[i]IN GIRUM IMUS NOCTE ET CONSUMIMUR IGNI (palindrome latin : nous tournons en rond dans la nuit et nous sommes consumés par le feu) [/i] La gravité frappe fort ce soir. Je suis étendu sur le plancher dans un réel souci d'adopter une position d'énergie potentielle minimum. Tout mon corps cherche à s'étendre le plus possible … Mes pensées s'écoulent par des fissures dans le béton désarmé de mon esprit. Elles glissent doucement sur le plancher miroitant la lueur d'un obscur et lointain dehors et finissent leur vie dans le drain trônant au milieu de la pièce. Les nuits sont froides par ici. J'habite un endroit assez ambigu. Assez exigu et étroit malgré le dépouillement le plus total, sombre, surtout dans les coins, et peuplé d'une panoplie de petites bestioles grouillantes et répugnantes. La plupart d'entre elles n'ont aucune véritable conscience. Elles se contentent, jour et nuit, de chercher un utopique bonheur au travers d'un écran cathodique ou dans les bras d'une autre bestiole. Oui vraiment, nous vivons dans un monde malsain, voire terrifiant. Fort heureusement, ici, à l'intérieur c'est différent. Je m'efforce jour après jour de nettoyer la bêtise qui suinte par les murs et de chasser les vermines qui pénètrent par le dessous de la porte. Mais ce soir, c'est plutôt tranquille à cause du froid dehors. Si bien que je me retrouve fin seul avec le plus nauséabond des compagnons d'infortune ; moi-même. Franchement, si j'avais le choix, je n'habiterais pas avec moi. Je suis vraiment un être désagréable et complètement tordu. Mais bon, je dois faire avec, je suis pris avec moi, même si ce soir, je semble m'écouler sur le plancher. Les choses me semblent plutôt floues. Dans un élan intellectuel sans précédent, je décide impunément et sans aucun préavis, de fixer un référentiel spatial tridimensionnel pour éclaircir le tout. Et vlan. Me voici maintenant trônant en (2,3,0) par rapport au coin sud-est de la pièce. Un coup d'œil rapide me permet de fixer l'horloge en (0,2,3) qui indique 1h58 dans un référentiel inconnu. Étrangement, malgré cet éclaircissement spatial, le plancher reste toujours aussi froid. Oh, bien sûr, comme vous le dites, je pourrais me lever pour aller grignoter dans le frigo. Mais je risquerais de violer une quelconque loi de thermodynamique en faisant une chose pareille. On ne rigole pas avec ce genre de truc. Je préfère rester bien tranquille dans un état stable d'énergie minimum et d'entropie maximale. Ainsi, je ne risque pas de remettre en question des siècles de travail scientifique acharné. À ma gauche, un insecte insolent tente d'échapper à mon attention. J'aurais bien voulu l'écraser avec mon poing, mais le calcul de la position du point de chute de celui-ci couplé à la trajectoire aléatoire de l'insecte était bien trop compliqué. Il aurait fallut faire tout un tas d'approximations de variables si bien que la manœuvre avait bien peu de chance d'aboutir. Autant " canceler l'projet " tout de suite, de toute façon le froid se chargera de l'insolente bestiole. Tout au fond de mon triste être, un ion sodium se déplace dans une cellule nerveuse et transmet une charge électrique entre deux synapses. Au même moment, je me disais que j'étais encore bien vivant, ancré dans la réalité. Parce qu'au fond, c'est ça la vérité, la réalité, qu'elle soit virtuelle ou autre, n'existe qu'en nous. Ce que nous appelons le monde, ce n'est que l'image que nous renvoie notre cerveau, le signal électrique qui part d'un capteur sensoriel et qui est décodé. Or chacun possède son propre décodeur, chacun a donc sa propre réalité intrinsèque. C'est beau et c'est laid en même temps. Ça signifie que l'on restera toujours seul, mais que l'on est totalement libre de nos actes. C'est une liberté froide puisque si on est seul, la liberté ne sert à rien. Tout juste à finir dans un drain, le long d'un plancher glacé. Le dehors m'apparaît parfois, par l'entremise des deux petites fenêtres de la pièce. J'ai bien du mal à supporter ces visions et il n'y a aucun rideau pour les masquer. Le son des sirènes d'ambulances vient déranger les bruits dans ma tête qui m'empêchent de dormir depuis si longtemps. Le dehors agace. Évidemment. On pourrait le désirer si on ne le connaissait pas bien, il apparaît si beau en surface. Bizarrement, une fois que l'on a traversé la mince pellicule qui recouvre le monde, on ne distingue plus le haut et le bas et on n'arrive plus à s'en sortir. Je crois que dehors il fait encore plus froid qu'ici. Je crois que c'est le vent qui s'est mis à siffler par la fenêtre qui m'a réveillé. Du coup, je me suis demandé si je ne m'étais pas fait avoir encore une fois. Et si j'avais rêvé tout ça et que même en dedans c'était dehors? Je sais pas comment, je me suis levé, je suffoquais, tout était embrouillé, j'ai couru vers la porte, vers le dehors. Il fallait absolument que je vérifie si je n'avais pas été berné pendant toutes ces années. Je me souviens très bien qu'il neigeait tout doucement. J'ai dû glisser dans l'escalier et m'éclater la cervelle sur une marche. Je me retrouve à nouveau étendu, dans la neige cette fois. La gravité a gagné pour de bon. Je ne saurai probablement jamais, sauf pour la fille évidemment, je sais que j'ai oublié de l'inventer. Mais peu importe maintenant, j'ai réussi à me sauver par cette nouvelle ouverture béante dans mon crâne et avec tout ce sang qui couvre mon visage, je n'ai plus froid… Plus du tout. Plus du tout.