une raison pour ignorer ses engagements. Quelques moniteurs bénévoles organisent, dimanche après-midi, un baptême de la mer sous la forme d’une courte ballade autour des îles. Cinq ou six personnes sont invitées à bord d’une caravelle d’initiation pour découvrir de nouvelles sensations. Depuis qu’un marin de la Royale a gagné la transat anglaise et qu’on a vu le Président le féliciter à la télévision, nombreux sont ceux qui veulent l’imiter. Au moins quelques minutes, et pas trop loin du bord. Il n’y a pas de vent, du tout, du tout. Pourtant, sur la cale de mise à l’eau, un barreur et son équipier finissent de gréer leur quatre-soixante-dix. « Vous partez quand même ? Nous, on va sortir au moteur pour la ballade ; y a pas un poil de zef ! » Les régatiers répondent que, d’après la météo, le vent doit rentrer un peu en soirée. Ils espèrent que les régates de Roscoff ne vont pas être annulées. Un quatre-soixante-dix, bien barré, a besoin de tellement peu de vent ! Chacun embarque vers sa destination. La mer est plate, lisse, immobile ; le ciel uniformément gris, figé. La caravelle avec ses occupants glisse tout doucement, le moteur hors-bord à bas régime… Personne n’a peur dans l’équipage de novices malgré un indicible malaise. Voilà l’Ile Noire, celle qui a inspiré Hergé pour un de ses Tintin. Son granit noir face au large, aujourd’hui elle porte bien son nom… sinistre... Le chef de bord décide d’écourter la promenade et de rentrer en ligne droite. Il raconte, comme à l’ordinaire, les légendes locales et explique le balisage, les marées… Amuser un peu la galerie masque son inquiétude grandissante. Plein nord le ciel, imperceptiblement, a changé de couleur ; il vire au noir sur l’horizon. L’eau plombée tourne au vert bouteille très soutenu, très foncé. Le dragon de la légende de St Carantec surgirait, comme chez les cousins du loch Ness, que personne n’en serait surpris. La ligne menaçante, noire comme un scotch d’électricien, s’élargit et monte de plus en plus sur l’horizon. Voici la plage, au bas de l’eau. Comme nous sommes rentrés plus vite que prévu, le flot n’est qu’à mi-marée, juste au niveau des mouillages. Les bateaux amarrés, il faut remonter au local technique, moteurs, nourrices et gilets. A peine les équipages sont-ils arrivés en haut de la grève que sous l’horizon, au niveau de l’eau, une ligne blanche apparaît. Le vent se déclenche, et soulève le sable de la plage. La mer, l’instant d’avant verte et plate, a blanchi d’embruns et les premiers rouleaux de vagues atteignent la ligne des mouillages. Comme des chevaux, retenus à la longe, les caravelles se cabrent et retombent brutalement dans le peu d’eau du flot montant déchaîné. Tout le monde sur la plage comprend qu’il se passe quelque chose de grave. Il faut sauver les bateaux avant qu’ils ne soient fracassés. Au bourg, là-haut, on ne se rend pas encore compte de la situation. Un coup de fil alarmant demande du secours : tous ceux qui le peuvent doivent venir donner un coup de main. Le pneumatique des Hospitaliers se soulève sous les rafales. Seul le poids de son gros moteur l’empêche de s’envoler. En un temps record des équipes d’une quinzaine de personnes remontent tous les bateaux encore sur la ligne du flot. Tous sont mis au sec plus haut. Il y a tellement de vent et le sable cingle si fort la peau qu’on se réfugie très vite dans le bar-crêperie du front de mer. Le vent forcit sans discontinuer. Le tenancier décide de baisser son rideau de fer pour éviter l’explosion de sa baie vitrée. HSB, touristes, consommateurs et promeneurs, tout le monde se retrouve enfermé sous la lumière blafarde des néons. Il faut parler fort pour se faire comprendre au milieu des coups de boutoirs qui font trembler l’établissement. Dehors on entend des craquements et d’un coup, plus de courant. A la seule lueur d’une lampe de poche, cela dure au moins une heure, puis le bruit semble perdre en intensité. A l’arrière du bar, le propriétaire a ménagé une trappe qui lui permet d’évacuer ses caisses de bouteilles vides directement sur le parking. A quatre pattes quelques-uns sortent pour évaluer la situation. Les grands cyprès en bord de plage se sont abattus sur les tamaris, sur les bateaux et les voitures garés dessous. Ce sont eux qui ont coupé l’électricité. En une demi-heure le ciel se nettoie et le soleil perce dans la cavalcade des gros cumulus. Le lendemain matin, avalanche de mauvaises nouvelles. Des centaines de yachts ont chaviré en Manche. Il y a une trentaine de victimes. Les Hospitaliers ne retrouvent, sur un îlot de la baie, qu’un des deux équipiers du quatre-soixante-dix qui avait tenté de rentrer, après l’annulation des régates de Roscoff. Il y a des jours ou l’on déteste la mer. des jours ou l’on déteste la mer.